Métiers de bouche

Deux profs attablés dans une brasserie. «Tu sais ce que Vanessa a demandé comme orientation ? Métiers de bouche.». Son collègue haussa les épaules. « Beaucoup de boulot dans ce secteur. Ce sont des métiers sérieux.». Elle hocha la tête. « Tu as raison. C’était sérieux pour Vanessa. Elle n’a pas choisi Métiers de bouche sans y avoir réfléchi. Sauf que…». La prof esquissa un sourire.

 © Marainne A © Marainne A

 

 

            Sourires d’accueil de mes futurs voisins. Un homme et une femme d’une trentaine d’années. Je les ai salués et me suis assis sur la banquette. Ils ont repris le fil de leur conversation. Deux enseignants voisins de table. Dans une brasserie avec toute sorte de population. Une viande-frites-pichet de rouge pas chère et traînage d’oreilles. Mon lieu d’observation idéal en ville. Les deux profs parlaient avec beaucoup de respect de leurs élèves. Visiblement heureux d’exercer leur métier. Pourtant pas en zone facile. Sans être du genre tout va très bien madame la principale, ni à être aveugles et sourds à la réalité ; pas tendres avec les collégiens casse-vocations. «Tu sais ce que Vanessa a demandé comme orientation ? Je n'en suis pas revenue. Métiers de bouche. ». Son collègue a haussé les épaules. « Rien d’extraordinaire dans son choix. Vachement de boulot dans ce secteur. Ce sont des métiers sérieux. On en bénéficie tous les jours. ». Elle grignota un morceau de pain. « Tu as raison. C’était sérieux. Elle n’a pas écrit Métiers de bouche sans y avoir réfléchi avant. Sauf que… ». Elle se frotta la joue. « Je lui ai demandé ses motivations. J’ai cru d’abord à une blague. Pas du tout. Elle était persuadée de ce qu’elle disait. Une élève ultra-susceptible. Tu la connais autant que moi. Je prends des pincettes avec elle pour ne pas la braquer. Comment lui expliquer sans la vexer ? ». Elle triturait sa fourchette. « Tu vas halluciner. Pour elle, les métiers de bouche, c’était en fait… Animateur télé ou radio, chanteur, acteur, ou star du web… En fait, un métier où tu parles devant un micro ou une caméra.». Il a souri. « Sûr que la télé et la chanson quand on est connus sont des métiers qui nourrissent bien.». Ils ont ri. Un rire sans mépris. Vanessa et tous les autres élèves entre de bonnes-mains. Puis ils sont passés à un autre sujet. Mes oreilles se régalant de leur intelligence mêlée d’humour. Merci au hasard pour le plan de table.

      J’ai levé les yeux. Une télé tournait en boucle au-dessus du comptoir. Les patrons avaient coupé le son. Une demande de clients ? Coupage de sifflet de quelques bouches de haine, m’étais-je dit. Aux antipodes des propos des deux profs. Un visage d’ordure apparut sur l’écran. Une des bouches à boue quotidienne équipée d’un micro et une caméra. D’autres s'ouvrent à un rythme hebdomadaire ou selon les invitations à la parole. Seul ou dans le cadre d’un débat d’idées. Avec souvent qu’une seule idée en tête : la leur. La manipulation plus facilement détectable sur écran qu’à la radio. Surtout sans le son. Un visage cache moins de choses que les mots. On peut y déceler tout ce que la langue, souvent brillante et bien élevée, peut camoufler. Tout est écrit sur un visage. Notamment sur les yeux reflétant les zones les plus profondes. Beauté, frustrations, perversités…. Le meilleur et le pire en direct du silence. Des bouches médiatiques sans le son soudain complètement nues. Que leur restent-t-elles ? Pas grand-chose. La petite course à l’éclairage d’un nombril ou d’une queue se croyant tout permis avec la puissance de son carnet d’adresses. Qui suis-je pour les juger ? Toujours facile de dégommer. Rare celui ou celle qui n’est pas un sac de nœuds à ciel ouvert. Tous porteurs de contradiction et de zones d’ombre. Chacun se démerde comme il peut avec ses blessures narcissiques et son imperfection. Tant que ça ne nuit pas à l’intégrité physique et moral d’autrui. Ce qui n’est pas le cas de ces bouches occasionnant beaucoup de dégâts. Notamment dans certaines oreilles. Des bouches qui déposent des bombes à retardement. Parfois, des millions de têtes sont chargées à bloc par leur parole. Une parole désignant tel ou tel bouc-émissaire du moment. Des têtes prêtes à imploser dans l’isoloir ou ailleurs. Jusqu’à commettre le pire.

           Que des bouches d’egos et d’égouts ? Trop simpliste de ne les réduire qu'à cet aspect. Qu’on les déteste ou pas, force est de reconnaître qu’il peut y avoir une forme d’intelligence et de culture dans ces bouches pourries. Ne serait-ce que pour être aussi efficace en terme de manipulation. Reprocher leur violence verbale ou coups de gueule ? Le débat n’est pas un parterre de roses. Et la polémique est nécessaire. Autrement dit une dose plus ou importante de colère, et même de violence dans le propos. Faire autrement ? Les idées ne fleurissent pas que sur un terreau poli et bien éduqué. Mais, bien souvent, il n’y a plus de débat. Ni idées. Que des coqs et des poules maquillés dans une basse-cour devant tout un pays. Et même la planète entière désormais depuis l’ère des images sans frontières du virtuel. Des coqs et des poules souvent bouffés par des plus forts : les renards et renardes des médias. Des animaux cathodiques avec des mâchoires aux crocs acérés. Leurs morsures répétées déchirent encore plus la chair républicaine déjà très blessée. Des renardes et renardes plus malins que les poules et coqs du poulailler cathodique. Dommage que toute cette volonté et intelligence stratégique ne servent qu’a semer de la boue et de la haine. Signature en réalité de leur échec. Micro et caméras devenus les miroirs de leur bêtise. Et une forme d’impuissance: incapables d’être plus malins que leurs instincts. Des losers avec des millions de followers. Mais noyés de l’intérieur. Que du vide brillant. Rien dans l’enveloppe avec paillettes. Nous entraînent-ils tous dans leur vide ?

        Et notre parole à nous ?  Nos bouches ne sont pas porteuses que de jolies paroles. Qui n’a jamais dit du mal d’untel ou unetelle ? S’éloigner d’une table familiale ou avec des amis peut libérer la parole… contre soi. Pareil au bureau, dans une troupe de théâtre, sur un terrain de foot, en salle de profs, à l'usine, dans une rédaction de journal, en cour de récré d’école primaire…. Nul groupe n’échappe à ce phénomène. Les absents, loin, très loin, ou au bout du jardin ou couloir, deviennent quelquefois le centre de la conversation. Et pas toujours pour regretter leur absence. La langue de pute est un des plus vieux sports de l’humanité. Nous en sommes tous et toutes plus ou moins des adeptes. Certains sont plus expérimentés que d’autres. Toutefois notre bouche occasionne nettement moins de dégâts que les gueules des renards et renardes ultra médiatisés. Même si quelques mots, un silence, des rumeurs relayées, un harcèlement de proximité, peuvent détruire des individus. Parfois mener au suicide pour les êtres les plus fragiles. La bouche est une arme de destruction. Que ce soit à petite ou grande échelle. Une arme de destruction massive quand elle opère avec caméra et micros. Suffit de lire ou relire la puissance de la propagande dans les pires horreurs du passé. Sans oublier celles en cours et peut-être à venir. Néanmoins la bouche est aussi une arme de construction massive. Entre autres à travers l’éducation ou la culture. Qu’elles soient issus du Collège de France, d’une scène de théâtre contemporain, ou du comptoir du coin. « Quel point commun entre un jeune con et un vieux con ? Tu peux mettre la question en inclusive. La connerie a pas de sexe ni couleur préférés. Le point en commun c’est… Tous les cons ont plus de réponses que de questions. ». Une phrase entendue dans les allées d’un supermarché. Mais la bouche n’est pas qu’une machine à parler. Elle nous offre aussi d’autres plaisirs. Petits ou grands. Même si le virus en a mis beaucoup en suspens. Nos plaisirs de bouche.

       La conversation entre les deux profs date d'une bonne quinzaine d’années. Lors d’une période où j’étais en permanence sur les routes pour animer des ateliers d’écriture. Avec le temps, la mémoire et la fiction se sont mêlées. Pour donner ce texte du jour. La réalité noyée dans une bonne dose de fiction. Avec deux éléments restant complètement reliés au réel : la conversation entre les deux profs dans un resto. Et l’anecdote de l’enseignante sur la confusion autour de « Métier de bouche ». Son élève persuadée qu'il s'agissait d'une filière autour de la prise de parole en public. Qu’est devenu ce duo de profs ? Toujours dans l’enseignement ou dans un autre secteur ? Aussi heureux d’enseigner ou complètement désabusés en espérant trouver un autre emploi ? Je ne le saurais jamais. En tout cas, un bon moment passé en leur compagnie. Ce genre d’éphémère qui rejaillit de temps en temps. Comme cette anecdote revenue en saisons masquées. Et de bouches fermées. Même si certaines continuent de déverser leur pollution verbale sans discontinuer. Trop de bouches immondes en ce moment ? La réponse dans l'air du temps. De plus en plus de parole médiatique, ou propos du coin de la rue, ont très mauvaise haleine. Pour ne pas dire qu’elles puent. La puanteur des odeurs rances revenues du passé et qui se propagent peu à peu dans toutes les zones de notre société. De la délation numérique sans procès à la haine véhiculée par certains médias et personnalités publiques. Pas que le virus du Covid se transmettant par la bouche. Et C pas une News.

       Comment conclure en évoquant le meilleur de la bouche ? Ne pas rester sur cette vision sombre de la langue parlée. La bouche mérite mieux que certains de ses utilisateurs. Dont nous aussi parfois. Fort heureusement, elle a d’excellents ambassadeurs. Et pas que ceux bien instruits et maniant la langue avec le doigt sur la couture du Grevisse, persuadés d’en détenir toutes les parts de marché. Quand je parlais trop, mon vieux me disait avec agacement: « Ferme un peu ta boîte à camembert.». Il avait raison. Trop de mots pour pas-grand-chose. Un défaut que j’essaye de corriger. Pas facile. Chantier de plus de silence en cours… Aujourd’hui, on pourrait dire à telle ou telle bouche publique: «Ferme un peu ta boîte à com.». Pour laisser la parole à d’autres paroles que celle de la novlangue et autres plan com. La bouche, avec son outil principal la langue, n’a pas dit son dernier mot. Ni accepté de s’écraser devant le dernier qui a parlé à la télé, la radio ou sur la toile. En réalité, nous avons de nombreuses pépites. Certes il faut souvent creuser plus longtemps et en profondeur pour les dénicher. Des pépites pour tous les goûts.

         Celle-ci ou celle-là ? Pourquoi pas les mots d’ici ou de l’au-delà. Sans oublier la langue du rire. En réalité, il y a un grand choix pour nos oreilles. Finalement, je suis mauvaise langue avec ce billet d’humeur. Beaucoup plus de belles et intéressantes bouches, à l’ouvrage sur le métier des échanges, que ce que je prétends. Même si on les entend moins que les grandes gueules. Elles sont présentes. Des bouches qui vendent autre chose que la haine, la confusion, le fric à n'importe quel prix, et tout ce qui pourrit l’individu et la planète. Elles nous parlent. Tendons l’oreille. Bien que ce soit compliqué dans tout ce boucan des bouches à bruits et raccourcis. Mais ça vaut le coup. Pour écouter entre autres la musique de la parole poétique. Et le silence de la langue. Une langue à hauteur de cerveau. De belles perspectives de paroles avec du sens. Et de la beauté. Essayons d'être à l'écoute...

        Et vous, quelle pépite à proposer à nos oreilles ?



 

 

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