Virus de la vieillesse

« J'ai déjà une autre mort qui m'occupe la tête. Avant celle du Covid qui vient d'arriver. Mon virus de la vieillesse. ». Les propos d'une femme de quatre-vingt-treize ans. Sa réponse à tous ceux inquiets pour une vieille dame en temps de pandémie. Elle le dit sans jamais élever le ton. Comme une certitude inscrite sous sa peau. Mais prête à se faire vacciner.

           

 © Marianne A © Marianne A

 

            «J'ai déjà une autre mort qui m'occupe la tête. Avant celle du Covid qui vient d'arriver. Mon virus de la vieillesse.». Ce sont les propos d'une femme de quatre-vingt-treize ans. Une réponse à tous ceux inquiets pour la vieille dame en temps de pandémie. Les proches ou les professionnels de santé. Elle le dit sans jamais élever le ton. Comme une certitude inscrite sous sa peau. Incontournable. Même réponse silencieuse adressée aussi à tous les hommes et les femmes soucieux de son avenir sur les ondes radio ou à la télé. La proximité de sa mort programmée avant l'arrivée du virus. «… Mémé, je… On...  ». Son petit-fils dansait d’un pied sur l’autre. La prendre ou pas dans ses bras ? Il avait très envie. Hors de question de servir d’ambassadeur au virus auprès de sa grand-mère. Mais il fallait passer le cap de la gêne. « Qu’on se fasse vacciner ou pas, on a peur. Tout le monde a peur. C’est écrit dans tous les yeux. On parle plus que de ça. Si un vaccin peut arrêter tout ça; autant se faire vacciner. En tout cas, moi je suis prête.». Elle avait demandé à sa fille de l’inscrire. Pas du tout anti-vaccin. Elle a souri. Un large sourire à son petit-fils. « Approche-toi que je t’embrasse , mon petit-fils. C’est peut-être la dernière fois. Je veux en profiter. Depuis quand un virus qui va me dire si j’embrasse ou pas mon petit-fils ? C’est moi qui décide». Elle l’a serré dans ses bras. Un long moment. Ainsi que sa compagne venu avec lui. Puis elle les a invités à s’asseoir et se servir sur la table embouteillée entre autres d’excès de sucre. Modération et Covid absents de la table. Une vieille femme si heureuse de la visite du jour. Assise sur le bord de son lit, elle ouvre de grands yeux. Des yeux sans masque. Le regard d’une femme soudain invincible du bonheur de l’instant. Elle dévore son petit-fils du regard. Deux étoiles sur une toile de rides. Elle a commencé à parler.

         Dieu et la vie au menu de sa parole. Elle parlait du premier comme d'un vieux copain. Ou plutôt d’un frère invisible né avant elle. Elle l’a toujours connu. Au fil du temps, elle s’est habituée à lui. Comme une sorte de grand-frère muet. Jamais il ne lui a répondu ni ne l’a protégée de quoi que ce soit. Pourtant, elle ne lui en veut pas. Dieu est comme une sorte de papier peint d’enfance. Un des motifs qui restera jusqu’à la fin. Avec ses premiers pas  et d'autres images gardées en mémoire. Dieu évacué, elle a parlé de la vie. La sienne qui avait commencé à s’effacer. Bientôt plus rien sur sa page individuelle. « Pas de vaccin contre virus de la vieillesse. On doit partir. C’est comme ça. Que tu sois d’accord ou pas. Le plus dur est de mourir jeune. Nous, les vieux, on a quand même eu une grosse part du...». Nouveau petit sourire. Elle a pointé le doigt sur la table. « Les jeunes, reprenez du gâteau. ». Jamais elle n’avait autant parlé. Par petites touches de mots. Et d’images. Une envie de laisser dans l’air la trace du vol d’une petite fille, puis d’une jeune fille, d’une femme, d’une vieille femme. Déployer les ailes de son histoire et la sentir voler autour d’elle. Sortir ne serait-ce que quelques secondes de son corps plombé par le temps. Son vol dans le regard des gens aimés. Le battement d’ailes d'une vieille femme dans les yeux de son petit-fils et ceux de tous ses proches. Un héritage transmis par des mots simples. Une transmission ponctuée de sourires. À chaque silence son sourire.

          Cache anti-trouille de la mort que son sourire récurrent ? Rare quand il n'éclaire pas son visage. Son masque pour cacher ses larmes ? Peu importe. Surtout à ce moment précis de son existence. Juste accepter et respecter ce qu’elle a décidé de laisser dans son sillage. Son sourire et une poignée de mots. Des mots pas moins ni plus importants que d’autres plus ouvragés et brillants. Juste ses phrases à elle. Son essentiel. Et aussi une forme de résistance. Ne pas tout céder à cette saison mortelle qui a jailli en pleine période de sa dernière saison de femme. Personne ne jouera le garde-barrière entre son corps et les corps qu’elle veut serrer contre sa poitrine. Ni un médecin, ni un virus. Elle porte le masque parce que sa fille lui rabâche. Et que « c’est la même chose pour tout le monde ». Pareil pour Dieu dès ses premiers pas. Elle ne cherchera pas à polémiquer. Ni remettre en cause le masque. C’est comme ça. Pour autant, elle fera comme elle aura envie. Pas Dieu ni un virus qui l’empêcheront de serrer contre elle le corps de son petit-fils. Un moment plus fort que les courbes et informations contradictoires en boucle des médias. Quel spécialiste écouter ? Les femmes et les hommes parlant, parlant encore et encore du Covid, ont tous l’air d’avoir raison. Même quand ils ont tort.  Elle a quand même décidé d’écouter une voix. Qu'une seule. La sienne. Quelle plus grande spécialiste d'elle qu'elle ?

     Elle a bu une gorgée de café. « Ça me fait doucement rigoler. Aujourd’hui, c’est gentil de leur part ; ils veulent m’empêcher de mourir. Mais c’est pas eux qui décideront. Le compte à rebours les a pas attendu pour démarrer dans ma vieille carcasse. Ils peuvent juste éviter qu'il s'accélère. Que je me retrouve pas avec plein de tuyaux à l'hosto. Personne a envie de ça. Ni pour soi, ni pour ceux qu’on aime. Mais les tuyaux qui poussent sur des corps dans une chambre d’hôpital ont pas attendu non plus l’arrivée d’un virus. La maladie c'est vieux comme le monde. Bref... J’attends mon vaccin anti-covid. Ce sera fait. Mais ni un vaccin ni Dieu changeront ce que j’ai vécu. Tout ça c’est déjà plié. On reviendra pas dessus.». Elle haussa les épaules. «Pourquoi les savants et tous les spécialistes de tout inventent pas d’abord un vaccin contre la misère sur toute la planète ? Mais faut pas rêver. Quel labo pourrait se faire du fric sur un vaccin contre la la misère et l’injustice ? Pourtant que de morts et blessures évités. Un vaccin pour que des millions de gosses meurent pas chaque année de soif et de malnutrition. Pourquoi ces gens si intelligents l'inventent pas ? Les spécialistes ont toujours des choses beaucoup plus importantes à s'occuper. Le virus de la misère touche toujours les mêmes. Il se propage de génération en génération. Et souvent dans les mêmes lieux. Combien on pèse dans la balance ? Pas grand chose. On est comme une sorte de vide. Des millions de vides. Même avec une vie bien remplie comme la mienne. Certains auront pas la chance d’arriver jusque là. Notre parole est vide. Elle pèse rien. Sans le même poids que certains sur le plateau de la République. Loin, très loin de nous. Même si on se croise parfois. Pourquoi inventer un vaccin contre un virus qui les touchera jamais ? Les gens continuerons de crever du virus de la misère. Et on s'en foutra. On nous promettra un vaccin anti-misère à chaque élection. Pour l'oublier juste après. Moi à quatre-vingt-treize ans, j'ai eu l'habitude d'être oubliée. Pas la seule invisible. Et en plus je vais mourir naïve car j'espère encore que ça ira mieux pour les prochaines générations. C'est bête mais je peux pas m'empêcher d'espérer.Plus fort que moi.  Pourtant je me suis fait souvent avoir. Y croire et retomber. jusqu'à la prochaine promesse. Mais bon... Rien de nouveau dans ce que je raconte. C'est comme ça. Mais le plus important est... ». Nouveau sourire.

      « Reprenez du gâteau, les jeunes. ».

NB : Cette vieille femme n’est pas un personnage de fiction.  Des personnes très âgées sont plus ou moins dans le même état d’esprit. Prêtes à se faire vacciner. Mais au fond pas par trouille d’attraper le virus en cours. Certains pour rassurer autour d’eux et ne pas rajouter de travail aux soignants déjà débordés. Faire comme on leur dit de faire. Mais ces vieillardes et vieillards, même si aucun n'a envie de l'attraper, ont d’autres priorités que ce  virus. Priorité notamment à leur fin de vie.

      

 

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