Rue des Dos Cassés

Pourquoi ils s'évadent pas la nuit ? Sa question en voyant plusieurs hommes en sueur sous un soleil brûlant. Une dizaine d’ouvriers refaisaient la chaussée de la rue. Sous les yeux d’un enfant de quatre ans. Le visage encore ensommeillé. Il était persuadé de voir des prisonniers. Contraints à une sorte de punition infligée en public. L'enfant voulait les aider à s'évader.

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            Pourquoi ils s'évadent pas la nuit ? Sa question en voyant plusieurs hommes en sueur sous un soleil brûlant. Une dizaine d’ouvriers refaisaient la chaussée dans la rue. Sous les yeux d’un enfant de quatre ans. Réveillé de sa sieste par le son du marteau-piqueur. Il se tenait les pieds-nus immobiles devant la fenêtre du salon. Le visage encore ensommeillé. Il était persuadé de voir des prisonniers. Contraints à une sorte de punition infligée en public. Il était très inquiet pour eux. Son front se plissa. Il reposa la question à sa mère. « Arrête un peu tes bêtises. Tu vois bien que ce sont des gens qui travaillent. Des ouvriers qui vont nous refaire une belle rue. ». L’explication ne l’avait pas du tout convaincu. Il revint à la charge en rajoutant qu’il fallait faire quelque chose pour eux. Sa mère poussa un soupir et leva les yeux au plafond. « Je ne sais pas ce que tu as aujourd’hui. Bon... Faut que j’y aille. Ton goûter est prêt dans la cuisine. Ne fais pas de bruit, ta grande sœur fait ses devoirs. Je passe chez le coiffeur et je vais faire quelques courses en suivant. ». Elle l’embrassa sur le front et sortit de leur appartement. Laissant son fils avec son interrogation. Et en colère contre une mère lâche. Incapable du moindre geste pour secourir les prisonniers en bas de l’immeuble. Lui ferait quelque chose. Comment les aider à s’évader ?

      L’homme sourit. Guère un hasard si l’ anecdote remonte aujourd’hui, se dit-il. Même si ce n’était pas le premier retour de cette scène. Chaque fois, il revoyait le visage de l’enfant. Un visage poupon avec des yeux rieurs. Parfois, une soudaine colère assombrissait son regard. Comme ce matin au-dessus des prisonniers… L’homme jeta un coup d’œil à sa montre. Cinquante-ans depuis plus deux heures. Un demi-siècle. Il répétait ses trois mots comme pour se persuader que c’était vrai. Bien l’âge de l’homme attablé dans sa cuisine. Jamais il n’aurait cru arriver jusque-là avec tous les produits dans ses veines. Plus tous les autres excès et cabossages en tout genre. Surdoué très jeune pour l’auto-destruction. Jusqu’à ce moment où tout changea. Son passage sur la rive des constructeurs, comme il avait dit à sa sœur. « Si Maman était encore de ce monde, elle aurait aimé te voir ici. Dans ton atelier. Même si...  Elle aurait tant aimé que tu sois prof comme elle. Mais pas au collège. Elle te voyait intégrer Normal et enseigner en fac. Son rêve qu’elle a jamais pu réaliser. C’est vrai que t’étais doué à l’école. Pas comme moi. Maman t’a fait sauter des classes. Tout le temps à surveiller tes notes. Peut-être à cause de sa pression que t’as dégoupillé et… C’est du passé tout ça.». Sa sœur passait le voir de temps en temps. « T’es libre maintenant. Plus besoin de cette merde dans les veines pour chasser tes fantômes. ». Il posa sa tasse sur la table. Sa main droite hésitante sur son paquet de tabac. La voix du médecin encore toute fraîche dans ses oreilles. Il balaya du regard la pièce. Même les murs de la cuisine étaient tapissés de livres. Il ouvrit son paquet de tabac.

       Son histoire bascula à vingt-trois ans.. « Qu’est-ce que tu fous là, toi ? ». Il sursauta. Un canon de fusil braqué contre la vitre. Il tourna la tête de gauche à droite. Le crâne dans un étau, la bouche pâteuse. Il s’était garé en pleine nuit. Sans se douter être si près d’une habitation. L’homme d’environ cinquante ans ne le quittait pas des yeux. Un point tatoué à la base de chaque doigt. Il baissa légèrement la vitre. « Pas de soucis. Je me casse.». Il essaya de démarrer. En vain. L’homme secoua la tête. « C’est la batterie, jeune homme. Je vais chercher mon camion.». L’homme avait baissé le canon. « Je… Laissez tomber. Je vais aller chez un garagiste et je reviendrai.». Il a ouvert la portière. « Tu me laisses pas ta caisse ici. ». L’homme le fixa droit dans les yeux. Un regard glacial. « Je vais t’aider à démarrer ta caisse et tu vas dégager. ». Une femme s’approcha d’eux. Elle avait une quarantaine d’années. « Qu’est-ce qui se passe ?». L’homme secoua la tête. « Quelqu’un en panne.». Elle s’est frotté les mains et a soufflé dessus.«. Qu’est-ce que ça caille ce matin. Ça a gelé. ». Elle afficha un large sourire. « Le café est fait. ». Les deux hommes échangèrent un regard. « Le jeune homme est pressé. Il a un rendez-vous. Je le dépanne. ». Le couple s’éloigna. L’homme revint avec une camionnette. Celle d’un artisan. « Cherche maçon pour trois mois.». L’annonce scotchée côté passager. « Voilà les pinces. Tu te démerdes. Et tu te casses d’ici.». La batterie à peine chargée, il démarra et sortit du champ. Sans un remerciement. Pressé de se débarrasser de la bagnole volée sur un parking. Pour revenir quelques heures après à pied. « Combien c’est payé ? ». L’homme a haussé les épaules. « Moins qu’un braco. Mais t’auras de quoi bouffer.». Il pointa le doigt vers la forêt. « Et un toit sur la tête. Faudra juste que tu remettes quelques tuiles.». Il aperçut une maison à travers les arbres. Cette grange où il vit encore. Seul depuis son installation.

      C’était le jour de son anniversaire. Mais aussi de l’arrêt de son activité de maçon. « Un jour, mec, faut écouter son dos. Sinon tu seras foutu. Plus jamais tu pourras te faire la belle. La rançon de nos boulots dans le bâtiment. Un boulot qui fait vivre et te tue en même temps. Ouais… C’est comme ça. On peut tout quitter, sauf son putain de corps.». Le conseil de son patron mort à cinquante-deux ans. Son dos à lui avait parlé. Ses mots de plus en plus quotidien. Plus ceux du médecin au sujet de ses poumons. En sortant du cabinet médical, il avait regardé le ciel. Un échassier passait au-dessus de la petite ville. Il le suivit des yeux. C’était quinze jours avant son demi-siècle. Il remonta l’avenue et s’arrêta devant l’agence immobilière. « Avec les travaux que tu as faits et la côte montante de la région, tu vas faire une belle culbute. Un bon investissement quand tu as acheté le corps de ferme après la p’tite grange. Surtout avec ce que tu en as fait avec tes doigts d’or. L’ensemble va partir très vite. Et à un très bon prix.». Il a esquissé un sourire à la patronne. Ils se connaissaient depuis une quinzaine d’années. Elle l’avait embauché pour travailler sur sa propriété. C’était l’un des restaurateurs de murs à l’ancienne les plus recherchés de la région. « . Mon père était menuisier.». Le premier jour du chantier, elle lui avait montré la photo. L’homme et lui se ressemblaient beaucoup. C’était la seule femme prête à vivre avec lui. Les autres ne restaient que le temps des plaisirs sous la couette et ailleurs. « Je suis maçon. Pas démolisseur. Je vais pas détruire une histoire de couple et une famille.». Elle avait encaissé sans rien dire. Avec l’espoir qu’il finirait par changer d’avis. « Tu vas quitter la région ?». Il se frotta les yeux. « Non. Je vais me trouver un truc plus p’tit. Et sans escalier pour monter à la piaule. ». Son mensonge la rassura. « Bon. Parlons fric. Moi, je te propose de la mettre en vente à… ». Il l’a écoutée sans l’interrompre. Les yeux dans le vague. Comme si la vente concernait quelqu’un d’autre. Il est reparti dans une autre rue… « Ça te va comme somme de départ pour la mise en vente ?». Il a acquiescé. Elle s’est levée et a fermé la porte du bureau. « Tu as un peu de temps...». Il s’est levé. « J'ai tout mon temps. ». À peine sortie de l’agence, il poussa la porte de son garagiste. « Une bagnole neuve et confortable pour faire de la route. Beaucoup de route.» Il a souri. « Et surtout avec une bonne batterie.». Pour réussir son évasion.

      Se sauver. Mais pas une évasion en pleine nuit. Partir au grand jour. Tout était prêt pour mon départ. Sauf la destination. D’abord la mer. Des années qu’il ne s’était pas baigné. Puis, après, quelques jours ou plus au bord de l’eau, il reprendrait la route. Sans GPS. Guidé par l’intuition du moment. Le crabe le bouffera sans doute avant que son compte soit vide. Le fric restant a déjà un destinataire. En réalité plusieurs héritiers indirects. « C’est trop tard. Tout est noté chez le notaire. Quand je vais crever, ce qui restera sur mon compte sera pour la tournée du soir. La bande du 19 h 15. T’auras plus de galères pour leur faire cracher l’ardoise. M’engueule pas;  ça me fait super plaisir. Et c’est… Comment dire ? Je serai un peu avec vous à distance. Pas tout seul avec le crabe. ». Le patron du bar avait haussé les épaules et soufflé. « Même mort, tu vas encore claquer tes thunes. T’as jamais su économiser. Ni t’économiser. Pourquoi tu clopes comme un fou alors que tu sais que… Bon… Pas te faire la leçon à ton âge. J’espère qu’on boira ce coup posthume le plus tard possible. ». Personne d’autre que lui ne sait qu'il va tout plaquer. Arrivé avec une bagnole volée. Il repartira de la même manière. Sans un bruit. Pour son dernier vol.

     Vers un enfant de quatre ans. Celui resté en vigie sous sa poitrine. Malgré l’usure des poumons. Et la fatigue de tout le reste de la carrosserie. Il a toujours regardé le monde avec les mêmes yeux. Ceux posés sur des prisonniers du trottoir. Jamais indifférent à l’autre. Même ceux ayant croisé son coup de boule. Le temps l’a assagi. Sa violence tenue en laisse. Ses mains et sa tête ont trouvé une autre porte de sortie. Monter des murs le jour, ouvrir des fenêtres la nuit. La truelle diurne, le stylo nocturne. Sa bibliothèque sera dispersée dans des prisons et des associations. « Tu rigoles ou quoi ? Ta bibliothèque, je m’en fous. Moi à part Télé Z . Mais tu balances pas tes cahiers.». Le patron du bar avait froncé les sourcils. « En plus, tu parles de moi dedans. Pour une fois que je suis dans des livres. C’est aussi l’histoire de ce bled. On met pas la mémoire dans une benne. ». Il n’avait cessé de lui répéter que ce n’était pas des livres. Juste des notes au fil du temps. « Tu sais le p’tit bout de texte que tu m’as lu sur ce gosse à sa fenêtre ça m’a... Une connerie peut-être, mais... J’ai pensé à mon frangin. Il matait tout le temps à la fenêtre quand on était gosse. La nuit et le jour. Il pouvait passer des heures le front collé à la vitre. Ça agaçait ma mère le traitant de feignasse. Mon père avait sorti un jour : le fiston habite pas chez nous mais Rue de l’Évasion. Ça m’est resté dans la tête. Le frangin est devenu conducteur de TGV.». La seule fois où le patron parla de son enfance. « File moi tes bouquins. Je vais les garder.». Accepter ou effacer toute trace de son passage ? Il s’était rendu à la déchetterie. Sa camionnette bourrée à craquer. «Merci mec. T'es pas une feignasse du stylo, toi. Un paquet de cahiers quand même.  T’as pas besoin d’un reçu pour tes bouquins. Ils sont entre de bonnes mains.». Ses traces conservées au-dessus du « Bar des Sports ». Quand il sera sur la route.

     Libéré par un enfant à sa fenêtre.

NB : Cette fiction est inspirée d’une question d’un gosse adressée à son père. Une nouvelle aussi en écho avec de nombreux dos de mon quartier d'enfance. Beaucoup de voisins, maçons, carreleurs, et d'autres métiers pénibles physiquement, mouraient avant la retraite ou peu après. Leur carcasse d'ouvrier bouffé de partout. Des corps vieillis et détruits en accéléré. Pour un salaire de misère. Immigrés ou français de souche comme on dit maintenant ? Tous de la même race. Encore plus à leur dernier souffle. La race des dos cassés.

 

 

 

 

 

 

 



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