On n'est pas sérieux quand on est mort

C'est un vol et du mépris. Ce que lui rabâche son fils. Très remonté contre le transfert des cendres de la gloire locale.« La seule chose qu’ils veulent c’est se faire mousser dans leur entre-soi. Tirer la couverture à eux sur le dos de deux poètes qui n’ont rien demandé. Ils veulent même nous voler nos morts célèbres.». Un lycéen de Charleville très sérieux.

       

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans © slafarga

 

                                     «Ils l’ont fourré dans une cave où il n’y a pas de vin.».

                                              Verlaine évoquant la panthéonisation de Victor Hugo.

 

         C'est un vol et du mépris. La phrase que rabâchait son fils depuis le début du repas. Lui et d’autres copains de lycée sont remontés contre le transfert des cendres de la gloire locale. « C’est plutôt bien que tous les deux y soient ensemble. Une bonne initiative après le mariage pour tous. Les deux premiers homos au Panthéon. Ça va peut-être changer la mentalité des gens. ». Le lycéen aurait bien étranglé sa sœur. « Tu dis n’importe quoi. Dans ce cas, s’ils veulent les réunir : pourquoi ils apportent pas les cendres de Verlaine pour les mettre dans le caveau de Rimbaud. Ou inversement. La seule chose qu’ils veulent, c’est se faire mousser dans leur entre-soi. Tirer la couverture à eux sur le dos de deux poètes qui ont rien demandé. Et qui les auraient sans doute envoyé chier. Surtout Rimbaud. Faut pas croire que ces gens sont pas des amoureux de la poésie. Juste un plan com pour des politiques et people. Ils veulent même nous piquer nos morts célèbres.». sa sœur a failli s’étrangler. « Tu crois toujours qu’il y a un complot. Redescends sur terre. Et qu’est-ce que tu en sais qu’ils aiment pas la poésie. C’est ton antiparisianisme primaire. Autant de cons là-haut que chez nous.». Il a haussé le ton pour lui répondre. Elle l’a interrompu en le traitant de « mec buté ». Ils parlaient de plus en plus fort. Le père cogna du poing sur la table.    

   Ses deux enfants étaient très étonnés de son geste. Sa femme surprise aussi de sa réaction. Jamais un mot de plus ou le moindre geste violent. Les seules fessées distribuées dans la maison issues de ses mains à elle. Un homme doux qui donnait rarement son avis, comme imperméable aux événements du monde. « Vous commencez à me faire chier avec vos histoires de Rimbaud. On y peut rien nous à tout ça. Des trucs qui nous dépassent. Moi, je suis juste cantonnier dans cette ville. Et votre mère caissière à Inter. C’est pas nous qui décidons. Autant laisser tomber le sujet. C’est pas notre histoire à nous. ». Le fils secoua la tête. « Si Papa, c’est notre histoire. Et on peut toujours faire quelque chose. Résister. Nous avec un groupe du lycée, on a décidé de ne pas les laisser faire. Y a déjà une manif prévue la semaine prochaine. ». Sa sœur a ricané. « C’est pas vos petites actions qui les empêcheront d’embarquer ses cendres. Rimbaud a sa place au Panthéon. Faut arrêter de croire qu’il est à nous parce qu’il a vécu ici. En plus, paraît qu 'il aimait pas du tout sa ville natale. Rimbaud est pas notre propriété. Il appartient à toute la France, et même au monde. ». Il a poussé sa chaise et s’est levé.

      Les yeux humides comme s’il allait chialer. « Te mets pas en colère mon chéri. Rassieds-toi avec nous.». Sa mère grimaça un sourire. Il passa son regard de l’un à l’autre. « Vous me faites vraiment honte. Tout juste bon à vous écraser et dire merci à la dame et au monsieur. Surtout si c’est des bourgeois avec des bonnes manières. Ceux qui savent mieux que nous. Surtout quand ils vous parlent à la télé. Moi, je sais qu'Arthur Rimbaud doit rester dans ce cimetière. C’est sa place. Pas dans leur quartier de merde à Paris. Son éternité à lui c’est ici. Chez lui. ». Sa mère s’est levée à son tour. Elle a posé la main sur son épaule. « Calme toi mon chéri. On y est pour rien. ». Il a repoussé sa main.

       Sa mère a blêmi. « Désolé Maman, mais ça c’est une réponse d’esclave. On vient de voler un de nos morts et vous dites rien.Comme si c’était normal. Après tout, ils ont raison de nous traiter comme des merdes. Facile pour eux. Ils savent qu’on va la fermer et dire merci. De toute façon, vous en avez rien à foutre de la poésie de Rimbaud et des autres. Des camés à votre télé à la con, au loto, et à celle qui parlera la dernière pour vous montrer celui que vous devez détester. La cible, elle vous l’a bien dit et répété la gentille dame, c’est le migrant, le bougnoule, le youpin, la tarlouze… À cause d’eux que vous allez mal. Et vous y croyez. Je sais bien que vous votez pour elle et ses potes. Vous êtes des… Esclaves de la télé et p’tits fachos de canapé. Vous me faites honte. Pépé et Mémé auraient honte de voir ce que vous êtes devenu. Eux, ils ont résisté. Et dans des conditions plus dures. Ils sont pas comme vous. Papi et Mamie y auraient pas laissé des gens venir voler Rimbaud. ». Le père lui a bondi dessus et l’a saisi par le col. Rouge de colère et les mains tremblantes. « Va te coucher sinon je te jure que ça va se terminer mal. Je vais t’en mettre une si… ». Il l’a relâché et s’est rassis. La mère a repris aussi sa place. Le fils toujours debout. Une nouvelle fusillade des yeux avant de claquer la port

       Cette nuit-là, le père n’a pas réussi à trouver le sommeil. Pourtant d’habitude endormi à peine les paupières fermées. Il a pris une bière dans le frigo et est allé s’asseoir dans le jardin. Sous le ciel d’été. Il alluma une clope et leva les yeux. Les mêmes étoiles que ses parents ont vu jusqu’à leur mort. De leur ferme, de leur cour de récré, des forêts où ils résistèrent, de cette maison… Un ciel qu’il avait l’impression d’encore partager avec eux. Et aussi avec d’autres fantômes qui ne pouvaient plus voir la lune briller comme cette nuit. Une nuit très lumineuse sur Charleville-Mézières endormie. Il ferma les yeux est aspira l’air. Le même air qu’avait respiré Arthur Rimbaud. Aujourd’hui, ses semelles de vent sont près de la dernière demeure de ses parents. Après le même ciel, la même terre.    

      La lecture ça n’a jamais été son fort. Sauf le journal local et celui des courses. Il n’a pas lu un seul livre en entier. Pareil pour les textes de Rimbaud. Il s’était forcé comme d’autres -pas amateur de cyclisme - vont quand même applaudir le régional de l’étape. Malgré ses efforts, il n’est pas parvenu à entrer dans un poème du poète. Au grand dam de ses enseignants et parents. Surtout de sa mère. « Notre p’tit gars du pays est un génie. Comme quoi on peut venir de la même boue et tutoyer les étoiles et les plus grands de la littérature. Pas toujours les mêmes à être au sommet. ». Sa mère était une folle de livres. Même si elle n’était pas née avec une bibliothèque à la maison. Pour lui, Rimbaud n’était pas ce poète au génie fêté partout. Que représentait-il pour lui ? La lumière dans les yeux de sa mère quand elle en parlait. « J’ai deux hommes dans ma vie. Ton père bien sûr et mon Arthur le rebelle. ». Le rire maternel résonne encore dans le jardin. Il ouvrit les yeux. Un coup d’œil à la chambre du fils. Puis à celle de sa fille. Il afficha un large sourire. Si fier de leur réussite scolaire.

   Son fils et ses copains ont peut-être raison. Le transfert est un vol de ceux qui les méprisent à longueur de temps, les traitant de rien ou de beauf. Et un beau jour, ils se réveillent et veulent récupérer un enfant du pays qui va les faire briller. Et si c’était sa sœur qui avait raison ? Rimbaud n’est pas leur propriété. Même s’il trouve ça bizarre l’insistance à vouloir absolument les panthéoniser en couple alors qu’ils ne l’auraient peut-être pas souhaité. Ni d’être panthéoniser tout court. « Fallait que ce truc nous tombe sur la tête, en plus du Covid et de tout le reste.». La réaction de Momo son collègue et ami cantonnier. « De toute façon, je m’en fous de toutes ces conneries de cendres. Que Rimbaud soit enterré ici ou à Paname, ça changera rien à ma fin de mois.». Momo avait ri, mais vexé que les autres collègues n’aient pas réagi. « Fin de moi sans s les gars.». Momo avait encore fait un bide. Sans doute lui qui a raison, se dit-il. Rien ne changera pour eux. Quand la patrie sera-t-elle reconnaissante aux petits hommes et femmes ? Demain, il fera jour. Le même jour pour lui, Momo et tous les autres comme eux. Le mégot tomba dans le fond de la canette. Il remonta se coucher sans bruit. Trois heures avant la sonnerie du réveil.

   La conversation orageuse sur le « départ de Rimbaud » n’est plus revenue sur le tapis familial. La sœur et le frère restaient en désaccord, sans débordements. Trop complices pour se laisser bouffer par un désaccord. Le père voyait bien que son fils et ses copains préparaient une opération pour le jour où ils viendront chercher les restes du poète. Le transfert était prévu six mois après. L’empêcher de manifester sa colère ? Il y a pensé. Après réflexion, il y a renoncé. C’est son choix de s’opposer au transfert. En plus, il n’est pas le seul dans la ville et tout le pays. Un sujet qui divise. Il a tout de même voulu savoir ce que lui et ses copains comptaient organiser comme opération de protestations. Après une hésitation, il lui a expliqué. La plus spectaculaire de leurs actions était de s’enchaîner à la grille du cimetière avec une banderole : « On n'est pas sérieux quand on est mort ». Pas très méchant, sourit le père rassuré. Rien de dangereux. Le jour du transfert, ils n'ont même pas pu s'approcher et déployer leur banderole. Le cimetière avait été transformé en camp retranché. Les cendres du poète escortées par des motards.

   Un mois après, il a demandé à son fils de le rejoindre au cimetière. Sans lui donner plus d’explications. Ils se sont retrouvés devant la porte principale. « Suis-moi, je vais te montrer quelque chose.». Il l’ a emmené jusqu’à une tombe. « Tu sais qui c’est ce type là ? ». Il a relu le nom sur la pierre tombale. « Non. Je sais pas du tout.». Son père a esquissé un sourire. « C’est pas n’importe qui ce mec. C’était mon meilleur pote du collège. Une vraie tronche. Pas comme moi. Il voulait devenir écrivain et jouer du jazz. Tu sais ce qu’il a fait ? ». Il s’est frotté la joue. « Ce fou a refait tout le voyage qu’avait fait Rimbaud. Tout ça en mobylette.» Son fils ouvrait des yeux ronds. « Un super voyage. Mais il est rentré dans un sale état. Je sais pas quelle saloperie il a chopé, mais en tout cas elle l’a tué. Il avait trente-deux piges.». Sa voix tremblotait. Une vieille femme est rentrée dans le cimetière. Elle marchait à pas lents, un pot de fleurs à la main. Le père l’a saluée d’un hochement de tête. «On rentre, le fils.». Tous les deux sont sortis.

        Ils ont marché une centaine de mètres sur l’avenue. Chacun plongé dans ses pensées. « Je vais te dire un truc, fils. Promets-moi de le répéter à personne.». Ils se sont arrêtés sur le trottoir. Leurs visages à quelques centimètres. « Je te le promets.». Le père a froncé les sourcils. « J’ai fait une grosse connerie. Vraiment très grosse. Je sais pas ce qui m’a pris mais… J’ai… » Lui dire ou pas ? Il le fixait comme calculant le degré de confiance qu’il pouvait avoir en son fils. « Tu sais que je suis cantonnier dans la ville. Et qu’avant j’étais fossoyeur au cimetière. Plus de douze ans à bosser au cimetière. ». Il a haussé les épaules avec un soupir. «Je sais bien que c’est une connerie… Quelques jours après notre conversation, je suis allé une nuit au cimetière et j'ai... J'ai inversé les cendres d’une tombe à l’autre. Celles de Rimbaud sont à la place des restes de mon pote de collège. Les mecs de Paris ont rien vu. Ils sont pas partis avec les bonnes cendres et les restes d'ossements. C’est mon pote qui est au Panthéon ». Son fils n’y croyait pas. Une plaisanterie. « Je déconne pas. C’est vrai. Rimbaud jouera toute son éternité à domicile. Chez nous. ». Le père et le fils ont échangé un regard. Avant de se marrer.     

        Deux rires pas sérieux sous le ciel de Charleville.

NB : Une fiction inspirée de la polémique en cours. Rimbaud et Verlaine continuent de défrayer la chronique.

 

    

 

 

 

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