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Trois photos d’une adolescente.De face et de profil. L'une des photos avec les yeux légèrement levés. Son visage est grave.Une gravité n’effaçant pas la douceur. Ni la beauté et vivacité de ses yeux. Regarde-t-elle le ciel ? Celui en qui elle croit. Viendra-t-il la sauver ? Quelqu’un l’a sortira-t-elle de l’enfer sur terre ? Ni Dieu ni l’Homme ne la sauvera. 14 ans à jamais.

 

              Un regard et un numéro. Trois photos d’une adolescente. De face et de profil. L'une des photos avec les yeux légèrement levés. Le crâne ceint d’une sorte d’écharpe.  Son visage est grave. Une gravité n’effaçant pas la douceur. Ni la beauté et vivacité de ses yeux grands ouverts. Regarde-t-elle le ciel ? Celui en qui elle croit. Viendra-t-il la sauver ? Quelqu’un l’a sortira-t-elle de l’enfer sur terre ? Ni Dieu ni l’Homme ne la sauvera. Elle a 14 ans à jamais.

        Pourquoi écrire des mots de plus sur elle et tous les autres bouffés par une nuit carnivore ? La nuit des carnassiers de la même espèce que la nôtre. Vanité de croire sa parole indispensable ? Une façon de tirer la couverture du malheur à soi pour prendre un peu de lumière virtuelle ? Peu importe les bonnes ou mauvaises raisons. Il faut en parler. Même si les mots de retisseront pas une histoire déchiré à 14 ans pour toujours. Que serait-elle devenue ? Une femme formidable ou terrible ? La souffrance vécue ne rend pas systématiquement meilleure. Ni pire que les autres. Souffrir ne doit pas rendre incritiquable. Mais la mémoire doit être rendue à sa souffrance.

     Dans son regard d’adolescent des millions de morts. Comme elle des individus complètement éliminés de la surface du globe. Plus rien ne reste de ces êtres réduits en poussière dans des camps de concentration. Des fantômes humains, les joues creusés, deux étoiles déjà mortes au fond des yeux, avant de devenir des ombres. Ces ombres qui ne doivent pas être abandonnées à la solitude. Leurs corps sont irréparables. Jamais plus la vie ne repoussera sur ses crânes, ses tibias, ses fémurs… Mais leurs ombres ont besoin de nous. Pour ne pas rester encore seule après la mort. Une mort horrible.

    Comme cette gosse qui nous regarde. Du haut de son regard la fin de l’humanité ? Non. Même si le «plus jamais ça » est moins fort que la barbarie humaine. Les massacres d’humains ont continué et se pratiquent en ce moment en plusieurs endroits du globe. L’horreur du passé se revit en temps réel. Avec bien sûr de nouveaux moyens techniques. La solution finale restant toutefois «la machine à exterminer» la plus perfectionnée de l’histoire de la barbarie. Mais faisons confiance à l’ingéniosité humaine pour trouver plus efficace techniquement pour détruire l’autre. Malgré ce terrible constat, l’humanité n’a pas dit son dernier mot. Elle continuera de nous surprendre. Sans doute plus que le simple mortel qui recule autant qu’il avance. Avec l’impression d’un surplace millénaire. Les individus et peuples incapables de tenir compte des saloperies du passé pour ne pas les revivre. Et nous sommes capables aujourd'hui d'une destruction planétaire. Toujours se méfier de nous ?

   Pour cette gosse, pour les autres, le désespoir serait une deuxième mort. Un cadeau offert à leurs tortionnaires. Des tueurs qui, par delà l’horreur, ont aussi voulu tuer l’espoir. Ériger la mort comme seule patrie universelle. Le désespoir comme héritage permanent à transmettre de génération en génération. Rester prisonnier de «leur nuit» à jamais. Désespérer c’est leur donner raison et faire perdurer le chantier de haine. Comment briser ces chaînes invisibles ? Avec la mémoire. Ne pas laisser cette gamine dans une solitude sans fin. La solitude d’un regard et un numéro. 

    Mais aussi un nom : Czesława Kwoka. Sans oublier des tristesses et des joies de son âge. Une histoire comme toutes les ombres maintenues en vie par la mémoire.  La mémoire en perfusion vitale dans notre présent. D’abord ne pas les oublier. Surtout en cette période de confusion où des faussaires-fossoyeurs de l'Histoire et autres apprentis sorciers sévissent notamment sur les réseaux sociaux. La haine de l'autre reste un bon investissement pour les ultra-nationalistes et autres obscurantistes. Mais il est aussi urgent d'espérer. Au moins tenter.

    Ce putain d’espoir auquel on a du mal à croire. Car on sait que l’homme, notre semblable, revient  chaque fois au pire. Ici ou là. Ce pire tel un aimant dont personne n’a le monopole. Cycle de lumière et d’obscurité. Certes l’espoir ne libérera pas les rescapés des images terribles imprimées sous leur peau. Il ne peut non plus greffer une nouvelle histoire à cette gosse et toutes les autres ombres. Mais espérer est toujours ça de gagné sur leurs tortionnaires. Ne serait-ce qu'une infime victoire sur la barbarie nazie. Ils auront tout détruit; sauf l’espoir. Une façon de libérer ceux qui n’ont  pu l’être. Essayer de ne pas les laisser enfermés dans l'horreur. Et l’avenir du monde avec eux  Libérer aussi les ombres.

    La mémoire est l'espoir.

 

 

 

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