«Aspirateur à immigrés»

Agréable cité balnéaire. Le ciel accorde un large crédit aux vacanciers de ce week-end de Pâques. Une queue impressionnante à la boulangerie sous le soleil de printemps. « Ma ville est devenue un aspirateur à immigrés. On est plus en sécurité. Je me sens mieux dans ce petit port. ». Un couple d'octogénaires se retourne en chœur. Très en colère. Ils le fusillent du regard

 © Marianne A © Marianne A

 

         Très agréable cité balnéaire de Loire-Atlantique. Le ciel accorde un large crédit aux vacanciers de ce week-end de Pâques. Une queue impressionnante à la boulangerie, sous le soleil de printemps. Un client devant moi commence à me parler. Un type très jovial. Notre échange continue sur le ton de la plaisanterie. La discussion éphémère d’un dimanche matin de vacances. Fort sympathique. « Ma ville est devenue un aspirateur à immigrés. On est plus en sécurité. Je me sens mieux dans ce petit port. ». Un couple d'octogénaires bon chic bon genre se retourne en chœur. Très en colère. Ils le fusillent du regard. Puis ils me regardent avec un air désolé. Lui ne les a pas vus. Il continue de décrire l’aspirateur à immigrés qu’est devenu sa ville. L’air de plus en plus attristé. Puis il repart sur une plaisanterie. Visiblement content de pouvoir bavarder. L'envoyer chier ou pas ? Grand moment de solitude.

     Transformé pendant la nuit en caucasien aux yeux bleus ? Je reste interloqué. Il ne s’est pas rendu compte du faciès de son voisin d’attente de pains et croissants chauds. Me balancer ça en pleine gueule dès le réveil. Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a ma gueule de bon matin ? Pas grand-chose de différentes des autres encore ensommeillées. Si ce n’est de ressembler à celles que sa ville aspire de tous les coins du globe. Des métèques nouveaux et anciens. Apparemment il est plus remonté contre les premiers: ceux qui, selon lui, squattent les rues et les squares de sa ville. Des encombrants à éliminer. Pourquoi la mairie veut-elle les accueillir ? Avec dans le regard la nostalgie de ses jours heureux. Quand sa ville n’était pas un aspirateur à immigrés. Et que les passants lui ressemblaient. Rêvant de retrouver sa carte postale d’enfance perdue. Sa rancœur lâchée, il est passé à autre chose. Pas moi. Ma journée est polluée par sa bile brune. Dégât collatéral de la connerie ordinaire. Mais fort heureusement elle n'est pas majoritaire dans ce pays. Une patrie avec lumières et beauté. Plus tout ce qui fait qu'on se sent bien sous le ciel de France. Comme le regard de ses deux octogénaires. Un regard dépolluant.

      La queue est due à un manque de personnel. Mais aussi aux nombreuses commandes de gâteaux et œufs de Pâques. Si le feu de Notre Dame avait été un attentat ? Pas les mêmes effets sur l’opinion publique que celui généré par un accident de chantier.Sans doute que cette attente dominicale, avec en arrière plan les cloches de Pâques, aurait été fort différente. Mon interlocuteur aurait sûrement pensé que sa France était devenue un vaste aspirateur à terroristes ? « J’ai un petit bateau ici. Ça me change de ma ville. Vivement ma retraite que je m’installe ici. ». Il a commencé à décliner son histoire. Très détendu. A deux doigts de me proposer un petit Muscadet à l'apéro dans un des bars du port. Trinquer avec une gueule d'immigré.

      En aspirant à toutes les effacer de sa ville.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.