Au commencement était le verbe trahir

Cette pensée lui traverse l'esprit en l’écoutant s'écouter. Elle le perçoit comme un traître. Docteur es baratins. Des années qu’ils ne s’étaient pas revus. Un copain de lycée puis de fac. Partageant trois ans la même couette. Mais aussi le mégaphone. Elle est devenue enseignante. Tandis que lui dirige un grand groupe industriel. Fort belle ascension sociale pour un fils de cantonnier.

    

            Cette pensée lui traverse l'esprit en l’écoutant s'écouter. Elle ne le perçoit plus que comme un traître. Docteur es baratins. Des années qu’ils ne s’étaient pas revus. Un copain de lycée puis de fac. Partageant pendant deux ans la même couette sous les toits. Mais aussi le mégaphone et nombre de combats politiques. Tous les deux étaient très engagés sur le terrain. Des piliers de manifs. Elle s'est éloignée des collectifs et autres squats militants pour se consacrer à l’enseignement. Une prof d'histoire en collège. Tandis que lui, après Sciences Po et l’ENA, a gravi peu à les échelons. D'abord dans le haute fonction publique avant de se rabattre sur le privé. Un bourreau de travail extrêmement brillant. Pour être aujourd’hui à la tête d’un grand groupe industriel. Une fort belle ascension sociale pour un fils de cantonnier.

    Vieillir lui va bien, se dit-elle. La neige sur ses cheveux et son léger embonpoint lui offrent un charme qu’il n’avait pas. Peut-être grâce à sa nouvelle assurance. Son bégaiement est désormais imperceptible. Son regard rasant le sol est monté à hauteur de ses interlocuteurs. Des yeux très vifs. La réussite, les échelons gravis, offrent sans doute cette certitude physique. Un bloc inébranlable. Comme si chacun de ses mots et de ses gestes étaient parfaits. Tout ce qu’il dit ayant une valeur. Un poids irréfutable. Même ses silences semblent peser sur la balance. Le poids d’un gagnant.

    Pourquoi l’a-t-elle recontacté après trois décennies ? C’est la première question qu’il lui a posé. Nombre de «copains d’avant» l’ont googlisé pour le revoir. Il n’a jamais répondu. Se méfiant de ces amitiés, renaissantes d’un seul coup, après des décennies sans le moindre signe. Remontée d’amitiés générées par par sa carte de visite. Pourquoi est-elle la seule à qui il a répondu ? Il n’arrive pas à expliquer son empressement à la revoir. À peine avait-elle laissé ses coordonnées qu’il avait rappelé. Très ému. Puis, très vite, il lui avait proposé ce déjeuner.

    Un repas où il s’emmerde. Mécontent qu’elle n’écarquille pas les yeux à chacun de ses propos. Pourtant il a sorti le grand jeu: un restaurant étoilé et les noms de ses amis connus étalés comme des pages du Who’s Who sur la nappe. En fait, il voulait l’épater. Lui le fils de rien - comme il se présentait- était allé beaucoup plus qu’elle la fille de. Un étalage clinquant sans aucun succès. Pas la moindre lumière d’admiration ni d’envie dans son regard. Elle le laisse dévider ses états de service sans l’interrompre. Comme s’il était invisible. Et elle absente.

_ C’est bien ton groupe qui a été condamné dans l’affaire BFG.

   Il fronce les sourcils.

- Non. Ce n'est pas tout à fait ça. Nous avons gagné le procès.

  Elle boit une gorgée de vin.

- Y a bien eu un mort.

  Il hausse les épaules.

_ Le business c’est dur. Le type qui dirigeait une des boites sous traitantes de notre groupe s’est suicidé mais… On y peut rien. Les syndicats et la femme du suicidé ont essayé de nous mettre ça sur le dos. Nous ne l'avons pas poussé à se lancer dans le business. Il a fait une école de commerce et savait où il mettait les pieds. Pas dans un jardin d'enfants. Désolé pour l'expression: il faut avoir des couilles pour un homme. Et des ovaires de combattante pour une manageuse. On peut pas être un loser et vouloir progresser dans les affaires. Faut faire des choix dans la vie. Moi ce que je suis devenu, je suis allé le chercher. Pas rose tous les jours. Combien de fois j'ai failli craquer et tout plaquer. Il faut savoir faire des sacrifices et des concessions pour réussir sa carrière.

   Elle pose son verre et le dévisage. L'homme qu'elle a connu et aimé est-il le même que celui assis en face d'elle ? Un changement qui, pourtant imaginé, la déstabilise. Plus rien du tout à voir avec le jeune homme du passé. Leur passé commun. Puis, sans un mot, elle gagne les chiottes. Ses yeux embués de larmes dans le miroir. «Les gens n'ont plus de morale dans les affaires. La nouvelle génération ne travaillera pas avec des humains mais uniquement avec des courbes sur écran. » Elle repense à son père: un capitaine d'entreprise dans le textile. Un homme qu’elle avait longtemps combattu avant de découvrir une autre face chez ce «salaud de capitaliste» ne pensant qu’au fric. Une rencontre très forte, de quelques mois, avec son père avec qui elle avait coupé les ponts. Les rancœurs effacés dans une chambre d'hôpital. À son enterrement nombre d’ouvrier étaient venus lui parler d’un père qu’elle n’aurait pu imaginer. Malgré la douleur, elle ne veut pas sombrer dans le tous pourris. Même si, au fond, elle ne peut s’empêcher de penser que le pouvoir laisse toujours des séquelles sur n’importe quel individu qui l’exerce. Elle griffonne une phrase sur une feuille de cahier et la glisse dans une enveloppe. Puis elle ressort. La démarche chaloupée.

     Il fait un signe au serveur pour régler l’addition. Visiblement pressé de clore la rencontre. Si j’étais resté avec elle, j’aurais fini comme elle. Une p’tite prof de collège. Sans ambition. Moi avec un père comme le sien, j’aurais été deux fois plus vite au sommet. Elle est juste bonne à changer le monde dans sa salle de prof. Pourtant elle était brillante. Mais elle n'a pas su évoluer. Dommage de devenir pas… Pas grand-chose. Il détourne les yeux par peur qu’elle lise ce qu’il pense d’elle. Déçu, très déçu, et en colère contre lui d’avoir perdu son temps. Chacun sa route, se dit-il en tendant sa carte bleue.

Elle se lève.

- Je peux te déposer.

Elle pointe l’index sur la table.

- Tout est dans cette enveloppe.

   Il pianote son code tandis qu’elle sort très vite du restaurant. L’alcool lui tourne la tête. Le froid la saisit sur le trottoir. Elle remonte la fermeture éclair de son blouson. Le coup de klaxon d'un vélo la fait sursauter. Elle jette un coup d’œil à sa montre et accélère le pas vers la station de métro. « La ponctualité c’est le premier des respects à autrui.». Une injonction paternelle qu’elle ne pouvait pas supporter. Pourtant une prof jamais en retard à un cours.

« Le loser sans couilles c’était mon fils...»

NB:  Une fiction inspirée de certaines affaires récentes ou passées. Certes la parole donnée et la morale semblent moins bancables de nos jours que le fric et le mépris à tout prix. Est-ce une raison pour verser dans le "tous pourris" ?  Mais de plus en plus difficile de prendre au sérieux certains de nos bonimenteurs officiels...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.