Rue du Début

Coup de froid sous la peau. Plus fort que le gel de l'aube. Des roses résistent pourtant à la morsure de novembre. Une poignée de cœurs palpitants sur de maigres branches. Celui d’un homme s’est arrêté ce samedi. Une saison de moins sur le calendrier de l’humanité. Et de l’amitié. Nouée par deux gosses sous un ciel de France. Des frangins de la Rue du Début.


Lou Reed - Sweet Jane from Rock n Roll Animal © dg0557

            

         Coup de froid sous la peau. Plus fort que le gel de l'aube. Des roses résistent pourtant à la morsure de novembre. Une poignée de cœurs palpitants sur de maigres branches. Celui d’un homme s’est arrêté ce samedi. Certes pas le premier, ni le dernier à s'arrêter. Mais unique. Une saison de moins sur le calendrier de l’humanité. Et de l’amitié. Toi, Stéphane Rozen, mon plus vieux pote, tu as changé de calendrier. Pour une saison sans fin. Mort hier dans ta grotte connectée. Je dis pote, mais c’est inexact. Bien que ce soit un terme que j’apprécie. Quatre lettres ayant été piratées à une époque par des escrocs et diviseurs de la fausse main tendue. En réalité, tu étais mon frère. Sans une goutte de sang en commun. La famille choisie. Mon frangin de la Rue du Début. Comment raconter notre rencontre ?

      Ça a débuté comme ça. Non. Cet incipit appartient à l'auteur du très grand livre que tu m'as conseillé et offert ( l'exemplaire du Voyage au bout de la nuit s'effeuillant dans ma bibliothèque). Que de bouquins lus grâce à toi. Dont ce superbe « Médecin de Cordoue » que tu m’avais apporté à l’aube après une de tes « nuits héroïne ». Quand tu cherchais le jour en t’obscurcissant encore plus... Revenons au début. Il était une fois deux ados sortant d’une séance de ciné à la « Maison populaire » de Montreuil ( 93). Ma mémoire (panachée sûrement à une part de fiction de rétro) a tout conservé du moment, sauf le nom du film. Une hésitation entre « Soleil vert» et « Easy-Rider ». Des gosses de deux mondes différents. Sur nombre de points. Peu nous importait. Nulle question sur les origines de nos enveloppes terrestres. Priorité à l’ADN de notre rencontre. Partager un moment unique avec la même langue. Celle de deux premiers chapitres sous un ciel de France. Une longue conversation face au cimetière. Que les morts et les étoiles comme témoins. Nous avons dû les déranger un long moment. Déjà l’un et l’autre fort bavards. Puis chacun sa route. Toi dans ta tour. Moi dans une maison sur les hauteurs de Montreuil. Et le début de plus de quarante ans de voyage ensemble. Pas grand-chose sous la ronde des étoiles. Quelques miettes sur le tapis de l’humanité. Mais uniques. Comme l’amour et l’amitié.

        Un voyage avec des hauts et des bas. Nos conneries et celles du monde. Coqs souvent péremptoires plantés sur nos egos naissants. Rien de nouveau sous le ciel de la jeunesse. Excepté le papier-peint et la musique du moment. C’était une période où les seringues volaient en rang serré. Un vol qui a emporté avec lui nombre de copains. Il y avait aussi le chtar ou placard comme on disait. Tu as été un cumulard. Avec une saloperie qui, malgré le barrage chimique, t’a bouffé jusqu’à la fin. Quelles images perdurent ? Beaucoup. Telles nos années-nuits dans des bars populaires. Elles étaient ponctuées de longues virées dans la ville-lumière. À pieds ou dans ta BM. Et chaque fois, des mots jusqu’à l’aube. Nos mots du Grevisse mêlés à ceux de la rue. Une langue vivante et fébrile charriant toutes sortes d’éléments proches ou lointains. Tenir le crachoir à ciel ouvert ou sous le toit d’un rade. Comme pour graver notre éphémère. Sur une ardoise invisible. Notre lutte contre le temps. Persuadés que notre débit de mots serait plus puissant que l’ogre armé de sa petite et grande aiguille. Le temps ne pouvait avoir notre peau. Tant que nous parlions jusqu'au bout de la nuit. La langue nous rendait immortelle. C’était notre philtre d’immortalité. Notre conte de jeunesse s’est arrêté un jour de novembre.

       Le temps a fini par avoir ta peau. Mais pas le reste. Comme la beauté. La colère. Les rires. L’humour noir. Les erreurs. Un profond athéisme. Plus d’autres choses. Ces vingt dernières années, la Shoah habitait souvent ton regard et tes propos. Le poids de ces absents jamais revenus des camps de la mort. Remplacés par une famille de sens ayant accompagné ta trajectoire d’homme. Beaucoup de communistes. La majorité était des Juifs athées ou agnostiques. Une moyenne d’âge de 80 ans. Plusieurs membres de cette famille sont morts. Une religion réunit les survivants chaque semaine : le bridge. Tu étais le plus jeune de ces parties. D’ailleurs plus témoin que joueur. Ton corps au diapason de leur vieillesse. Partageant avec eux leur âge et cette forme de solitude inhérente à la vieillesse. Chaque jour, une part de soi nous glisse des mains. Ta solitude d’une vieillesse en accéléré.

     Notre génération a eu la chance de traverser une époque sans guerre (désormais toutes délocalisées). Toutefois, ce n’était pas toujours rose. Mais on se foutait des couleurs. Sauf de celle dans nos verres et du ciel. Et la couleur de Dieu dans tout ça ? Il était transparent pour la majorité d’entre nous. Ne vivant que dans la tête de certains. Dieu et ses fidèles n’occupaient pas autant la Place de la République. La culture plus forte que le culte. C'était mieux avant ? Pas du tout. La misère, le racisme, l’antisémitisme, les femmes tuées par leur compagnon, la casse au PD, et toutes les autres saloperies inhérentes à la nature humaine étaient déjà présentes. Avec une différence importante : des frontières plus définies. Une époque où les fachos de toutes sortes étaient bien visibles : certains blancs cultivés ou à crâne vidé et rempli par TF1 etc. Détestant tous les métèques et individus différents d’eux. On connaissait nos ennemis à idées courtes. Et inversement. Une de tes inquiétudes était l’apparition de nouveaux fachos se camouflant derrière le masque des opprimés et humiliés. Une situation déstabilisante. Surtout en notre ère de confusion et poteaux d’exécution sans procès à tous les coins du Web. Quand les mots - même les plus simples - peuvent générer des anathèmes à rallonges. La bonne parole et pensée intéressante uniquement du même côté : le sien. Pourquoi la haine et la connerie humaine ne seraient liées qu’à une seule peau ou un sexe ? D’aucuns se servent de tel ou tel combat légitime pour semer le trouble et diviser dans le but d’obtenir un retour sur investissement de la confusion. Déboulonner un pouvoir pour asseoir son pouvoir ? Juste intervertir les culs sur les sièges des maîtres et des esclaves ? L’idéal serait de déboulonner toutes les inégalités pour vivre sur le même socle universel d’égalité. Nous avons beaucoup échangé sur ce sujet ces derniers temps. Un sujet te préoccupant. Sans tomber dans les généralisations. Toujours à traquer les éventuels raccourcis. Un farouche défenseur de l’ universelle individualité. Même si, ces derniers temps, tu avais tendance à penser que l’homme avec un grand h et f était la pire des plaies de cette planète. Préférant les portées de chatons égayant ton jardin. Joyeuse sarabande rousse sur un gazon de Romainville. Tu les filmais et photographiais en boucle. Ton dernier spectacle vivant à domicile.     

      Tu te sentais usé. C’était une réalité. Tellement de combats, entre coma et amputation d’une jambe. Sans oublier contre les démons intérieurs. Un battant toujours remonté sur le ring du quotidien. Combatif. Cependant de plus en plus résigné contre la connerie ambiante. Elle t'atteignait parfois autant que les coups de crocs de toutes tes maladies (un catalogue de maux et douleurs à toi tout seul). Rajoutant une couche d’usure à ton corps vieilli en accéléré. Qui étais-tu ? La question qui tue. Nulle inquiétude pour toi. Plus rien ne te tuera, ni te rendra plus fort. Ni plus faible. L’avantage de se situer au-delà des questions et réponses ? Difficile de tenter de te cerner sans se planter. Ou tomber dans l’hagiographie post-mortem que tu détestais. Loin d'être un ange. Ni que le mauvais garçon que tu as continué d’être pour certains. Un être trop complexe pour être rangé dans une case. « T’en fais des tonnes, mec. Abrège. Tout le monde attend le coup à boire. ». Comment tenter de te résumer ? Une sorte de Gavroche punk junkie avec le pire et le meilleur en toi. Jamais dans l’excès de modération. Jusqu’à l’autodestruction. Le mec avec qui je me suis le plus engueulé. Souvent en désaccord sur la forme, beaucoup moins sur le fonds. Revenant toujours aux fondamentaux du doute et la pensée à rebrousse certitudes. Des restes de notre éducation commune : élevés au même lait laïque et républicain des écoles de ce pays. Le temps et les douleurs du corps t’ont en quelque sorte apaisé. Sans jamais éteindre ta colère.    

      Une colère multiprise. Mais plus comme une grenade sous la poitrine ou explosant dans la gueule de l’autre. Un érudit dont le mot d’ordre dans les dernières années de ta vie était : « essayer de s’améliorer chaque jour». Tout en étant conscient et fier d’être imparfait. Quelle tristesse que l’eau tiède des gens parfaits qui ne se mouillent jamais. Heureux les funambules sur le fil entre le meilleur et le pire de leur histoire. Vivants et contradictoires. Comme les personnages d’un film dont tu me rebattais les oreilles. Un excellent long-métrage du siècle dernier. Tu déclamais les tirades d'une de tes idoles de jeunesse : Pierre-François Lacenaire, dans les Enfants du Paradis. Dialogues de Prévert dans ta bouche. Entre provocation et désir de tout détruire. Se hausser du col pour décoller du banal quotidien. Faire le plus de bruit possible pour - on le sait que longtemps plus tard - cacher ses trouilles profondes. Trop fragile pour accepter la fragilité de sa condition de mortel. Avec une fin inexorable. Cette éternité sans sortie de secours. Ni nouvelle tournée. Même avec le rideau de fer baissé.

         Te dire adieu. Ce serait malvenu pour un indécrottable adepte du Ni Dieu, ni Maître. Même si tu aimais beaucoup le Cantique des Cantiques. Un superbe texte que tu m'as aussi collé entre les mains. Fin connaisseur de la Torah, de la Bible et du Coran. Pour autant, tu étais très remonté contre toutes les religions. Comme lors de notre dernière conversation où nous avions évoqué la comptabilité des crimes de l’humanité. Les religions arrivant largement en tête. Bientôt battues par le réchauffement climatique ou la menace nucléaire ? Puis nous avions évoqué les « micros plaisirs ». Tu les goûtais le plus possible. Notamment les rigolades avec ta mère. Sur le seuil de ta fin, tu apprenais le yiddish. Un lien avec des fantômes d’une longue nuit de l’Europe et du monde ? Tu m’avais collecté des proverbes yiddish. Imbattable aussi sur la Kabbale dont tu me parlais depuis des décennies. Ce matin-là, nous avons parlé de la pluie, du beau temps, puis du reste... Difficile de lâcher le fil invisible du téléphone. Comme à chaque fois. Tu savais dans ta chair que la fin n'était pas loin. Alors encore un mot pour la route. Comme quand nous étions gosses. Voilà, voilà… On a fait le tour. Quelques échanges de vannes et rires avant de conclure. J’étais requinqué comme après chacune de nos conversations. La chaleur de l’amitié et de paroles enrichissantes. J’ai raccroché. Sans savoir que c’était la dernière fois. Et qu’il peut faire si froid sous la poitrine.

     Obligé de boire ta réserve de Vodka pour se réchauffer. Désormais, toutes mes tournées seront sur ton ardoise. Ainsi que les coups de nos potes communs. Quasi que des bois sans soif ni thune. Paraît que ce sont toujours les absents qui trinquent. Pour une fois, ce sera le contraire. On va souvent trinquer (quand Covid ira se faire masquer ailleurs) à ton nom. En attendant que notre saison soit effacée à son tour du calendrier. Pendant que d’autres roses résisteront encore au gel du temps. Qu’est-ce que tu vas manquer à l’heure des cacahuètes et de ta Leffe pression. Trop forte à mon goût. Je préfère le p'tit demi ordinaire ou le pinard. Tu manqueras aussi pour parler de littérature, de musique, les engueulades, l’humour noir, la mauvaise foi, les volutes de tes clopes, les rires, les… Bon, j’arrête. La coupe est pleine. Je risque de chialer à nouveau. Et c’est déconseillé de se déshydrater. « Qu’est-ce que tu as encore foutu ? Quel étalage. Beaucoup trop 10 000 signes. Et c’est un ex-imprimeur qui te parle. La nuit est déjà tombée sur ta page. Laisse de la place aux signes du silence. Demain, il fera jour sur de nouvelles pages. Et d’autres Rues du Début. Patron, une autre Leffe pour la route ! Trinquons à ceux qui seront toujours en colère. Même dans l'au-delà». Patron, pour moi aussi un demi. Tournée générale.

     Tchin mon frère, pote, etc.

PS: Pourquoi j’ai décidé de mettre ce texte - intime – en ligne ? D’abord parce que mon frangin n’est pas là pour m’engueuler de l’étalage impudique.  Je souhaite aussi transmettre en partie ses mots. Notamment son appréhension prégnante de la tournure de l’époque. Pas pour lui finissant son parcours. Une inquiétude surtout pour ses nièces et neveux et les autres jeunes. En colère contre l’arrivée de « murs nouveaux» - plus ou moins soft - de toutes les couleurs et sexes. En plus des précédents. Un texte en ligne pour essayer de transmettre sa parole (même si nous n'étions pas d’accord sur tout) au-delà de sa mort. La parole d'un homme désespéré de l’homme et des femmes. Tout en conservant sa confiance dans l’humanité. Si ses mots par procuration peuvent servir un peu…

 

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