Rappel à l'imprudence

L'imprudence est positive. Surtout pour la jeunesse. Mais aussi à tous les âges. Irresponsable. Un discours scandaleux. Une honte en notre période dramatique avec des centaines de milliers de morts sur la planète. Sans doute les réactions à mon rappel à l'imprudence. Pour changer nos habitudes. Et retrouver le goût de l'imprudence.

      

Brigitte Fontaine - Prohibition (clip officiel) © Universal Music France

                                                                                                  «Le monde sommeille par manque d’imprudence.»

                                                                                                               Jacques Brel

 

             L'imprudence est positive. Surtout pour la jeunesse. Irresponsable. Un discours scandaleux. Une honte en notre  période dramatiques avec des centaines de milliers de morts sur la planète. Sans doute les réactions à mon rappel pour sortir des clous de la prudence. Peut-être des critiques encore pires. Si ce n’est des insultes. Notamment sur la toile où le crachat numérique est monnaie courante. Normal de se prendre des coups quand on tend le bâton. Mais pourquoi devrais-je pendre des gants ? Je ne suis pas politique ni médecin. Ce n’est que mon point de vue. Aujourd’hui n’est pas coutume ; je ne parle pas uniquement es qualités. Les temps ont changé. Il faut abandonner les codes d’hier. Revenir à des choses plus simples. Se débarrasser de sa langue de vitrine. Bref : être sincère. Quitte à être confus et déplaire même à ses proches. Toutefois sans la prétention d’être un exemple à suivre. Ni de distiller des principes éducatifs. Juste persuadé de la nécessité du retour à l’imprudence.    

     Un pousse à la mort ? Pas du tout. L’existence est notre bien le plus précieux. Les capotes et les masques sauvent des vies. Indéniable qu’il faut s’en servir. Se protéger est vital. Mais il y a d’autres dangers moins visibles qui nous guettent. Certains mêmes invisibles. Quels sont ces dangers ? Toutes ces caméras mobiles sous notre peau. Vivre en permanence dans l’excès de prudence. Nécessaire parfois, mais mortelle quand elle devient un mode de vie. Comme un lavage au gel hydroalcoolique au plus profond de notre être. Nettoyer son cœur et son cerveau avant et après s’en être servi. Porter un masque intérieur du matin au soir, jusqu’à rêver masqué. Une protection vitale peut en cacher une mortelle. Celle qui empêchera toute attaque d’une catégorie de virus. Tels ou tels germes qui nous dissocient de l’autre. Je ne suis pas mon voisin de rails. Ni le miroir parental et sociétal. Se méfier des protections contre les virus qui vous rendent uniques. Dont notamment celui de la transgression.

   Très dangereux, car il vous fait dériver. Pour ne pas dire dérailler. Ne plus prendre pour agent comptant les mots de Papa, de Maman, du prof, de l’homme de Dieu, du politique, du journaliste… Sans oublier non plus tous les nouveaux assujettissements à ce qui est bon et c’est comme ça. Nul besoin d’en discuter puisque c’est bien. L’assignation à être du bon côté. Chacun sa radio, son journal, son asso, son parti, sa religion, son athéisme, sa cuisine, ses loisirs… Un réflexe naturel de se regrouper par affinités. Avec souvent tendance à croire que son choix de vie est meilleur que celui de son coloc de planète. Parfois, les porteurs de tolérance en bandoulière se révèlent être les pires tyrans de proximité. Parmi les manifestants pour de bonnes causes, signataires éthiques de pétitions au km, combien de tyranneaux potentiels en sommeil ? Si j’avais un très grand pouvoir, plus grand que le mien, comme celui des hommes et femmes d’État ; ne serai-je pas plus cynique et autoritaire que ces salauds qui nous gouvernent ? Pas un scoop. Le pouvoir, entre ses mains ou fantasmé, ne rend pas plus humain. Souvent le contraire. Mais revenons à nous en tant qu’individu. Comment tenter d’échapper à toutes nos prisons mobiles ?

       Certes pas qu’une seule solution. Nous en avons plusieurs pour progresser. Devenir meilleur à tous les niveaux. L’imprudence est une des solutions. Pas d’art sans imprudence. Ni d’inventions ou d’entreprises. Pareil pour la recherche. Impératif donc de secouer son arbre à certitudes pour avancer. Refuser le risque zéro et le refuge dans la prudence à chacun de nos pas. Réussir à se protéger sans s’étouffer. Je ne vois pas d’autres solutions. Surtout, après ce que le pays, notre planète, vient de subir de plein fouet. Continuer à penser et vivre comme avant serait un suicide permanent. Pour nous et les générations à venir. La donne ne peut plus être la même. Le cynisme et la course au profit doivent être laissés de côté. Pour inventer un nouveau mode de présent actif. Revenir à l’humanité et la nature beaucoup  trop longtemps négligés. Pour réussir à inventer notre nouveau jour.

     Comment redevenir imprudent ? D’abord en balançant tous nos modes d’emploi par-dessus bord. Surtout ceux qui veulent notre bien. Souvent les plus dangereux car ils opèrent avec de bons anesthésiants. Bien manger, bien boire, bien baiser, bien penser, bien écrire, bien lire, bien se vêtir, bien être bien… Difficile de ne pas être d’accord quand c’est bien pour soi ? Tout ça poubelle. Mon fils ou ma fille, tu feras Science-Po. Dans la poubelle verte. Tu seras dealer de cité ou leader à la City ? Direct dans la poubelle rouge. Toutes les injonctions balancées ; que restent-ils ? La trouille. Plus de Papa, de Maman, de patron, de gourou, de coach cœur-tête-estomac… Plus que la trouille. Celle qui essore les tripes. Elle se fout de ta carte de visite et carnet d’adresses. La trouille sans frontières qui passe d’un milieu à l’autre. Comment la reconnaître quand elle débarque ? C’est le vide au-dessus de son miroir. Plonger ou pas ?

    La question est désormais entre vos mains, très chers collègues et actionnaires. J’en profite pour vous remercier d’être venus si nombreux. En présentiel comme on dit. Si j’ai tenu à vous réunir ce jour, c’est parce que, en tant que Président du groupe, je me devais de vous rappeler que les temps à venir seront des plus durs. Inutile de vous détailler les dégâts liés à ce virus. Pourtant, il faudra en tirer partie. Pour rebondir. Se servir de ce désir d’essentiel généré par la douleur. Rajouter un L à ce mot. Une faute d’orthographe ? Peu importe. Prenons le risque de la faute. Avec deux ailes, la douleur des dernières semaines nous élèvera ; au-dessus du champ de ruines mondialisé. La douleur nous rendra plus forts et performants. Voilà pourquoi nous devons être les premiers à reconstruire sur ces ruines. Cynisme ? Combien de romans, de poèmes, de films, de tableaux, issus de drames humains ? Qui oserait dire que Guernica est l’exploitation d’un massacre pour rajouter une œuvre à son CV de peintre ?

    Le drame du virus est réel. Il ne s’agit pas d’occulter toutes les victimes et les deuils liés à ces pertes humaines. Pour ma part, je… Veuillez excuser mon émotion, mais… Revenons à ce qui nous réunit aujourd’hui. La volonté commune de ne pas rajouter d’autres victimes à la liste. Anticiper sur une autre vague que celle de l’épidémie. Et tout aussi dangereuse à terme. La vague de plans sociaux. Évitons cette casse annoncée. Pour ça, il va falloir se retrousser les manches pour vendre nos produits. Reprendre le leadership sur notre marché. Comment y parvenir ? Une seule solution : être imprudent. Ne pas avoir peur de se bousculer. Investir sur le jour d’après. Avec des nouveaux mots, un nouveau souffle. Pas simple à mettre en place, mais nécessaire pour réussir. Impératif que nos acheteurs aient toujours l’impression de sentir ce nouveau souffle. Une espèce de message subliminal post Covid. PSDVEDVP.

      Huit lettres qui doivent être présentes dans toutes nos futures campagnes de com. En filigrane de nos marques. À quoi correspondent ces lettres ? Je vais vous le dire. C’est très simple. Une formule à intégrer à la philosophie de notre groupe. Prenez soin de vous et de vos proches. C’est désormais notre nouveau slogan. Incritiquable et fédérateur. Cela dit ; ce n’est qu’une proposition. N’hésitez pas à être imprudent et remettre votre Président en cause. Je ne suis pas infaillible. Mais prêt au dialogue, étudier toutes les suggestions. Vous savez que mon adresse mail est ouverte à toutes et tous, quelle que soit votre position dans l’organigramme. Rentrez-moi dedans si c’est une nécessité pour la survie du groupe. Notre groupe. Bon… J’ai déjà trop parlé. Cette conférence est mise directement en ligne sur tous nos sites et autres réseaux de communication sur la toile. N’hésitez pas la partager. À l’intérieur et l'extérieur du groupe.

      Passons aux choses sérieuses et essentiels. Le festif. Ne jamais négliger le festif. Ni les nourritures terrestres. Telles celles proposées par notre buffet. Notre traiteur et son équipe vous y attendent. Ils seront présents durant tout le week-end. Un traiteur bio et écoresponsable. Tous les produits sont de la région. Pour les intéressés, il y a des ateliers tout le long du week-end. Méditation, yoga, massage… Nous avons aussi plusieurs groupes de musique. Jazz, rock, jazz, classique… Y en aura pour tous les goûts. Dont une slameuse qui vous met la chair de poule avec les mots de son quotidien. Tous ces musiciens nous ont été recommandés par une association culturelle d’aide aux artistes sinistrés à cause de la pandémie. N’hésitez pas à acheter leurs disques et prendre leurs coordonnées pour animer des séminaires ou tout simplement des mariages ou autres festivités. Les artistes nous ont accompagnés pendant le confinement. Sans eux pas de musique, films, livres, etc, pour rendre plus vivable notre confinement. Nous obliger à penser plus loin que nos égoïsmes. Les artistes nous donnent l’exemple de l’imprudence. Aidons-les à continuer de nous aider à nous interroger sur nous-même. Et nous pousser nous aussi vers la voie de l’imprudence. Bon, je sens que je vais me faire engueuler par mon assistant qui a l’œil rivé au conducteur. Déjà que lui et que quelques autres n’étaient pas trop pour ce discours sans notes. Merci donc à tous et toutes d’avoir essuyé les plâtres en direct de notre future bataille. Régalez-vous au buffet. Je vous y rejoins très vite. Jusqu’au bout de la nuit pour les plus imprudents.

        Applaudissements.

     Le président du groupe salue d’un large geste. Puis il sort de la salle des congrès par une porte derrière l’estrade. Pendant ce temps, les participants se dirigent vers les baies vitrées donnant sur un parc. Plusieurs barnums sont installés près d'un lac. Des tables disséminées sur une vaste pelouse en lisière d'un bois. Un quatuor de jazz commence à jouer. Il presse le pas dans le couloir et pousse la porte des toilettes. Son portable à la main. Il s’assoit sur la cuvette et consulte aussitôt sa page FB. Déjà une haie de pouce levés pour sa conférence. Que quelques-uns qui l’intéressent en ce jour. Il lève son poing fermé. Objectif atteint. Il n’est plus sur un siège éjectable. Plusieurs pouces levé de membres du CA et d’actionnaires influents. La jeune louve aux dents longues devait être déçue. Profitant du Covid, elle et son assistant avaient intrigué pour le remplacer au poste de direction. Une icône clignote sur l’écran de son Smartphone. Un message de sa sœur jumelle.

      Son visage se tend. Troublé par l’image d’un très ancien été. Le frère et la sœur avec leur mère sur une plage. Les jumeaux ont huit ans. Leur mère est morte une semaine auparavant dans un Ehpad. Il n’a pu la voir que par visio. Une vieille femme qui souriait à un écran. Comme à tous les visages vus sur la télé allumée toute la journée. Le regard d’une vieillarde rongée par Alzheimer. Plusieurs années qu’il lui rendait visite le jour de son anniversaire. Sa mort a été plutôt un soulagement. Elle ne l’a pas perturbé. Trop préoccupé par la gestion de crise du Covid. Sans grande émotion pour la mort de sa mère. Tout en lui, comme toujours, était sous contrôle. Un total contrôle que vient de balayer la photo. Soudain touché. Comme traversé par une émotion indicible. Une onde fissurant la cuirasse forgée dans les meilleures grandes écoles. Fissurée par un gosse suçant une glace à côté de sa mère. Face à la mer où il a appris à nager. Pas le moment de romantiser, se dit-il. Inquiet de sa perte de contrôle. Il tire la chasse d’eau et sort.

    Les yeux dans le miroir. Des ombres traversent son regard. Des pas dans le couloir. Il se redresse. Son visage change d’un coup. Il grimace un sourire. Des voix se rapprochent. Il rajuste son masque. Celui officiel contre le Covid et l’autre. Son masque sans tain. Voir sans être vu. Trop prudent pour être visible. N’offrir que la visibilité de façade. Il sort des toilettes et se dirige vers le buffet. La jeune louve grimace un sourire. Il s'approche d'elle et son assistant. Tous deux sont très mal à l'aise. Il demande une coupe de champagne et insiste pour trinquer avec eux. Marquer publiquement sa victoire. Son premier verre d'une longue suite. Pour noyer une photo. Effacer le trouble et reprendre entièrement le contrôle. Avant de rentrer chez lui en pleine nuit. Retrouver son épouse et leurs quatre enfants. Un dernier verre au pluriel avant le retour. Un retour imprudent.

       Son masque écrasé contre un pare-brise.

 

NB: Une fiction inspirée entre autres de cet article. « La pub doit apprendre la décence émotionnelle ». Sacré programme pour nos futurs achats de consommateurs. Merci à Francis Mizio d’avoir pointé son "doigtwetter" sur ce sujet en postant l'article. Certains ( pas que ces publicitaires) ne perdent pas le nord du déconfinement. Ils sont prêts visiblement à lancer une OPA sur le jour d’après. Changer juste la déco de la vitrine. Revenir au jour d’avant en le maquillant avec de nouveaux mots. Un retour d'investissement sur Covid 19 ?

 

 

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