Jaune beauf ?

Beauf. Quand j’entends cette expression, j’ai souvent l’impression qu’elle m’est adressée. Et par ricochets à ma famille. Plus certains copains. Tout ce populo inculte qui ne pense pas. Et à qui il faut tout expliquer. De grands gosses ne connaissant rien à rien. Surtout pas à la politique. C’est une affaire de grands. Pas de beaufs à gilets jaunes. Envoyer l’armée pour rester entre-soi ?

      

9782915126136-1-75

 

                                 «Je veux bien mourir pour le peuple, mais je ne veux pas vivre avec

                                                                                                  François Mauriac

      

               Beauf. Quand j’entends cette expression, j’ai souvent l’impression qu’elle m’est adressée. Et par ricochets à ma famille. Certains de mes amis d'enfance et d'aujourd'hui. Tout ce populo inculte qui ne pense pas. Ou toujours à côté de la plaque des grands enjeux du monde. Des êtres frustes à qui il faut tout expliquer. De grands gosses ne connaissant rien à rien. Surtout pas à la politique. Pas touche: c’est une affaire de grands. On ne va pas laisser la politique à ces nouveaux manants ne pensant qu'à leur pouvoir d'achat. Acheter ou remplir le réservoir de leur bagnole sont leurs seuls préoccupations. Les beaufs, tout le monde le sait, ne sont que de la chair à consommation. Ils ne voient pas plus loin que leur caddie avec produits surgelés et mauvaise bière. Lecteur de journaux nuls et de romans de gare. Écoutant des humoristes vulgaires. Ne parlons même pas de leurs goûts musicaux. Alors que les people et autres personnalités sur papier glacé ne consomment jamais. Ni les lecteurs du Monde ou de Médiapart. Il y a conso et conso. Les «que des consommateurs» sont souvent ceux qui ne consomment pas comme soi. N'ayant pas les mêmes habitudes au quotidien. Comme par exemple les beaufs incapables de se connecter aux ondes de France-Culture. Des ondes trop élevées pour des cerveaux à la carrosserie tunée comme une bagnole du dimanche. Beauf est une expression qui reprend du service depuis plusieurs semaines. Dont certains -pas tous- se servent pour notamment qualifier les gilets jaunes. Tous beaufs contre Tous pourris  ? 

           Tous pourris c’est du populisme. Voire même complotiste. Alors qu’affirmer que tous les gilets jaunes sont des casseurs est une haute vue de l’esprit. Comme les confiner avec dédain dans le rôle de beauf. Un certain nombre de copains, de gauche, intermittents du spectacle, enseignants, informaticiens, graphistes, tous intéressants et tolérants, n’hésitent pas à amalgamer toute une population extrêmement protéiforme. Pourtant même une association de psychanalystes leur a apporté son soutien. Ainsi que des universitaires et autres intellectuels. De dangereux casseurs lacaniens qui sont prêts à mettre le feu à des kiosques à journaux ? Toutes ces infirmières en gilet jaunes sont bien sûr des briseuses de vitrines ? Suffit de voir les manifs du samedi et les locataires des ronds-points pour se rendre compte qu’ils n’ont pas un couteau entre les dents et une batte de base-ball dans la main. Des citoyennes et des citoyens dans l'échange et voulant changeant le monde. Tenter au moins de l'améliorer. Une catégorie de lanceurs de balles médiatiques fait aussi beaucoup de dégâts et génèrent du brouillard cathodique. Toutefois indéniables que des casseurs, profitant de la colère jaune, pour jouer à la guérilla urbaine. Comme d’autres le font le soir de la fête de la musique, la nuit de la St Sylvestre ou quand les bleus reviennent avec une étoile sur le maillot. Tous les fêtards de fin d’année, amateurs de musique, supporters de foot, sont-ils des casseurs et brûleurs de bagnoles ? Non. Comme la majorité des gilets jaunes.

            Critiquer ce mouvement indéniablement hors norme ? Bien sûr qu’il est critiquable. Même très important de dénoncer quand des gilets jaunes crachent leur haine antisémite, raciste, homophobe, sexiste etc,. Une boue haineuse que l’on peu retrouver dans quasiment tous les grands rassemblements de France. Une fois, j’ai vu un type traiter un autre de sale nègre, à la fête de l’Huma. Comme j’ai entendu des propos antisémites dans un salon littéraire. Et ceux qui les tenaient ne portaient pas de gilets jaunes ou casquettes à l’envers. Certains anti-gilets jaunes, honnêtes intellectuellement, ne réduisent pas cette révolte s'enracinant a une vision parcellaire. Ils sont contre cette méthode de contestation et argumentent. Tout à fait leur droit d'être totalement contre ces manifs et occupations d'espaces publics. Exprimant leur opinion comme dans n’importe quel autre débat de société. En effet un mouvement brouillant et partant dans tous les sens. Avec son lot de fachos et de casseurs à tous les sens du terme. Ne pas se voiler la face sur les débordements qui cachent la forêt jaune dans les rues mais aussi au sein de l’inconscient collectif. Ces défilés et «prise de Bastille-Rond-point» peuvent être en effet inquiétants et déstabilisants.

          Comme les premières contestations féministes choquaient le mâle -bourgeois ou prolos – bien dans sa position. Ou les actions spectaculaires d’Act-Up avec notamment le jet de sang ou la capote enfilée à l’Obélisque de la place de la Concorde. La perte de l’immunité citoyenne est -elle un fléau invisible ? Sans commune mesure bien sûr avec le drame des morts et des blessés du Sida. Certains en souffrent encore chaque jour dans leur chair. D’aucuns évoqueront les morts et blessures par dégâts collatéraux ou directs de la casse sociale en cours. Plus dangereuse que celle sur les Champs-Élysées. Assistons-t-on nous à des opérations très visibles sur le modèle d'Act-up  à l’échelle de tout un pays. Aujourd’hui ce serait un gilet jaune géant pour les épaules du trapu Arc de Triomphe ou drapant l’élégante silhouette de la vieille Dame de fer. Mais un élément est indéniable dans ce mouvement: le communautarisme y est effacé sous la couleur jaune. Toutes les minorités et classes sociales fondues dans une même masse. Même si ce n’est qu’éphémère. Rares ces moments sans frontières ni revendications destinées à un groupe unique. Quel foule peut s’enorgueillir d’être aussi décloisonnée ? La fête de la musique et quand les bleus sont en coupe du monde. Plus le réveillon de la Saint Sylvestre. Les gilets jaunes, qu’on les déteste ou pas, ont eu une force qu’aucun parti politique ni syndicat n’ont réussi à créer : la mixité sociale.

            Une création à rebours de ceux qui enferment une très grande partie du peuple de ce pays dans des termes comme beaufs ou fachos. N’en déplaise à certains, dont des amis, la diversité est une des grands richesses de ce pays. Entre autre les différences sociales et culturelles. Toi tu préfères regarder Arte et écouter France-Culture. Ton voisin, assis dans le métro, a une préférence pour NRJ et BFM. Voudrais-tu le rééduquer de force pour qu’ils soient ton clone ? Lui proposer de s’ouvrir sur un autre univers n’est pas négatif. Au contraire. Mais déjà faudrait-il que tu ne te considères pas comme supérieur. Même si tu es en droit de penser que ta culture est plus intéressante que la sienne. Mais ta petite personne est exactement comme la sienne. Avec le même nombre de trous dans le nez et une position semblable sur le trône du quotidien. Avec la même fin de voyage en fumée ou sous terre. Pas pour autant que celui qualifié de beauf est un modèle d’humanisme et d'altruisme. Le populo n’échappe pas à la connerie. Comme d’ailleurs les bobos et les bourges. Stop ! Pourquoi tu amalgames et colle des étiquettes à des gens qui sont des individus différents les uns des autres. Ta vision est vraiment populiste et manichéenne. La réalité est nettement plus complexe que tes raccourcis. Beauf n’est pas une étiquette réductrice ?

         Les retraités rêvaient-ils de porter un gilet jaune et se geler sur les ronds-points de France ? Préférant qui sait un week-end à Rome. Toutes ces infirmières, ces enseignants, ces agriculteurs, ces ouvriers, ces employés, ces cadres, ces lycéens, fantasmaient sur des manifs hebdomadaires ? Je ne crois pas. Sans pouvoir l'affirmer. Car chaque gilet jaune a sa singularité qui échappe à un enfermement dans une classification. S’ils se relaient sur les ronds points, défilent chaque samedi, il me semble que ce n’est pas uniquement pour le plaisir. Même si je suis sûr que ces échanges( hors des institutions, partis, syndicats...) doivent générer de très beaux moments. Sans doute des histoires d’amour. Comme sur les barricades de toutes les colères. S’ils persistent et signent c’est que le malaise perdure. Avec une profonde sensation que les nantis sont de plus en plus nantis. Et que les autres, la majorité de la population, se sent de plus en plus anéantie. Pour certains une réalité très dure sans toit. Et pour d’autres, moins touchés, un sentiment d’un déclassement citoyen et d’une irrépressible descente vers toujours moins qu’hier. Ça ne situe pas uniquement sur le plan financier. Mais aussi sur le celui du respect. Le respect dû à tout citoyen et citoyenne quelle que soit sa fortune et position sociale. Tout le monde ne boxe pas dans la même catégorie sur le ring de la République. Passeport et passe-droit ne circulent pas entre toutes les mains.

        Des hommes, des femmes, des enfants, ressentent du mépris contre les beaufs avec ou sans gilets jaunes. Voire même un « Ils me dégoûtent» entendu récemment. Ou la condescendance du «vous être trop cons pour penser et agir sans notre aide». C’est bon, on t’a entendu… Prochaine question ? Niveler par le grand débat ne changera pas grand-chose. Comme trier sur le volet des intellectuels pour échanger sous les ors d’une République dehors tous les jours et samedi. Le peuple est lucide. Il se rend bien compte qu’on lui demande de plus en plus de sacrifices. Et il voit bien que certains, notamment ceux leur faisant la leçon de la solidarité avec les plus démunis, cumulent les avantages avec les deniers publics et claquent des milliers d’euros en taxi et autre cantines parisiennes à 200 euros. Tous pourris ? Non. Mais les abus de nombre d’escrocs de la République ont fait déborder le vase populaire au sens le plus large du terme. Faut plus me la faire, la chanson de Valérie Lagrange, pourrait lui servir d’hymne à ce peuple débordant de son lit devenu trop exigu. Envie d'une couche plus joyeuse. À trop semer d’injustices on récoltera de nouvelles générations de Gilets jaunes. Que faire ?

        Toujours la même faiblesse de ce genre de billet d'humeur. Dénoncer et critiquer ne sert pas non plus à grand-chose. Un énième pissage dans le violon numérique. Quelle solution proposer ? Peut-être qu’une meilleure redistribution des richesses serait un bon début. Pousser une majorité de la population vers la première classe. Plutôt que l’inverse consistant à envoyer un maximum de gens en deuxième classe, troisième classe, sur le toit, dans la soute… Pour qu'une minorité profite de la première classe de la République. Surtout pas de gros cons à gilet jaune pour venir perturber leur quiétude. Venant avec leurs bruits et odeurs polluer les silences et échanges au-dessus de la mêlés vagissante ne pensant qu’à son ventre et le prix de l’essence. Que ces gros beaufs à 4X4 et Johnny tatoué sur l’avant-bras restent dans leur zone de périphérie ou leurs lotissements de province. Envoyer l’armée pour rester entre-soi ?

         Loin de la beauFrance.


       NB : Un billet inspiré entre autre de ce superbe billet de Chloé Leprince. On se sent moins seul dans sa peau de beauf.

 

     

 

 

        

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.