Poésie etcétéra

Poète c’est pas un métier. Le conseiller d’orientation voulait me pousser vers des études d'aide à la personne ». Faire comme la majorité des copines du collège. Et Maman. Moi aussi je voulais aider les gens. Mais avec mes mots. Inutile d’insister. J’ai noté comme souhait : «Aide à la personne». Il a souri. Satisfait de m’avoir casée. Je suis sortie de son bureau. Sur mes semelles de poétesse.

             

J-Cl. Pirotte lit des extraits de "Blues de la racaille" © zaoulielyes

 

                  Poète c’est pas un vrai métier. Il l’a répété deux fois. La deuxième fois avec un soupir. Puis il a ôté ses lunettes pour se frotter l’arête du net. Le conseiller d’orientation ne voulait pas en démordre. Il a insisté pour que je choisisse un vrai métier. Visiblement désespéré de mon entêtement. Un homme sympa mais qui ne voyait pas plus que le bout des cases à remplir. Je savais ce qu’il allait me proposer. M’orienter vers des études courtes du genre « aide à la personne ». Faire comme la majorité des copines du collège. Et Maman. L’employé(e) ou aide à domicile se déplace pour assister chez elles, dans les tâches matérielles de la vie quotidienne, des personnes en difficulté ponctuelle ou permanente : accidentés, malades, femmes enceintes, mères de famille, personnes âgées… J’avais lu ce que c’était sur le Net. Moi aussi je voulais aider les gens. Mais avec mes mots. J’ai bien vu qu’il ne comprenait pas ce que je lui disais. Il souhaitait sincèrement que je trouve un boulot. M’aider pour «  construire» mon avenir. Inutile d’insister. J’ai noté dans la case orientation «Aide à la personne». Il a souri. Satisfait de m’avoir casée. Je suis sortie de son bureau. Sur mes semelles de poétesse.

        Et tout ça grâce l’école. Mes parents auraient écrit à cause de. Tout avait commencé en sixième quand un poète est venu travailler avec les élèves de notre classe. Mes copines et moi on a bien vu comment la prof le dévorait des yeux. Faut dire que c’était un super beau gosse. Rien à voir avec les portraits et photos des poètes qu’elle nous avait montrés. Lui au moins est pas bouffé par les vers, m’avait glissé une copine à l’oreille. On a éclaté de rire. Le principal qui assistait à la première rencontre nous a fait signe de sortir. « Non. Elles peuvent rester. La poésie c’est aussi rire.». Le principal nous a fusillé du regard et demandés de nous rasseoir. « Si vous le souhaitez, on peut partager ce rire.». La copine était rouge de honte. Elle matait le lino. J’ai respiré un grand coup et j’ai sorti sa vanne. La voix tremblotante. Le poète a éclaté de rire. Un rire ricochet dans le CDI. Même le principal a souri. « Merci à vous deux. Notre premier texte ensemble vient de commencer.». Le poète s'est approché de moi et m’a tendu un feutre. « Tu veux venir écrire le premier vers de notre poésie collective du jour où tu préfères que je le fasse ?». Que faire ? Dire non ? Aller au tableau c’est un truc de boloss. Pas une intello moi… Je me suis levée. Première fois que j’allais au tableau. Pour ne plus jamais m’en décrocher. Le début de ma carrière d'aide à la personne. Sans passer par les études. Et devenue une étudiante à perpète.

      La seule personne que ma poésie n’aide pas c’est moi. Je ne peux pas compter sur elle pour remplir un caddie et payer mon loyer. Mon job de serveuse est plus efficace dans ce domaine. « Tu as vu ou te mène ta poésie. Alors que t’aurais pu avoir un bon travail, te marier, avoir une maison, élever des enfants, etc.». Maman me le serine à chaque fois que je vais manger avec elle et Papa. Elle termine toujours son sermon par etc. Un jour, je lui ai demandé ce que voulait dire ces trois petits points. Elle a blêmi. Papa et elle ont échangé un regard gêné. J’ai traduit etc dans ma langue: le renoncement à ses rêves et le début de la mort. Les trois points ouvrant sur l’au-delà. Avant, il fallait juste accepter la place assignée dans une case. Celles que la famille, son milieu, l’école, son époque, etc, voulaient qu’on remplisse. J’ai regardé tour à tour Papa et Maman. Lui était chauffeur livreur et elle assistante maternelle à domicile. Sûrement pas un rêve d’enfant pour elle et lui. Ils ont paré au plus pressé: gagner leur vie. Un choix limité à cause de leur milieu d’origine ? Sans doute. Mais un enfant des beaux quartiers rêve-t-il d’être banquier, trader, ministre… ? J’ai eu envie de les prendre dans mes bras pour les rassurer. Leur fille n'allait pas du tout mal. Au contraire. La poésie était mon aide à ma personne. Même si elle était nourrie de ma violence. Moi j’allais l’ouvrir ma gueule. Pas comme eux deux. Ma gueule bourrée de révolte d’une gamine qui aurait dû la fermer. S’éteindre là où on m'avait conseillé de m’éteindre. Pourquoi écrire de la poésie ? À chaque poète, sa réponse. Pour moi c’est réconcilier colère et beauté. Une poétesse de l’etc ?

       Mon premier recueil de poèmes est paru la semaine dernière. Un grand jour. L’éditeur m’a invité au « Marché de la poésie » à Paris. Je dois lire trois textes en public. Le trac ? Oui. Mais pas du public. Faire la fermeture d’un bar de quartier vous blinde. J'en ai distribué des coups et vidé des mecs trop lourds. Pas assez solide et élégant pour porter leur blessure comme un trophée. Leur fêlure comme ultime orgueil. La beauté perd souvent des plumes au fil des verres et s’écrase au pied du comptoir. L'un de ces très lourds est devenu mon copain. Seule fille parmi cinq frères et élevée dans une cité populaire vous inocule aussi de bons anticorps. On me refera pas un deuxième trou de balle, disait ma grand-mère. Elle a plaqué son mari au bout de quinze ans de mariage pour aller vivre avec une jeune femme. Paraît que je suis aussi butée qu’elle. Mon trac n’est pas de monter sur scène. Mais de dire mes mots. J’ai l’impression de ne pas avoir le droit de les dire. Pas une vraie poète. Arrêt de l’école à 17 ans et boulot de serveuse. Je vois bien que la plupart ne me ressemble pas. Beaucoup d’enseignants en activité ou à la retraite. Quelques rentiers rejetons de la haute seront présents. Un certain nombre d’entre eux sont très bons. La bonne poésie n’est pas liée à son ADN ni ses racines sociales. Mais à sa perception du monde et l’époque. Et ce que le poète ou la poétesse en transmet à ses colocataires de planètes.

     J’ai dû batailler avec l’éditeur. Pas sur le fond. Il a tout de suite été très enthousiaste. « Poétesse et serveuse ». Je n’avais pas voulu que ça apparaisse sur le bandeau. « Je suis sûr que tu seras la seule. Il y a bien sûr les poètes maçons ( comme l’excellent Thierry Metz), charpentier, chauffeur de bus, ou exerçant d’autres boulots alimentaires pour vivre. Mais on voit rarement dans le CV des femmes artistes qu’elles ont fait des tas de boulots. Je pense qu’il faut le mettre sur la plaquette. Ce sera un plus. ». Il avait insisté jusqu’à ce que je finisse par accepter. Après tout, il prenait un «risque» à publier un premier recueil d’une inconnue sans carnet d’adresses. « Non. Je te dis que c’est hors de question. Sinon tu le publies pas.». Il avait voulu changer mon titre. Un titre, selon lui, qui était naïf et agressif. Peut-être mais c’était ça ou pas de publication. En fait c’était un titre trouvé par ma plus ancienne copine.

       «Pas bouffée par les vers.»

NB) Une fiction pour l'arrivée du «Printemps des poètes». Même si la poésie vit à toutes les saisons. Avec le souffle de nombre de poètes et poétesses.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.