Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

1094 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 juin 2022

Ticket de caisse

Ni tristesse, ni colère. Abattue sous un ciel d'été.Une gamine de dix-sept ans sans mots. Boule de chair et de questions. Ma honte dans une bogue de silence. Et un boulet à jamais au cœur. Indicible humiliation.

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

               Ni tristesse, ni colère. Abattue. Une gamine de dix-sept ans sans mots. Boule de chair et de questions. Tout venait de basculer ce soir où j'étais invitée chez mon petit copain de l'époque. Une maison où je venais souvent manger et dormir. Parfois y passer tout un week-end. Toujours bien accueillie. Je m'y sentais vraiment bien. Un autre chez moi. Le portail de la villa était fermé. J'ai fait le tour pour passer par une petite porte du jardin. " Ne vous confondez pas en excuses, Martine. Vous auriez fait exactement la même chose pour moi. C'est tout à fait normal. Vous êtes sûre que vous n'avez pas besoin de plus ? Ça fait un peu... Pour les courses d'une semaine." Je me suis arrêtée sur le trottoir. Avec une vue à travers le grillage sur la table dressée. Quatre couverts. " Non. Je vous le promets, je n'en parlerai pas à Julie. Je vous apporte ça de suite." La mère de mon copain est rentrée dans la maison. J'ai marché  une centaine de mètres. Comme dans un brouillard. Absente.

       Le square était désert. Je me suis assise sur un banc. Avec le monde qui venait de s'écrouler sur moi. Mes jeunes épaules n'étaient pas préparées à recevoir un tel poids. Surtout d'un seul coup. La colère a remplacé la tristesse. Je secouais la tête en poussant des soupirs. Rentrer chez moi et incendier ma mère ? Quelle conne ! Aller demander du fric à la famille de mon copain. Sans même m'en parler. Elle venait de me coller la pire honte de la vie. Plus que ça : une humiliation ineffaçable. Je l'aurais volontiers étranglé. En un coup de fil, elle avait tout brisé. Mon camouflage de pudeur et orgueil. " Je ne peux pas venir au cinoche parce que ma grand-mère vient à la maison. " Ils y allaient sans moi. Je l'ai écouté parler du film. Mes deux grands-mères n'ont jamais mis les pieds chez nous. Mais elles me servaient souvent de cache-misère. Mon copain ne connaissait rien de notre situation. Nulle envie de m'étaler.

     Depuis la mort de mon père, trois ans auparavant, notre situation s'était dégradée. Sur deux salaires minables, il n'en restait qu'un. En plus, sans le dire, mon père avait emprunté pour l'achat d'une maison. Sa surprise, écrivait-il dans un de ses cahiers que j'ai retrouvés. " Certains c'est l'herbe, d'autres des cachets. Moi, j'ai besoin de ça avant de me coucher."Malgré la fatigue du chantier, il prenait toujours un instant pour écrire. Parfois quelques secondes. Des textes truffés de fautes et mal écrit. Une écriture ampoulée d'un ado naïf voulant faire " grande littérature". Les seules traces de mon père valant tous les auteurs de La Pléiade. Sa surprise, léguée après son infarctus l'emportant en une semaine, nous a foutues dans le rouge. Fallait rembourser. C'est à ce moment où j'ai appris une seconde fois à lire. La lecture du montant d'une facture dans le regard de ma mère. Du réveil au coucher, ses yeux toujours à compter.

      Empêcher la mère de mon copain de lui donner ce fric ? Sans doute le seul moyen de retrouver ma dignité. Ne pas être une merde sous leur toit. Je ne voyais pas d'autres solutions pour sortir de cette indicible humiliation. Ma honte dans sa bogue de silence. Entrer dans leur salon et dire sans bafouiller : " Maman est très fatiguée en ce moment. Elle ne sait plus ce qu'elle dit. Nous n'avons pas du tout besoin de cet argent." Puis avec un sourire crispé, changer de conversation. Prendre la mère de mon copain à part et le lui glisser à l'oreille ? L'affaire sera réglée entre elle et moi. Le secret de deux femmes et une future femme. Je suis sortie du square. Au moment où elle grimpait dans sa voiture garée devant chez eux. Je me suis mise à courir. Trop tard. Je me suis arrêtée. Le visage noyé de larmes. Je l'ai suivie du regard dans la rue.

       Retour au banc. Hors de question qu'ils me voient dans cet état. Que faire ? Mon copain devait être au courant. Son père aussi. Toute leur famille savait que ma mère et moi étions au bord de la misère. Bientôt à devoir manger aux Restos du coeur ? Demander des colis alimentaires à la mairie ?  Je me sentais inutile. Une bouche à nourrir en plus pour ma mère. Sans moi, elle s'en sortirait moins mal. " Quand tu es femme de ménage et blanche, tu es transparente. Sauf pour te balancer des ordres ou essayer de te gruger sur ta feuille de paye. Chaque fois qu'on fait grève ou quoi que ce soit pour nous battre, les syndicalistes parlent d'abord aux collègues noires. Une sorte de réflexe. Pareil pour la presse. Je suis dans la même situation que mes collègues noires et arabes. Mais j'ai pas la bonne couleur qui attire les caméras. Même pas femme de ménage trans pour un portrait dans un journal. Que dalle. Une merde transparente. Moi je peux crever le nez dans l'eau dégueulasse de mon seau. " Qu'est-ce que je l'avais engueulée. Révulsée par son discours. Elle avait baissé la tête, penaude. Incapable de me répondre. Même si je savais qu'elle n'était pas raciste; pas une raison pour se laisser aller. Toutefois son propos n'était pas dénué de sens. Elle était piégée. La société du spectacle avait sélectionné des damnés de la terre plus bancables. Quelques communicants ayant réussi à trier les pauvres par couleur, religion, sexe, et les diviser. La misère blanche de ma mère était sans image ni voix. Absente à l'écran. Une femme de ménage blanche pas un bon produit d'appel ?

    Trois mois après ses propos, je déjeunais un dimanche matin dans la cuisine. J'ai entendu la clef dans la serrure. Elle est rentrée en souriant. Un sourire d'ado entre honte et satisfaction.  Elle avait jeté un paquet de bulletins de vote sur la table de la cuisine. " Toujours ça que l'autre aura pas. " Sa réponse à mon engueulade. " Ma mère, usée par le boulot, sans cesse rabaissée, encore plus par la condescendance mielleuse, ma mère, Maman, celle qui m'avait mise au monde... D'un seul coup, elle s'était transformée en une géante. Debout et fière sur le carrelage. Son geste m'avait aussi grandi. Je venais de prendre des kilomètres de confiance en moi. Son geste avait grandi une foule d'écrasés de toutes les couleurs. "Il me reste des tickets-resto. On va se faire une pizza ce soir. Comme quand... Comme avec ton père. " Je me suis glissée contre sa poitrine. Dans les bras d'une très grande femme. Immense.

     La géante venait de s' effondrer. Inutile de l'engueuler. Son miroir s'en était déjà chargé. " Pas parce que tu es pauvre qu'il faut te laisser aller. Propre sur et sous soi." Jamais elle ne sortait de la maison sans s'être douchée. Toujours à cheval sur ses vêtements. Et le maquillage. À plusieurs reprises, je l'ai vue de ma salle de classe se remettre du rouge à lèvres devant le collège. Certains trouveraient ça ridicule et futile. C'était mon cas. Pourquoi mettre du fric dans du maquillage quand ton frigo est vide ? Je ne comprenais pas. Double peine: pauvre et femme objet. Aujourd’hui, avec le recul, j'ai compris que c'était sa façon de ne pas tout perdre. Se plaire au moins à elle. Aimer son reflet dans la glace des jours qui défilent.

      Ça a été le pire repas de ma vie. Sous une chape de non-dit. Tous les trois au courant du coup du fil de ma mère. Personne n'a abordé le sujet. Ils tenaient leur promesse. Je les ai dévisagés un à un. Ils ne pouvaient se douter que je savais. Ni pouvoir imaginer dîner avec une grenade prête à dégoupiller au moindre mot de travers ou regard condescendant. Surtout pas de pitié. Leurs sourires avaient du mal à camoufler leur gêne. Aussi coincées que moi dans cette situation. Je les ai trouvés très élégants. Contente de les connaître. Discrétion et classe humaine. La soirée s'est terminée. Mon copain et moi sommes montés dans sa chambre. Nos corps frottés avec beaucoup plus d'intensité cette nuit-là. Surtout le mien. Je voulais jouir, jouir, jouir... Baiser comme une folle pour tromper la réalité. Ne jamais sortir de l'orgasme. La petite mort pour effacer la mort sociale ?

       Dans la nuit, je suis sortie sans bruits. " Ça aurait pu attendre demain." Le père d'une copine de classe n'en revenait pas. J'étais repassée par chez ma mère, pour prendre certaines BD et des Vinyles. " Peut-être que j'aurais que ça à te léguer. Pas grand chose. Mais tu pourras au moins avoir à bouffer pour un mois ou à payer une facture d'électricité." J'ai cru que mon père plaisantait. Jusqu'au jour où le père de la copine avait proposé de les racheter. Mon père avait secoué la tête en me lançant un clin d'œil. " Tout ça ne m'appartient plus. " Le jour de son inhumation, j'ai feuilleté toutes ses BD et écouté ses disques préférés. Sweet Jane en boucle. Me promettant de ne jamais les vendre. C'était fait.

      La table du petit-déj’ était prête. Comme chez ma mère.  Je me suis assise. Dehors, les premiers chants des oiseaux. À l'intérieur, le craquement des croquettes entre les dents du chat. Les ventres sont le centre du monde, me suis-je dit. La faim a aussi toutes les couleurs. " En Afrique, beaucoup de gosses rêveraient d'être à ta place.  Te plains pas alors. " La formule récurrente de mon père quand je rechignais à manger. ". Écoute jamais ces conneries. Même s'il y a pire ailleurs, plains-toi quand même. Et bas toi pour que les assiettes de tout le monde soient remplies correctement. Y a assez de fric pour ça sur la planète. Suffit de s'en servir pour ça en priorité." Mon oncle a attendu que mon père sorte de la cuisine pour me le dire. " Je vais t'aider. " Il a avalé d'un coup la moitié de mes haricots verts. Mon père était revenu à ce moment-là. " Il a regardé mon assiette. Mon oncle s'était planté devant la fenêtre de la cuisine, la bouche encore pleine. " C'est très bien ma fille. Je vais chercher ton dessert." Il est ressorti. Mon oncle s'est retourné. On a éclaté de rire.

        Un prénom et deux mots sur l'enveloppe. " Merci beaucoup. Martine." Pourquoi avoir signé du prénom de ma mère ? Pour qu'elle redevienne une géante. La redresser. Et, avec elle, tous les penchés du monde. Comme mon père qui a commencé à bosser à seize ans. Pourquoi toujours se plaindre de la pénibilité de son boulot ? Il n'a jamais râlé une seule fois. "Pas un boulot pénible, juste destructeur, disait-il, un sourire en coin. La destruction n'a pas duré longtemps : Maurice, né le 2 juillet 1954, mort le 3 juillet 1988. J'ai souri. Mon héritage venait d'être dilapidé. Mais ses BD et disques entre de bonnes mains. J'ai posé l'enveloppe sur son bol à elle. Toujours la première levée de leur famille. Je suis sortie.

        Une semaine après, je faisais mes valises. " Passe au moins le bac. Tu es en plus très douée à l'école. Pas comme nous. Ton père rêvait que tu sois la première de la famille à l'avoir le bac. " J'ai haussé les épaules. " Maman, j'ai envie de rentrer dans le monde du travail. Gagner ma vie et m'assumer. " Un mensonge. Je voulais juste m'éloigner du lieu de mon humiliation. Ne plus croiser leurs regards. Mon copain avait appelé plusieurs fois. " Dis-lui que je suis pas là." Il était venu frapper à la porte. Je l'ai regardé de derrière les rideaux. Immobile, les yeux embués de larmes. Il est reparti. Ma première grande histoire d'amour de dos. Et un regret toujours dans l'ombre. Je ne l'ai plus revu. Ni ses parents. Où aller ? Direction le plus loin possible de la conversation téléphonique. J'ai trouvé un boulot dans un hôtel d'une station de ski. Une place de femme de ménage. Le cauchemar de mes parents qui me rêvaient infirmière ou prof.

       Ce matin, tout m'est revenu. Plus de trente ans après. La porte à peine ouverte et aussitôt refermée. Je me suis laissé tomber sur mon siège. Impossible. J'ai dû me tromper. Sans doute à cause d'une semaine très chargée. Je pianote sur le clavier. Le nom de mon patient s'affiche sur l'écran. C'est lui. Venu ici sans pouvoir se douter qu'il allait se retrouver face à moi. Je porte le nom de mon époux. Le recevoir comme si de rien n'était ? Demander à ma secrétaire de lui dire que le rendez-vous ne peut être honoré ? Le diriger vers un autre praticien ?  Je me sens paumée. La grande chirurgienne si sûre d'elle doute. Revenue dans une rue du passé. La rue de sa pire humiliation. Celle qu'une petite fille continue de trimballer. Un boulet au coeur.

         N'y va pas. Faut que ce soit quelqu'un d'autre qui l'opère. Tu ne peux pas objectivement le faire.

         Vas-y. Certes pas un patient comme un autre, mais il a pris un rendez-vous. Pour une grosse opération chirurgicale.

     J'ouvre la porte de la salle d'attente. Il est plongé dans son smartphone. Une auréole blanche sur le sommet du crâne. Son pied droit ne cesse de s'agiter. Un homme de cinquante ans visiblement très inquiet. Sa vie désormais entre mes mains.

        Double pontage du cœur.

NB: Une fiction inspirée de plusieurs vraies humiliations.  De toute sorte et de toutes les couleurs. Tous les damnés de la terre ont un point en commun. Quelle que soient sa couleur de peau, son lieu d'habitation, sa religion, son sexe.... Une urgence quotidienne. Son estomac. Jour après jour. Et, quand ils ont une famille, l'estomac de leurs gosses. En même temps que l'urgence du " Toit sur la tête". Et de tout le reste.

Pour conclure, Sweet Jane:

Lou Reed - Sweet Jane (live) © XandetheXande

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Face aux risques, une histoire qui n'en finit pas ?
[Rediffusion] Les aliments se classent de plus en plus en termes binaires, les bons étant forcément bio, les autres appelés à montrer leur vraie composition. Ainsi est-on parvenu en quelques décennies à être les procureurs d’une nourriture industrielle qui prend sa racine dans la crise climatique actuelle.
par Géographies en mouvement
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Faux aliments : en finir avec la fraude alimentaire
Nous mangeons toutes et tous du faux pour de vrai. En France, la fraude alimentaire est un tabou. Il y a de faux aliments comme il y a de fausses clopes. Ces faux aliments, issus de petits trafics ou de la grande criminalité organisée, pénètrent nos commerces, nos placards, nos estomacs dans l’opacité la plus totale.
par foodwatch
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP