Mouloud Akkouche
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Billet de blog 24 juin 2022

Lettre aux mortels

Encore une twithaine.C'est une sorte de quinzaine commerciale de la délation et la calomnie sur le Net. Même des gens, soi-disant cultivés et intelligents, se vautrent dans cette boue virtuelle. Tous à l'affût de la moindre brèche pour cracher leur venin. Un concours de la plus grosse bile. Internet rend haineux même les esprits les plus éclairés ?

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             Encore une twithaine. C'est une sorte de quinzaine commerciale de la délation et la calomnie. Des ricochets numériques sur le pire de la mare humaine. Même des gens, soi-disant cultivés et intelligents, des journalistes-philosophes de radios publiques de haute volée, toutes sortes d'intellectuels, des politiques de tous bords, des artistes, ceux et celles qu'on nomment l'élite ou-l'intelligentsia, plongent et replongent dans cette boue virtuelle. Dévoilant leur face haineuse. A celui ou celle dont l'ignonime sera la plus retweetée.  Un concours de la plus grosse bile. Tous et toutes sont à l'affût de la moindre brèche chez l'autre pour pouvoir cracher leur venin, sans élégance rugueuse du frottement d'idées. Capables à défaut d'arguments de relayer de fausses infos ou bidonner des reportages. Des sans éthiques nourris au buzz.

         Alimenteurs - menteuses de brouillards et de confusions. Sans chercher à penser ni prendre de recul. Internet rend haineux et idiots même les esprits les plus éclairés? La question peut se poser. Même si la haine n'a pas attendu la toile pour s'exprimer. Présente depuis la nuit des temps. Elle profite juste de la vitesse de la nouvelle technologie. Après la curée numérique, tous ces " grands esprits" s'excusant parfois comme des gosses pris la main dans le pot de diffamations et mauvaise foi. Lamentable et pathétique. Comment auraient réagi, Socrate, Shakespeare, Voltaire, Albert Camus, Gogol, et d'autres grands esprits, sur la toile ? Pire peut-être. Le nombre de ses " suiveurs" et de pouces levés sur son passage virtuel peut faire tourner même une tête bien faite et bien pleine. Tout ça, la bêtise contemporaine, m'a vieilli en accéléré.  Désolé encore de ma profonde déprime face à vous : l’humanité. Vieillard en pleine jeunesse.

       Si prévisible et répétitif tout ce qui arrive. Pas le premier ni le dernier à en parler avec une irrépressible tristesse pour un tel gâchis évitable. Rien de nouveau sous le ciel des vanités et des mesquineries des mortels. Chassez le naturel et il reste en changeant de masques. Je reste muet de consternation. Abasourdi par le spectacle du monde. Celui que vous donnez. Produit par une époque d'infantilisation galopante: des milliards de joueurs fébriles, nourris d'images usinées à la chaîne, installés dans une salle de jeu planétaire. Avec des jouets en forme de pouces, des cœurs, des émoticônes... Même celles et ceux qu'on nomme grands font joujou avec tweeter, etc. Une bande d'ados aux commandes de la planète. Dirigeant le monde comme un jeu dont ils sont les héros. En quelques décennies, trois millions d’années d'humanité fondues dans Candy Crush et Punchline ?

        C'est exagéré. Une caricature mais avec un fond de réalité. Au vu de tout ce qui s'est déroulé avant, les progrès et inventions de tant d'hommes et de femmes, vous méritiez nettement mieux que finir cœur et cerveau plat devant un écran qui vous contrôle. Pisse-froid ? En partie. Indéniable que je le suis devenu en très peu de temps. Même pas attendu de vieillir pour devenir un vieux con. Cela dit, je n'ai rien contre la joie, la dérision, et le jeu. Au contraire : le bonheur et le plaisir sont des objectifs à essayer d'atteindre au quotidien. Jouir devrait être inscrit au patrimoine immatériel de l'Unesco. Mais quand il n’y a plus que la quête de la jouissance aveugle, du LOL, sans même se soucier de l'état de la planète, l'avenir des futures générations, et d'autres problématiques; la pensée fait ses bagages pour s'éloigner des likes du néant. Le plus loin possible du bruit du vide et des certitudes à x vues. Où fuit la pensée ? À la recherche d'un peu de silence élévateur. En quelque sorte des réfugiés poétiques.

         Un de vos contemporains est mort cette semaine. La disparition d'un homme aux racines ancrées très profondément. Comme d'autres individus, connus ou connus,Yves Coppens n' a pas rajouté de la nuit à l'ombre. Travaillant à apporter plus d'éclairage. Sans le même démarche que des centaines de millions d'autres individus sans page wikipedia, il a tenté de faire en sorte que son passage sur terre soit à minima une petite lumière vacillante dans le souffle de son époque. Fort heureusement, vous êtes plus nombreux qu'on le dit à actionner l'interrupteur. Même si la bêtise obscurissante est plus bruyante. Un boucan aveugle et borné occultant jusqu'à la parole et els travaus de ce paléontologue très ouvert qui s'est échiné à vous dire que vos racines se trouvaient en Afrique. Une souche datant de près de 3 millions d'années. En fait, une escale pour un voyage qui finira en particules brûlées par le soleil. Vous êtes tous et toutes des milliards d'Africaines de passage. Non ? Une fake news ? J'en vois partout sur la planète qui ne sont pas d'accord. Vos racines sont ailleurs ? 

         Nul souci. Vous avez tout à fait le droit de choisir un autre arbre généalogique. Même plusieurs. La liberté de vous accrocher à des branches de quelques siècles ou milliers d'années. Personne ne vous en empêche. Et tant mieux que la liberte de se relier aux racines de son choix. Même si votre vision cache à mon avis une forêt de plusieurs millions d'années. Mais c'est votre liberté de croire à ce que vous voulez. On s'accroche aux branches qu'on peut, par peur de tomber dans le gouffre de l'absence programmée. Cependant pas une raison pour penser que son arbre ( Nation, Dieu, etc.) est l'unique et le meilleur. Et de vouloir détruire à tout prix toute la forêt pour y imposer sa croyance et ses visions du monde. Combien de drapeaux ou de frontières datant de trois millions d'années ? D'autres préoccupations à l'époque que le POS ( plan d'occupation des sols) du globe terrestre. Vos racines de mortels dans le regard de Lucy ?

          Déjà désabusé à mon jeune âge ? Guère motivant pour mon boulot qui débute. C'est vrai que je suis désabusé. Indéniable. Sûrement une des rançons de la lucidité. Refuser de voir et d'entendre permet de rester plus longtemps émerveillé. Malheureusement pas mon cas. Toutefois, je ne suis pas déconnecté et encore intéressé par tout ce qui se passe autour de moi. Que ce soit devant ma fenêtre ou un écran. Le vol d'un oiseau, une fleur, un beau corps passant, le parfum d'un silence, un rire, un film, une peinture, un sourire au coin du jour... Resté sensible à la beauté où qu'elle se trouve. Mais désormais sans parole et à l'écart. Un muet volontaire très jeune. Pourquoi opter pour le mutisme ? Parce que je n'ai rien à dire ? Non. En réalité, plein de choses à vouloir partager et transmettre. Surtout que ma position, partout et nulle part, peut me permettre de donner un point de vue plus large et dégagé de la course aux places. Rien à conquérir ni à défendre. Détaché de toute concurrence. Pourquoi alors ne pas dialoguer ?

       Sans doute peur que ma parole rajoute à la cacophonie ambiante des ego et nombrils. Un bruit permanent ou la voix la plus forte, même sans aucun intérêt, prendra toute la place. Au détriment de paroles qui doutent et privilégient le sens au bruit. Perdu d'avance de vouloir jouer avec la bêtise; elle a plus de ressources en temps réel que l'intelligence qui a souvent besoin de se ressourcer. Voilà entre autres pourquoi je préfère me réfugier dans le silence. De la lâcheté ? Oui. Mais nulle envie de gâcher mon court passage à vouloir transformer la boue en pépite. Certains de mes prédécesseurs ont tenté avant moi de relever votre niveau. En vain. L'humain jamais à la hauteur de l'humanité ?

          Pourtant j'étais si enthousiaste à mes premiers pas. En plus, fier et conscient de ma responsabilité: au début d'un cycle nouveau. Comme un départ à zéro. D'emblée, j'ai eu beaucoup de projets et plein d'idées de progrès au présent et se répercutant sur le futur. Remettre de l'essentiel manquant dans les rouages de la planète pour qu'elle tourne moins mal. Et de mieux en mieux. Laisser en quelque sorte un excédent de beauté et d'avenir dans mon sillage. Partir avec l'impression que mon passage aura été quelque peu utile. Aujourd'hui, à un âge encore très jeune, j'ai l'impression de traverser un vaste champ de ruines. Des destructions de toutes sortes plus ou moins visibles. La planète entière et nombre de cerveaux en ruines. Un monde où je vais devoir vivre jusqu'à mon dernier souffle. Subir une époque suicidaire.

         Jeter l'éponge et passer le relais au prochain ? Bien sûr que j'ai songé à démissionner. Pressé de tout laisser tomber. Inutile d’insister: l'humain a un ADN autodestructeur et destructeur trop fort. Même la beauté des étoiles n'a pas réussi à le convaincre de viser plus haut que son nombril et ses petites vanités. Impossible techniquement de passer le relais. Même si c'est possible, je ne le ferai pas. Un bon soldat du temps, fidèle au poste. Malgré ma morosité désabusée, une lucidité trop présente,j'ai étrangement toujours beaucoup de curiosité en moi. Un très grand appétit de nouvelles découvertes. Avec toujours le satané espoir.

      C'est lui qui me secoue et me réveille chaque matin. Sans son énergie, je resterai sous mes draps en pensant " que tous ces cons et connes se démerdent tout seul à se massacrer entre eux et détruire leur seule maison en orbite". Possibilité aussi de traîner en peignoir devant ma fenêtre à vous regarder vous entre-déchirer de loin et de haut. À l'abri de la boue et la connerie récurrente de mortels. Chaque jour, je sors et me promène dans les rues et les chemins du monde. Pas un bout de cette planète- bleue comme les yeux de ses mers- que je ne connaisse pas. Mon voyage quotidien. À propos de bleu, celui de vos mers et océans de plus en plus couleur plastic. J'avance le regard et les oreilles grands ouverts.

        Entre autre pour tenter d'entendre celles et ceux qui parlent moins fort. Oui qui se taisent. Sans pour autant rester silencieux et inactifs dans leur coin. Des adeptes de la parole du geste. Plus nombreux en réalité que ce que le bruit nommé buzz de nos jours nous fait croire. Les petites mains de l'ombre œuvrant pour la lumière et la beauté durable sont bien présentes. Et actives. Vos meilleurs ambassadeurs. Fort heureusement, ces voix moins audibles sont sur le chantier de l'époque. A pied d’œuvre ici ou là. Grâce à elles que j'ai vais tenir jusqu'à la fin et essayer de m'investir le plus possible pour vous et la faune et la flore. Ces voix en chantier qui donnent envie de se réveiller et continuer de rêver les paupières ouvertes. Elles vont m'accompagner et me pousser à espérer.

        Un espoir encore 78 ans. Certes une poussière à l'échelle du temps. Savoir que notre poids sur la balance-horloge est une plume dans le vent devrait tous nous inciter à un peu plus d'humilité. Ne pas se prendre pour le cœur de la poitrine de l'univers. Juste un souffle passager de plus.Pour ma part, je prends ma retraite le 31 décembre 2099. Sans doute sur les rotules, après avoir traversé 4000 saisons. Et en plus côtoyé beaucoup de conneries pendant mon mandat de Siècle. Pas n'importe lequel: l'an 2000.

        Optimiste sans illusions, je préfère néanmoins rester sur les belles choses que vous les humains avez créées sous mon regard muet. Elles sont très nombreuses. Bien que moins voyantes que le papier peint criard des deux frères jumelles de l'époque: connerie et arrogance. Un grand merci par avance aux visibles et invisibles pourvoyeurs de beauté et de doute sous le ciel. Je céderai mon siège de Siècle à minuit pile sur un air de fête planétaire. Certes pas la joie et les bulles partout. Mais agréable de se dire que je vais partir aux sons de la musique et des rires. Pour laisser place à la jeunesse. En espérant qu'elle fasse meilleur usage du temps qui passe. Sans revenir.

        Mon successeur se nommera 2100.

.

PS: Pour conclure mon seul courrier, un petit clin d'oeil à la "Reine des racines":

Lucy In The Sky With Diamonds © The Beatles - Topic

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