Femme de terrain

Première femme en France à exercer cette responsabilité. Je ne dois pas penser à ce poids sur mes épaules. Juste me concentrer entièrement sur ma tâche. Et donner le meilleur de moi-même. Malgré mon trac. Je suis très consciente de l'enjeu. Une vraie révolution ce week-end dans un bastion masculin.

 

           Le plus grand jour de ma vie ? Non. Mais ce sera sans aucun doute un moment très important dans ma carrière. La première fois que j'arrive à un tel niveau. Nombre de regards seront braqués sur moi. Chacun de mes gestes sera disséqué sur la toile. Par la presse et des anonymes.Je n’aurais pas le droit à l’erreur. Tout en sachant que le sans faute est impossible. Surtout dans un domaine où chacun à son idée de ce qu'il aurait fallu faire. Je sens la pression monter. Première femme en France à exercer cette responsabilité. Une vraie révolution dans ma corporation. Et par delà. Je ne dois pas penser à ce poids sur mes épaules. Juste me concentrer sur ma tâche. Et donner le meilleur de moi-même. Malgré mon trac. Je suis très consciente de l'enjeu. Une vraie révolution ce week-end dans un bastion  d'hommes.

       Ma passion ne me fait pas vivre. Je suis obligée de travailler ailleurs la moitié de la semaine. Mais c’est un choix. En espérant un jour occuper ce poste à plein temps. Je suis optimiste. Les mentalités concernant les femmes changent de plus en plus. Même s’il y en encore du gros boulot à faire. Notamment dans mon domaine de compétence. Toutefois n’en déplaise à certains, il y a eu des progrès concernant la place des femmes dans la société. Sans pour autant croire que tout est gagné. Je dois encore me battre pour me faire respecter. Une bataille contre les mains au cul et tout le reste. Un paquet de mecs me regardent avec l’impression que je suis venue leur piquer le pain de la bouche. Embauchée uniquement parce que je suis une femme, pas pour mon savoir faire sur le terrain. Les plus intelligents et ouverts changent d’avis dès qu'il me voit à l’œuvre. Certains m'applaudissent et se confondent en excuses. Quant aux plus butés, je ne peux absolument rien pour eux. Pas psychiatre pour cerveaux reptiliens.

      Plus que deux heures avant d’attaquer. J’ai passé un long moment toute seule à marcher. Tenter d’éliminer toutes les impressions parasites pouvant me perturber. Ne pas penser à ceux qui me soutiennent. Ni à tous ceux qui espèrent que je vais me casser la gueule en direct. Quoi qu’il se passe, même si je suis la plus parfaite possible, ça n’empêchera pas les insultes sur le Net. Je ne compte pas les saloperies balancées sur moi depuis que je suis devenue professionnelle. Sans jamais réussir à complètement me blinder. Mon seul point de faiblesse. Je travaille pour ne plus me laisser atteindre par la boue. Encore du pain sur la planche. Mais je vais réussir à me débarrasser de ma perméabilité aux insultes et à la haine. Nulle envie de perdre confiance en moi. Un capital essentiel dans mon job.

      Ça va démarrer. Je suis passée par une porte dérobée pour éviter les journalistes. Mon portable ne cesse de sonner pour des interviews. Je les ai toutes refusées. Les questions après l’action. En plus, je ne suis guère douée devant un micro ou une caméra. Toujours l’impression de répondre à côté. N’avoir la bonne réponse qu’après l’interview ou au moment de me coucher. Le genre d’exercice qui me stresse plus qu’il ne m’euphorise. Mais je sais qu’aujourd’hui il m’est impossible d’y échapper. Quelle que soit la qualité de ma prestation. La presse voudra mes impressions à chaud. Pas le problème de l’instant. Je sors sur la pelouse. Les gradins sont bourrés à craquer.

       Le plus dur va commencer. Dès la première seconde plus rien d’autre ne doit exister. Que le terrain. Faut que j’assure. Plus que toutes les autres fois précédentes. Pour ne pas décevoir tous ceux qui m’ont fait confiance. Et aussi une petite fille. Toujours au fond de moi. Celle qui rêvait d’être là où je suis arrivée. Elle reste ma plus grande supportrice. Me remontant le moral quand j'ai eu envie de tout plaquer. Abandonner ma passion. Notre passion du ballon rond à toutes les deux depuis l'école primaire. Elle est aussi la plus exigeante et critique sur mon travail. Nous serons deux dans le même corps. Ensemble sur les mêmes crampons. Parmi vingt deux hommes.

         Première femme arbitre principale de ligue I.

 

NB: Une fiction inspirée de cet article. En France, une femme, première arbitre principale, va arbitrer un match de ligue 1. Une révolution ce dimanche dans le foot masculin hexagonal.

       

 

 

 

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