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Billet de blog 23 nov. 2022

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Passeport du silence

Onze ans. Et déjà aussi vieux que le monde. Des horreurs habitent son regard blessé. Une présence invisible, toujours en soi. Comme une tumeur irréductible, semée au cœur de son enfance. Personne ne pourra lui greffer un autre passé.Même le couple venant de l'adopter.Il avait collé son nez au hublot. Sa mère cachée dans un trou noir?En attendant des jours meilleurs sur terre...

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Oiseau migrateur © Joan Miró

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Hölderlin

             Onze ans. Et déjà aussi vieux que le monde. La moitié de son être restera à jamais dans la pénombre; au gré de la mémoire, des scènes rejouées par des marionnettes d'ombre, derrière un rideau tombé sur son histoire. Toutes les horreurs, depuis la naissance de l’humanité, plus celles en cours et les autres à venir, toutes habitent son regard blessé. Bien sûr, il n’en a vécu et vu qu’une infime partie. Son expérience du pire sur un mouchoir de terre du globe. Dans un village perdu au milieu de vagues de collines bouffées par le soleil. De sa famille ne reste qu'un oncle; il a refusé de partir. Au fond de son corps de petit garçon, il porte toutes les guerres, les violences, la sécheresse, la famine, etc. Pas le premier, ni le seul, ni le dernier. Porteur de l’horreur avec un grand h comme Homme. Marqué dans sa chair comme tous les êtres qui ont rencontré la barbarie à visage humain. Une présence invisible toujours en soi. Comme une tumeur, irréductible, semée au cœur de son enfance. Personne ne pourra lui greffer un autre passé. Même le couple qui vient de l’adopter.

La voiture roule dans les rues d’une grande ville. Désormais, il va y vivre, avec ses fantômes. Une métropole où le ciel n’est pas une menace jour et nuit. L’eau et la nourriture ne sont pas rationnées. Plus besoin de se précipiter dans une cave à la moindre sirène. Il habitera dans une maison de deux étages donnant sur une forêt. Ils ont eux enfants : une fille de douze ans et un garçon qui vient de fêter son septième anniversaire. Il savait tout de sa nouvelle famille. Toutes les infos parvenaient sur le Smartphone de son oncle. C’est grâce à lui qu’il a réussi à quitter le pays. Les adoptions sont très compliquées. « Tout mâle, même très jeune, est potentiellement terroriste, violeur ou voleur. Plus simple l’adoption des filles. Mais il avait réussi à accélérer le processus pour son neveu.

Une question le taraudait. Il avait fouillé des yeux son oncle. Tous deux étaient assis dans le hall d'un aéroport. « Pourquoi moi je pars ? Et que les autres restent ? C’est pas normal. ». Il avait esquissé un sourire. « Toi, je sens que tu veux comprendre. Et tu as raison. Comment j’ai fait ? »  Il avait secoué la tête. « Je ne peux pas te le dire. Faut que personne ne le sache. Ne me pose pas de questions. Ne perds pas ton temps. Tu n’auras pas de réponses. Les questions, comme disait ton père, faut les adresser aux oiseaux migrateurs pour qu’ils fassent le tour de la terre pour revenir avec une nouvelle question. Et repartir avec une autre. Son oiseau préféré était la Sterne arctique. Un oiseau faisant un million de km en 25 ans de vie. Il a écrit un recueil où il fait dialoguer deux Sternes Arctique en vol. Peut-être pas le moment de raconter ça. Ton père... C’était, c’est, et ce sera toujours un grand poète. On ne l'oubliera pas dans ce pays et au-delà de nos frontières. Mais la beauté de ses mots ne l’a pas protégé d’une rafale de fusil d'assaut. ». Il lui avait pris la main. Pas longtemps. Gêné de son geste inhabituel. Pas un tactile l'oncle. Contrairement au père du jeune garçon. Un homme très tendre. Avec sa compagne et son fils. Pas avare de « Je t’aime » dans son vocabulaire quotidien.

  Jamais il n'avait entendu son oncle parler sur ce ton. D’habitude un spécialiste pour camoufler toutes ces émotions derrière l’humour : son blindage pour ne pas s’écrouler. « Par quoi commencer ? Les derniers mots de ton père étaient adressés à toi. Il m’ avait demandé de me pencher… Sa voix, si forte, ses rires… Fini. Plus qu’un maigre souffle entre des lèvres craquelées. Sur son lit de mort, ton père m’a fait promettre de... Il m’a dit…Faut pas qu'il reste ici. Je n’ai pas réussi à sauver sa mère. Et notre fils les a vus ces... J'aurais tant voulu être ses yeux et ses oreilles pour que ça n'atteigne pas sa mémoire. Je n'ai pas pu empêcher tout ça. Bon... Le temps presse. Trouve à mon fils un passeport et des ailes pour qu’il quitte notre nuit et parcourt le monde. Pour le réenchanter, avec d'autres jeunes. Il fera mieux qu’un homme de mots impuissants. Mon fils sera comme toi,  du côté des êtres qui soignent. Pas comme moi qui... Les poètes ça sert à quoi ? Quelques secondes après, il est…». Son neveu le dévorait des yeux. Il voulait en savoir plus. «  Le vol 2435 H4 ». Il s’était arrêté de parler et avait tendu l’oreille. Pas son vol.

L’oncle enfonça la main dans sa poche. Pour se rassurer : son paquet de cigarettes bien là. « Les poètes ça sert à quoi ? J'aurais tant voulu répondre à sa question. Même dire n’importe quoi. Pour qu’il ne parte pas de l’autre côté avec cette question. Lui qui a donné sa vie aux mots : transmettre ceux des autres et glisser les siens sur du papier ou un écran. J’aurais voulu lui dire que… Pas que les médecins qui cherchent à soigner. Pff… Quand on a les moyens... Les poètes soignent aussi. En tout cas, il tentent au moins d'éclairer les douleurs du monde. Mettre des mots sur la plus profonde des nuits, la nuit artificielle de sang que les hommes imposent à leurs semblables. Pas qu'un constat. Les poètes cherchent aussi à extraire la beauté, même dans la plaie ouverte de notre époque noyée dans la boue. Comment dire ? Ton père... C’était un guerrier et un guérisseur. Pourquoi je lui ai jamais dit à quel point j’étais fier de son travail ? Qu’est-ce qu’on peut être nul avec nos filtres d’orgueil, de pudeur, de codes… Des conneries tout ça. Trop tard quand les paupières des gens qu’on aime se referment à jamais.Vers la fin, tu te rends compte d’une chose : on a que soi et les autres qu’on a essayé d’aimer et qui ont essayé de nous aimer. Des essais jamais parfaits, toujours gagnants. On fait comme on peut.  J'ai tellement peur de ne plus te...C’est comme ça. ». Une autre annonce l'avait interrompu. Toujours pas l'avion du neveu..

Il s'était redressé et avait rajusté sa cravate. Son oncle était rasé de près. Un homme toujours propre et vêtu avec élégance. Les parents du jeune voyageur attachait aussi une grande importance à la présentation. «Désolé, le neveu, je suis ému. Plus fort que moi. Mais bon ; ça va aller. Il le faut. C'est con de rajouter ça dans tes bagages. Ils vont rajouter une taxe pour pour excédent. ( maigre sourire). Bon... Pas le moment de... Son oncle avait détourné le regard. Pour que son neveu ne le voie pas en larmes. Ses épaules tremblantes avaient trahi sa tristesse de petit frère. Amputé à jamais de son idole. Celui qui lui avait transmis sa grande passion du foot. Et du doute. « Le vol 2842..." L'oncle et le neveu se sont levés.  Ils se sont précipités vers la porte d'embarquement. « Je l’ai oublié !  Je reviens, Tonton.». Il avait fait demi-tour en courant. Pour récupérer deux revues.

Faire de la science. Un rêve qui ne l'a pas quitté depuis ses huit ans. Tentant toutes sortes d’expériences. Il est aussi passionné par l’astronomie. « J’inventerai un système pour se téléporter dans l’espace quand on veut. Pouvoir se cacher dans les trous noirs quand c’est trop dur sur terre. Et revenir quand ça va mieux. Une sorte d’abri dans les trous noirs pour toute la planète. ». Sa mère avait souri. Une nuit, elle était montée avec lui sur la colline derrière chez eux. Dans une espèce de vieille maison abandonnée et bouffée par la végétation. « C’est ce qui reste de la ferme de ton grand-père. Ils y avaient plusieurs heures à regarder les étoiles. « On reviendra ici, mon fils. Un jour, on la reconstruira la ferme de mes parents. Et on l’appellera « La maison des trous noirs. ». Quand l’avion était passé au-dessus du village, il a repensé à ce moment. Rare quand sa mère parlait. Une taiseuse avec toujours un sourire aux lèvres. Il avait collé le nez contre le hublot. Sa mère peut-être cachée dans un trou noir ?

Les yeux de l’homme et de la femme se croisent dans le rétroviseur. Des regards tour à tour heureux et inquiets. Sera-t-il bien avec eux ? Il ne les voit pas. Son regard absorbé par une ville avec toutes ces façades. Comme si ce n'était pas normal. Même pas un trou d'obus sur la chaussée. Et des lumières partout. De temps en temps, il levait les yeux au ciel. Que des avions lents, très lents. Comme celui qu'il avait pris. Depuis le départ en voiture, ils n’ont pas parlé. Ne voulant pas parasiter ses premiers regards sur la ville ?

Il ne connaît pas du tout leur langue. Le couple a appris quelques mots de la sienne. Leur accent pour lui souhaiter la bienvenue  l'a fait sourire. « Toutes les langues ont une tête, un cœur, des poumons, des jambes, des pieds… Elles sont comme un corps humain. Si tu veux apprendre une nouvelle langue, glisse toi dans son ombre. Suis-la partout. Et peu à peu, tu sortiras de l'ombre. Et vous marcherez ensemble. Pas-à-pas, jour après jour. Jusqu'à ce que cette langue devienne comme une bonne copine. Je suis sûr que tu vas y parvenir. Fais-toi confiance. ». Son père remontait le moral à un de ses étudiants. Il venait de décrocher une bourse pour aller étudier dans une prestigieuse université à l'étranger. Très inquiet de quitter le pays. Sa première fois.

Ce jour-là, un enfant de neuf ans était assis dans la cuisine. Les oreilles grandes ouvertes vers le bureau de son père. « Et puis, il y a une langue internationale. Elle est très importante. La langue du silence. Non, ce n’est pas du tout une blague. Ni une quelconque image poétique. C'est une réalité que j'ai observé et vécu dans nombre de pays où je suis passé. Le silence est une langue. Ne jamais la négliger. Si tu arrives à parler le silence de l’endroit où tu as débarqué, tu seras chez toi. Sans avoir besoin de prouver quoi que ce soit en parlant pour chercher à justifier ta présence avec des mots bien choisis. Juste être présent dans le même espace. Sans avoir besoin des mots. Le silence et les yeux comme seuls ambassadeurs du moment partagé. Mème entre inconnus. Chaque fois que j'accueille un étranger ou une étrangère, je finis toujours par partager au moins un silence avec mon hôte de passage. Court ou long. Peu importe la durée. Le silence n'a pas de frontières. Il vole bien au-dessus.  Un passeport sans douaniers ni visa. Et si tu dois repartir un jour de là où tu es chez toi, apprends à nouveau le silence d’ailleurs. » Les conseils de son père ont traversé la frontière. Sa première leçon débute dans la voiture.

Le silence de sa nouvelle famille.

NB: Une fiction sans doute loin, très loin, de la réalité des gosses bousillés par la guerre, la famine... Mais aussi par d'autres violences moins "spectaculaires". Des souffrances de proximité, plus ou moins invisibles. Les poètes ne guérissent pas. Leurs mots ne changent pas le monde. Mais ils aident à rêver, respirer entre deux nuits, en attendant des jours meilleurs...

Erick AUGUSTE- Rien qu'une autre année 2020 © Pétra Werlé

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