Sourire d'un rien

Pas plus beau cadeau quotidien que les êtres souriants. Et ceux aussi qui se marrent pour un rien. Souffrent-ils moins que leurs contemporains ? Ni plus, ni moins. Avec en moyenne le même flux de hauts et de bas. Ils préfèrent juste offrir un sourire au regard de l'autre. Privilégiant cette manière d’être. Qui était ce passager souriant d'une rue du passé ?

 © Marianne A © Marianne A

 

                  Pas plus beau cadeau quotidien que les êtres souriants. Et ceux qui se marrent pour un rien. Souffrent-ils moins que leurs contemporains ? Ni plus, ni moins. Avec en moyenne le même flux de hauts et de bas. Ils préfèrent juste offrir un sourire au regard de l'autre. Privilégiant cette manière d’être. Des sourieurs le font par pudeur, élégance, orgueil, ou un mélange de plusieurs éléments, pour camoufler leurs éventuelles douleurs. D’autres sourient sans préméditations. D'aucuns les considérant comme futiles. Pour ne pas dire stupides. Le fameux ravi de la crèche ou idiot du village dont on se moque. Certes tirer la tronche peut donner un air très profond. Même habité par une réflexion d’une très grande puissance. Une réplique humaine du penseur de Rodin. Pourtant nombre de visages austères, le front plissé, ne recèlent pas nécessairement une intelligence hors norme. Juste des gens qui font la gueule. Parfois uniquement par habitude, un pli d’enfance comme sceau sombre sur le front, ou par peur de paraître trop bon trop con. Ils y a sans doute d'autres raisons plus profondes, liés à des traumatismes indélébiles, nuitant les visages. La gravité n’est donc pas toujours le reflet d’un esprit supérieur. Sourire ne doit pas devenir non plus une obligation. Ni une façon de se présenter meilleure que d’autres. Chacun affichant ce qu’il peut ou veut sur sa face. Et avec des variations selon l’humeur du jour.

       Gosse, j’ai croisé un homme quasiment tous les jours. Un ouvrier du bâtiment qui passait chaque matin devant la maison. Très tôt. Sa musette à l'épaule. Puis il repassait le soir. Chacun de ses passages en sifflotant ou chantonnant. Des chants dont je ne comprenais pas les paroles car c’était de l’italien. Elles me semblaient pour la plupart teintées de nostalgie et d’un sentiment de perte. Sans doute le paradis perdu des premiers pas gravés dans une terre quittée par nécessité. Des mélodies rythmant la bande son de l’exil d’un prolo rital. Sa patrie vivant à travers sa gorge. Des miettes de son pays dans les oreilles de tout un quartier.

      Nous nous sommes jamais parlé. Juste un signe de tête et deux mains serrées furtivement sur le trottoir. La première poignée de mains au moment où mon regard arriva à la même hauteur que le sien. Ce jour où il ne m’a plus vu comme un p’tit gosse du quartier buvant des diabolos grenadine et gardant la monnaie pour des bonbecs. Digne d’un seul coup à ses yeux, selon les codes alors en vigueur, de pouvoir passer sur la rive des hommes à poigne. Une main calleuse et solide. J’avais grimacé de douleur lors de notre premier salut viril. Le lendemain, il l’avait adouci en ne refermant pas la mâchoire de ses doigts. Ses paluches servaient-elles aussi de machines à gifles à la maison ? Je ne l’ai jamais su. Il ne me paraissait pas du genre à avoir la main lourde. Quelques-habitants du quartier, homme ou femme, avaient l’habitude, notamment avec leur progéniture, de ponctuer certaines conversations d’une claque et même du poing. Des épouses subissaient aussi des coups de la part de leur conjoint. Nulle apparence de violence sur sa femme et ses gosses à lui. Mais les volets fermés recèlent des secrets parfois jamais sortis d’une famille. En tout cas un homme sourire en extérieur. Très souvent dès les premiers soleils et barbecues de printemps, surtout le dimanche midi, son rire ricochait jusqu’à notre jardin. Un roulement de joie d’une maison à l’autre.

      Son sifflotement et ses chansons ont continué après sa retraite. Quasiment à la même heure, en allant faire telle ou telle course, ou pour tuer le temps au bar du coin avec d’autres anciens. Comme si son corps restait encore assujetti au rythme de la pointeuse. Avec ses mains sans but au bout de bras ballants. Visiblement difficile pour lui de faire le deuil de gestes si souvent répétés. Malgré son impression de vivre comme à vide, rien n’altéra sa bonne humeur quand je le croisais. Même le crabe, installé depuis des années dans ses poumons, n’était pas parvenu à décrocher son sourire. Pourtant plus redoutable l’autre pointeuse aux aiguilles carnassières sous sa peau, nourri à un mélange d’amiante et de gauloises sans filtre, qui le vidait inexorablement de et creusait ses joues. Il est parti deux ans après sa retraite. Laissant en héritage son sourire, ses chansons, et un rire sautant par-dessus les murs. Il est retourné en Italie par avion. Sans place assise, ni debout. Rangé entre des bagages. Des visages d'inconnus et celles de de son épouse et ses enfants. L’accompagnant se reposer sous ses premiers pas.

      Parfois il arrive aux uns et aux autres de repenser à son parcours d'élève. Même s’il a été plus ou moins chaotique et court pour un certain nombre. Des enseignants marquants, formidables ou des ordures, remontent à la surface de sa mémoire scolaire. Les meilleurs et les pires sont souvent ceux dont on se remémore le mieux. Les portes grandes ouvertes sur l’horizon. Et celles claquées à la gueule de l’enfance. Reviennent aussi à la surface tous les autres profs, sans pupitre officiel, qui ont été en quelque sorte des enseignants à leur insu. Des membres de sa famille, les autres proches, les voisins, les rencontres. Tous ces individus qui, le long d’un chemin personnel, vont ont guidé ou éviter des écueils qu’ils anticipaient ou voyaient à votre place. Aiguilleurs du plancher urbain ou rural. Un aiguillage par de brefs conseils ou de longues conversations. Quelques fois des silences qui vous élèvent plus haut que certains mots. Des profs de proximité pouvant aussi vous niquer un avenir. Les pourris de proximité, pervers mentalement, abuseurs de toutes sortes, vous suivant toute votre existence comme des ombres destructrices. Même si la résilience permet de couper le cordon de la nuit intérieure et réparer certains dégâts; laisser rentrer le jour dans son présent et avenir. Bref, tous ces individus, sympathiques ou détestables, vous constituent plus ou moins. Sans qu’ils aient toujours pris conscience de leur influence. Comme vous sans doute avec des jeunes croisés sur votre chemin. Toutes ces femmes, ces hommes, qui s’effacent au fur et à mesure que vous vous éloignez sur votre route. De moins en moins visibles dans le rétro. Jusqu'à complètement disparaître. Mais inscrits à jamais en vous.

     Cet ouvrier italien, dont je ne suis plus sûr du prénom, se trouve parmi d'autres rencontres dans mon panthéon de gosse. Ce monument des anonymes: hommes et femmes illustres que pour chacun d’entre nous. Son sourire et sa joie de vivre plus forte que le reste continuent leur œuvre. Plus d'une quarantaine d'années après. «Il faudrait essayer d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple.». Cette phrase de Jacques Prévert, quand je l’ai lue, m’a aussitôt fait penser à mon voisin. Un homme joyeux malgré sans doute les remous d’une existence dont je ne connais pas les zones d’ombres. Ses larmes et remords sûrement destinées à son miroir où aux regards croisés au quotidien sous le même toit. Un homme aux racines chantantes. Le passager d'une rue du passé revenant de temps en temps. Qui était-il réellement ?

    Rien résumeraient certains esprits raccourcis du cœur et de l’empathie. De la banale chair à amiante et nicotine. Une paire de mains venues d’ailleurs. Pour prendre et donner. Et lui en plus, cerise sur l'ouvrage de l’immigré, avec supplément rire et sourire. Le sourire du rital du jardin d'à côté.Tous les riens comme lui, dans tous les milieux, fondent une histoire commune : le tissage d’univers différents sur le même papier peint des villes ou des champs. La mémoire non officielle d'un quartier ou un village. Ici ou ailleurs. Hier, aujourd’hui, demain. Avec heurts et bonheurs.

     Des riens qui font un monde.

 

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