La valise à réponses

La valise est lourde. Elle pèse vingt huit ans. Fouiller dedans pour retrouver les jours légers ? Ces moments aériens qui les ont fait voyager durant tant de temps. Quand le temps ne pesait pas si lourd. Changer de valise ou d’horizon ? Elle a changé les deux. Choisi une autre valise. Et confié sa douleur d’être au ciel.

  

          La valise est très lourde. Elle pèse vingt huit ans. Les mots sont inutiles. Déjà dits et redits. Les écrits lus et relus. Chaque mot sera retenu contre la bouche qui l’a prononcé. Que reste-t-il quand la parole est devenue le dialogue impossible ? Le silence à venir. Celui d’une future haine ou tendresse ? Se taire pour ne pas creuser plus la distance à l’œuvre? Cette proximité transformée en promiscuité. Fouiller dans la valise pour retrouver les jours légers ? Ces moments aériens qui les ont fait voyager durant tant de temps. Quand le temps ne pesait pas si lourd dans leurs bagages du quotidien. Changer de valise ou d’horizon ? Elle a changé les deux. Choisi une nouvelle valise. Et confié sa douleur d’être au ciel.

    Elle a quarante quatre ans. Lui une année de plus. Ils ont décidé de se séparer quelques mois auparavant. Changer d’espace car ils n’osent pas dire séparation. Elle a trouvé un appartement. Il reste dans leur maison jusqu’à ce qu’elle soit vendue. Le modèle pour le tatouage encore épinglé au mur de la cuisine. Il l’avait choisi ensemble. Un tatouage pour son cinquantième anniversaire. Elle avait invité un soleil entre ses seins. Un astre d'encre d'une très grande élégance.et discrétion. Quelques rayons lumineux de ses décolletés. « J’ai toujours rêvé de voir le soleil se lever entre tes seins.». Pour à peine deux années plus tard s’offrir un autre cadeau d’anniversaire. La conversion à une religion.

    Un grand écart incroyable. Surtout pour elle encore plus athée que lui. Une vraie bouffeuse de curés, d’imams, de rabbins. Et de toutes les religions asservissant le monde. Surtout sa moitié féminine. Pour basculer d’un seul coup dans la religion. Avec un grand excès de zèle. Jusqu’à vouloir effacer son tatouage. En vain. Elle avait demandé au tatoueur un soleil à perpétuité. Se contentant de le cacher derrière ses vêtements. Finies les décolletés même en plein été. Camouflant le plus possible ses formes plantureuses. Très obéissante à la décence vestimentaire imposée par sa religion. Ainsi qu’à tous ses rites. Elle s’est mariée quelques jours auparavant. C’est vraiment fini cette fois, s’est-il dit. Elle viscéralement anti-mariage.

    La cérémonie se déroula un matin de printemps. Il y avait assisté légèrement à l’écart. Assis dans sa bagnole. Elle avait l’air heureux à côté de son époux. D’une quinzaine d’année plus jeune qu’elle. Trouve-t-elle du bonheur dans sa conversion? Il a été obligé de constater son épanouissement. Nettement moins nerveuse et en colère que lorsqu’ils vivaient en couple. Comme si sa foi avait gommé tout ce qui la bouffait de l’intérieur. Le soleil irradiant à travers son regard. Comme s’il levait chaque matin sous sa peau. Des yeux très lumineux. Une lumière qu’il ne lui avait jamais vu. Ce que je n’ai jamais réussi à lui offrir, se dit-il avec regret. Guère doué pour transmettre le bonheur ? Une question qui tourne en boucle dans sa tête. Avec un sentiment d’échec et de culpabilité. Tenter de la reconquérir ? Lui rouvrir les yeux sur la réalité ? Entamer un nouveau dialogue avec elle ? Il se sent las et surtout disqualifié d’avance. La disqualification d'un représentant de l’ancien soleil. Contrairement à son mari qui ne pèse rien sur la balance des soupirs et critiques. Quelques semaines dans leur nouvelle valise.

    Et puis il y aussi l’autre mari. Beaucoup plus inatteignable. Comment rivaliser avec un être nouveau, sans reproches ni ardoises ? Capable de lui promettre le paradis. Incritiquable au quotidien. En plus toujours à l’écoute. Suffit de s’adresser à lui. Toujours présent sans être pesant au quotidien. Un être plus vieux que le monde. Sans jamais la moindre ride ou prise de ventre. Ne laissant pas de poils dans l’évier ou de goutte de pisse sur la cuvette des chiottes. L’haleine parfaite du matin au coucher. Le compagnon idéal, pour un homme ou une femme. Très difficile de remettre en cause un tel être. Encore plus pour les proches ou anciens proches qui ne peuvent apparaître que comme rabat-joie. Une joie souvent réelle dans le regard des fidèles. Amoureux d’un être sans défauts banalement terrestres. La perfection sans déchets de l’invisible. Rien à faire contre les phéromones religieux.

   Sa gorge s’est serrée en la voyant sortir. Indéniablement heureuse à l’extérieur. Elle marchait aérienne. Légère comme quand il s’était rencontré. Dans une fête de fin d’été au bord de la mer. Un amour lycéen commençant à la mort de l'été. Semblable dans sa robe blanche  à la femme qu’il avait connue. Et complètement différente. Plus du tout la boule de nerfs prête à partir en vrille à la moindre injustice. Une femme apaisée. Elle a tourné le regard vers la bagnole. Il s’est ratatiné dans son siège. L’avait-elle vu ? Il ne le saura jamais car une main l’entraîna pour la photo sur les marches. Pour immortaliser un mariage sous le signe de Dieu.

   Est-elle manipulée ? Il en est persuadé. Une réelle manipulation ou de la jalousie ? Jaloux de tout ce que d’autres lui ont offert ? Amoureuse de son nouvel homme ? Il ne peut se l’imaginer. Même si elle lui a affirmé à plusieurs reprises au téléphone. Impossible pour un homme blessé d’être objectif. Il le sait bien. « Toutes les religions sont des sectes qui ont réussi. ». Elle ne cessait de le marteler aux uns et aux autres. Une prosélyte de l’athéisme. Pour plonger dans les bras d’une religion. Elle a essayé de le convertir. En vain. Lui n’a pas changé sur ce plan. Il est resté athée. Persuadé que la religion n’est pas la meilleure amie de l’homme. Encore moins des femmes.

    Quand a-t-elle basculé ? À la mort de son père. Un homme très croyant. Mais loin d’être un bigot intégriste. Au contraire. Ardent défenseur du mariage pour tous et de l’avortement. Il adorait parler avec le père de sa copine. Un homme qui ne l’avait pas fait changer d’avis. Juste infléchi son anticléricalisme. « Dieu, la politique, le militantisme, l’art, l’alcool, la came… Chacun sa rustine contre sa peur de crever. Moi j’ai choisi Dieu. Et je crois ma fille que tu serais plus heureuse si tu avais la foi. Ta colère apaisée. Et notre conversation pourrait continuer une éternité là-haut. Même nos engueulades. Je crois même que nous pourrions nous réconcilier. Ta Maman, toi et moi. ». Il était assis dans la pièce à côté. Écoutant la dernière conversation entre un père et sa fille. Pourquoi avoir choisi une telle église ?

      Son père était protestant. Il aurait préféré sans aucun douté qu’elle choisisse un autre église du même culte. Pas aussi sectaire que celle où elle est rentrée. Fragilisée, elle était tombée dans les premiers bras ouverts. Ceux qui lui ont fait du bien. Un bien immédiat. Avec des réponses à toutes ses interrogations. Balayé de quelques mots tous les doutes générées par la mort de son père. L'orpheline désormais fidèle à ces bras consolateurs ayant adopté sa douleur. Apaisant aussi sa culpabilité vis à vis de ses parents avec qui elle eut de nombreux conflits. Comme si elle voulait revenir aux fondamentaux familiaux. Laver ses péchés de mécréante. Une femme fatiguée. Sa fatigue aimantée un jour sur le trottoir d’une ville.

    Et un soleil éteint entre ses seins.

 

NB: Une fiction inspirée de ce début de siècle et du retour du religieux. Avec le pire et le meilleur au supermarché des cultes. Beaucoup plus rares le surfaces marchandes d’athéisme ou agnosticisme. À peine quelques supérettes. Plus de lieux de culte que de culture ? Je ne sais pas. Mais l’un des deux lieux «sacrément» plus efficace que l’autre pour recruter de nouveaux adeptes.

 

        

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