Siècle des illuminés

Mon front contre la vitre de la classe. Un élève plus concentré sur le dehors que sur la voix du prof. Je détestais l’école. Comme en salle d'attente rivé sur mon siège. Chaque matin vécu comme une punition. Avant la rencontre avec une prof. Sonnerie d'ouverture des portes. Le collège commence à s'agiter. Que va donner cette rencontre ?

 

 © Marianne A © Marianne A

 

                                                   Merci à Françoise Vallés, prof de Français au Lycée Jean-Jaurès à Montreuil (93)

                                                                                                                                                                                                                                                                                         

         Mon front contre la vitre de la classe. La moindre trace dans le ciel, le vol d’un oiseau ou un avion, et tous les événements de la ville, captaient mon attention. Un élève plus concentré sur le dehors que sur la voix du prof. Je détestais l’école. Ne comprenant pas ma place dans une salle de classe. Chaque matin était vécu comme une punition. Libéré à la sonnerie de fin de journée. Tout était prétexte à ne pas m’y rendre. Le terme « phobie scolaire » me plaisait beaucoup. Il servait de bonne couverture à d’autres élèves qui préféraient rester chez eux à jouer aux jeux vidéo ou traîner dans leur quartier. « L’école c’est très important. Tu feras comme tout le monde.». Ma mère ne dérogea pas. Même si elle était attentive à mon vécu scolaire. « Sûr que l’école ce n’est pas son truc. Mais il ne revient jamais en pleurant ou en faisant la gueule. Il doit y trouver son compte. Et c’est bien qu’il vive des trucs dont nous sommes pas au courant. Son jardin secret.». Je l’avais entendu au téléphone avec sa meilleure copine. Un jardin certes sans violence ni harcèlement, mais où la graine ne germait pas sous mon crâne. L’école n’était pour moi qu’une salle d’attente. Sans autre intérêt que d’attendre que le temps passe. C’était avant la rencontre avec une prof de Français. Je n’étais plus en salle d’attente. La sonnerie me fait sursauter. Je regarde la grille. Une femme filtre les entrées. Le collège commence à vibrer. Que va donner cette rencontre ?

        Un bon allié pour m'aider à aller jusqu'au bout de ma décision. Mon beau-père m’a soutenu quand j’ai opté pour l’enseignement. Ma mère était beaucoup moins enthousiaste. Même si elle ne l’a jamais exprimé. Peut-être d’ailleurs une projection de ma part, me persuadant qu’elle ne pouvait être que contre. Nous n’avons jamais évoqué le sujet. Le plus dur a été de rattraper mon retard scolaire. « Un élève pas du tout bruyant ou indiscipliné. Mais toujours absent sur son siège de classe.». L’appréciation d’une de mes profs principales. Ma prof de Français. J’aimais beaucoup cette femme. Une femme très belle. Mon absence l’agaçait souvent. Comme si elle parlait face au vide. Au début, je ne la supportais pas. Pourquoi elle ne me laisse pas peinard devant ma fenêtre ? Un jour, elle a lu un poème sans donner la fin. Juste demander ce que faisait l’homme. « Ben, il est mort ! ». Aucun prof ou élève n’avait entendu auparavant le son de ma voix aussi fort. Le cours d’après, elle m’avait prêté « Lettre à un jeune poète », de Rainer Maria Rilke. « Si tu ne comprends pas tout, ce n’est pas grave.». Il a traîné quinze jours dans mon sac. Guère intéressé par les livres. Sans doute parce qu’ils étaient comme un papier-peint vu tous les jours: l’immense bibliothèque de mon père bouffait toute la maison. Les livres et les chats étaient sa passion. Une passion évidemment rejetée. Surtout qu’on m’en avait souvent rebattu les oreilles. J’ai ouvert le livre et quasiment rien compris. Mais quelque chose avait commencé à germer. Une graine qui voulait en faire germer de nouvelles. Transmettre à mon tour.

         Quelle matière je voulais enseigner ? Une a été éliminée d’emblée. Pourquoi ? Je n’ai toujours pas de réponse précise. Une élimination comme si ça allait de soi. Mais je n’ai pas hésité longtemps pour mon choix d’orientation. C’était devenir prof de Français. Soit le nez collé à la fenêtre, soit dans un livre. En plus, je rêvais de devenir écrivain. Que de jours et de nuits passés au clavier. Sûr d’être un futur grand auteur. Je ne me voyais pas exercer une autre activité. Écrivain ou rien. Pour me rendre compte très vite que ce n’était pas essentiel. Comme d’autres ont fait du théâtre amateur au collège et garder de bons souvenirs. Ce qui est mon cas en me remémorant les aubes sur mon clavier vidé et heureux d’avoir garni des tonnes de pages. Quelques jours avant le passage de mon CAPES, tous mes manuscrits ont fini dans le container à papier. Mon rêve recyclé peut-être en de bons bouquins. Le dévoreur de livres n’a pas ralenti sa cadence. Et, en plus prof comblé, j’y ai rajouté le plaisir de transmettre la littérature. Avec une autre de mes passions partagée le week-end : entraîneur de l’équipe de foot de la ville où je réside. Heureux et satisfait d’avoir trouvé ma place. Tout serait presque parfait sans un manque. La place à côté de moi dans le lit souvent déserte. Personne n’y reste très longtemps. Sans doute à cause de la nuit permanente dans mon regard. Guère doué pour les histoires d’amour ?

      Le principal du collège est venu me chercher dans la salle de classe à côté de celle où je dois intervenir. Il est mal à l’aise dans son costume. Inquiet aussi du débarquement des officiels et de la presse. « Tous sont arrivés et installés. ». Il m’ accompagne dans le couloir. « Que vous dire ? ». Il me tape sur l’épaule et s’éloigne. Je rentre et ferme la porte. Puis, les yeux au sol, je gagne le bureau. Immobile devant le tableau. Vingt-trois avaient accepté de venir. Certains contactés ayant décliné ou pas répondu. Je lève les yeux. Chaque regard à une dizaine d’années de plus que moi. « Merci à toutes et tous d’avoir accepté de venir. Même si ce n’est pas facile. Pour commencer, pourquoi cet intitulé ? Ce jeu de mots peut-être à côté de la plaque. Je ne pense pas être le seul à l’avoir fait. Suffit de regarder sur Google pour sûrement le trouver à toutes les sauces. Mais...». Je me racle la gorge. «Pour moi, ce n’était pas un jeu de mot. Du sérieux. Persuadé que c’était dommage sans apostrophe ni h. Tout est lié à la tête des adultes autour de moi quand revenait le jour du 23 octobre. Même ceux qui essayaient de se marrer portaient le masque des mauvais jours. C’est après que j’ai vraiment compris la signification du mot. Et donc… ». Je promène le regard sur les adultes à des places de collégiens. Réellement présente cette fois ? Celle qui avait été un des éléments déclencheurs. Sans avoir assisté au cours qu’elle avait décrit comme honteux et violent. Et les deux ayant désigné mon père contre de l’argent ? Sont-ils là ? Je n’ai voulu avoir aucun nom. Juste souhaité me retrouver face à la classe de mon père. Celle dont un des cours avait entraîné son meurtre. Me voilà dans sa classe de cours, quelques heures avant la cérémonie officielle pour les vingt ans de son assassinat. La présidente de la France et d’autres huiles arriveront en début de soirée. Mon ventre se noue. L’impression d’un seul coup de sentir sa présence. La main d’un fantôme me tenant le bras. Comme pour me présenter sa classe. Lui, c’est… Elle, c’est… Je baisse la tête. Planquer le nuage humide dans les yeux.      

     Un silence ponctué de toussotements. Quelques-uns gigotent sur leur siège. Je relève la tête. Tous sont assis sagement. Ils ne cessent d’échanger des regards. Vivent-ils dans la ville ou la région ? Venus d’ailleurs ? Se sont-ils revus depuis ? Que font-ils comme activité ? Prof depuis trois ans, je me pose chaque fois des questions au premier contact avec une classe. En essayant de lire dans les yeux ou les attitudes une part de l’histoire de chaque élève. Sympa ? Sévère ? Manipulable ? Faible ? Les questions en écho de l’autre côté. Les adultes, en face de moi, avaient dû se poser les mêmes en voyant mon père pour la première fois. Comment était-il en classe ? Je n’ai que les témoignages de ses collègues ou ceux d’élèves, après le meurtre. Tous parasités par l’émotion de l’événement à chaud. Souvent dans ce cas, une réaction naturelle, le mort est enterré avec un deuxième linceul tressé de qualités. Surtout quand il a subi un acte aussi horrible. Au fond de moi, je sais que mon père était quelqu’un de bien. Un individu à hauteur d’humanité. Et c’est elle qu’on essayé de détruire à travers sa chair.   

       Des motards de la gendarmerie se garent devant le collège. « Je sais que ce moment est particulier. Pour vous et pour moi. Je vous demanderai juste d’éteindre vos Smartphone. » Un brun rondouillard au premier rang sourit. « Ça me rappelle quelque chose.». Il coupe son portable. Tous les autres l’imitent. « Je préfère que ce qu’on se dit reste entre nous. Après, libre à vous d’en parler si vous voulez. Ça me semble mieux qu’on soit uniquement ensemble. Sans aucun lien avec l’extérieur. Comme dans un navire en haute-mer. Seuls vous et moi jusqu’à l’arrivée au port dans deux heures. Ce qui devrait être le cas dans toutes les classes d’école du monde. Un instant déconnecté et unique. Chaque classe prenant le large avec un prof à la barre. ». Qu’est-ce que je raconte ? Nulle mon entrée en matière. Pas des collégiens en face de moi. « Écoutez… Ne perdons pas de temps. Je ne suis pas là pour parler de ce qui s’est passé. Tout le monde le sait. La photo de mon père, des articles, des fictions, même des caricatures de lui, circulent sur la toile. Du pire au meilleur. Pourquoi je suis venu alors ? ». Je me frotte le menton. «Pour que vous, ses anciens élèves devenus adulte, me parliez de lui. Le plus librement possible après vingt-ans. Votre point de vue de femme et d’homme m’intéresse. Une parole pas devant un micro, ni une caméra ou en selfie. Non. Juste entre nous. ». Je promène à nouveau le regard en m’arrêtant sur chaque visage. « Quelqu’un se sent de commencer ? ». Un silence pesant succède à ma demande. Les yeux se baissent ou se lèvent. Gêne collective.  

       Quelle connerie d’avoir insisté pour l'organiser. Pourquoi ne pas m’être contenté des cérémonies officielles autour des vingt ans de son assassinat ?« En tout cas, vous avez vraiment de la chance, jeunes collègues de débuter votre carrière dans de meilleures conditions. Même si tout n’est pas rose aujourd’hui en 2040. Pas le paradis. Mais plus du tout ni l’enfer des années 20 de ce siècle. Comme tous plongée dans une immense nuit planétaire. Dans de nombreuses têtes.Une nuit qui a duré plus de vingt ans. Coincés entre les nationalistes et les islamofascistes. Sans oublier les financiers sans scrupules qui ne pensaient qu'au fric en massacrant les peuples, les individus, la faune, la flore... Tout le monde dans la confusion. Même les plus intelligents devenaient de grands cons. La pire année c'était en 2020, avec en plus le Covid. On en a chié pour sortir de cette nuit. Mais on y est parvenu. Pour vous refiler un monde moins pourri que celui que nous avions. Même s'il est encore à bonifier. Les illuminatis, les fous de dieu, ceux qui croient encore que la terre est plate...Les obscurantistes n'ont pas dit le dernier mot. Sera-t-il le Siècle des illuminés ? ». Il était complètement bourré. Je l'ai raccompagné chez lui. « Cet automne, ça fera vingt ans qu'il a été décapité et....Je...  Ce jour-là, quelque chose a vraiment basculé. Triste à dire mais cet acte si horrible a comme... redonné une sorte d'intelligence ensemble dans ce pays. Notre pays devenait fou. Bien sûr, il y a eu d'autres horreurs avant.  Mais là il  y a eu un avant et après. C'est mon avis. Peut-être que je délire et c'est un plus jamais ça avant le prochain. J'ai trop picolé ce soir.  Pourquoi te raconter ce que tu sais déjà ? Tu as dû en souper de cette histoire. Et moi qui en remet une couche. En plus en mélangeant tout. Désolé de te faire chier avec mon délire de futur retraité...Putain ! Qu'est-ce que je l'ai aimé mon boulot de prof !  ». Il s'est effondré en larmes dans mes bras.

       La conversation avec le collègue de Maths fêtant son départ en retraite m’avait perturbé et poussé à organiser la rencontre en off. Même si l’idée était sans doute ancrée au fond de moi. Sept ans après le meurtre, j’avais pris le RER pour  me rendre au collège. Sans prévenir qui que ce soit. J’avais passé des heures à tourner autour des grilles de l'établissement et dans le quartier. Entre colère et profonde tristesse. Un gosse paumé qui en avait plus que marre de l’histoire officielle. Je connaissais tout par cœur. Avec l’impression de ne rien savoir. Je voulais récupérer ce qui m’appartenait, hors des lumières médiatiques. Retrouver tout simplement un père. Que lui et moi. En fin d’après-midi, un homme, sans doute un pion, m’a demandé ce que je foutais là. Il était sorti du collège. Je m’étais mis à courir jusqu’à la gare. Retour à la maison. Chez ma mère et mon beau-père. Leur dire ou pas ? J’ai préféré me taire. Personne n’est au courant. Que faire ce matin ? Laisser tomber. Les remercier de leur déplacement et abréger la rencontre. Un moment douloureux et en plus totalement contre productif. Nul pour eux et pour moi. Ça n’aurait servi à rien. J’ai vraiment commis une grosse erreur. Comment leur dire que c’est fini et qu’ils peuvent repartir ? Je m’éclaircis la voix pour parler.  Et mettre fin à cette rencontre pathétique.

        Un doigt se lève.
 
NB : Cette fiction est inspirée des bribes de l’hommage à Samuel Paty entendues ici ou là. Sans doute un moment très émouvant sous le ciel de Paris. Des bribes qui ont fait germer cette nouvelle. Une soudaine envie d'aller visiter vingt ans plus tard...Une fiction ne change évidemment rien à la réalité mais, comme les caricatures, ne tue personne. Le chantier d'éclairage du siècle reste ouvert. Avec beaucoup de boulot en perspective. Mais continuons de vivre malgré la connerie humaine.

 


            

 

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