Virées barbares

Surtout ne rien dire.Faut pas que mon mari soit au courant.Chaque jour, j’ai la trouille qu’il s’en rende compte. En profiter pour lui en reparler ? J’ai essayé plusieurs fois d'aborder le sujet. En vain. Il se ferme complètement. Inutile d’insister. D’autant plus que je ne peux rien changer. Impuissante face à l’horreur. Une horreur à 50 km de la maison.Commise par mon mari et ses copains.

 
       

            Surtout ne rien dire. Faut pas que mon mari le sache. S’il venait à l’apprendre, ce sera terrible. Chaque jour, j’ai la trouille qu’il s’en rende compte. Surveillant le moindre de ses déplacements. En profiter pour lui en parler ? C’est un des rares sujets impossible à aborder ensemble. J’ai essayé quelques fois de lui en parler. En vain. Il se ferme complètement. « Mais tu te fais vraiment des films. Faut pas écouter tout ce qu’on te raconte.  ». J’ai préféré me taire. Inutile d’insister. D’autant plus que je ne peux rien changer du tout. Impuissante face à l’horreur. Je ne peux pas dire que je ne savais pas. Une horreur à moins de cinquante km de la maison.  Commise par mon mari et ses copains.

        C’est un collègue qui m’a éclairé sur les pratiques de mon mari. Quand il part avec ses copains pour leur « virée» comme ils disent avec un air complice. J’en avais vaguement entendu parler. Mais, comme ça ne m’intéressait guère, je n’ai pas cherché à fouiller plus. Son histoire avec ses amis de week-end. Un jour, j’en ai parlé au bureau. L’un de mes collègues a froncé les sourcils. Il a commencé à me parler des activités de ma moitié. Au début, je n’ai pas voulu y croire. Une exagération. Jusqu’à ce qu’il me montre une vidéo. Une claque. Je me suis pris une claque. Impossible de garder ça pour moi. Fallait crever l’abcès. Je n’ai pas réussi. Pourquoi avoir opté pour le silence ? Préférant fermer les yeux que tout mettre sur la table. J’ai eu la trouille. Comment aurait-il réagi ? Très inquiète de sa réaction. Et qu’un éventuel conflit sur ce sujet fasse imploser notre couple. Je sais bien que c’est une trouille irraisonnée. Mais ce ne m’a pas empêché d’opter pour le déni. Pas de vagues sur les saloperies de mon mec.

     Se rend-il compte de ma distance à chacun de ses retours de « virée » ? Peut-être, mais il ne m’en a jamais fait le reproche. Nulle envie de le toucher. Ses mains me dégoûtent. Je sais ce qu’elles ont fait. Hors de question qu’il me touche. C’est le seul moment où je ne supporte pas sa présence. Comme si l’horreur de ses actes flottait autour de lui. Quelques heures avant, il était en train de… Incroyable qui, un homme si doux, avec moi, nos deux enfants, ses autres proches, puissent commettre de tels actes. Pourtant la réalité. Une réalité dont j’ai vu les images sur un écran au bureau. Se doute-t-il que sais ce qu’il fait réellement. Rien à voir avec ce qu’il m’a raconté. Lui tirer les vers du nez à son retour ? Ce sont les seuls moments où je peux craquer. Face à lui dans la cuisine. En général, il mange très vite et va se coucher. Sans se douter de ce que je pense de ses actes. Un homme horrible plusieurs nuits dans l’année.

    Pourquoi avoir débarqué chez nous ? Je suis restée sans voix en le voyant. C’était un mardi en fin de journée. Mon mari jouait du piano dans le salon. Son délassement au retour de son boulot d’informaticien. Les gamins étaient dans leur chambre. J’allais chercher quelque chose dans notre congélateur. Il se trouve dans notre garage. Une vieille voiture y est entreposée. On repousse sans cesse le moment de l’envoyer à la casse. Ma première voiture donnée par ma grand-mère. Je me suis accroupie pour tirer le compartiment du bas du congélateur. Il était là. A moins d’un mètre de moi. Roulé en boule sous la voiture. Il dormait. Je suis aussitôt ressortie.

      Aucun doute. Un blaireau avait élu domicile dans le garage. Que faire ? D'abord ne pas en parler à mon mari. Lui et ses amis sont chasseurs de blaireaux. Semant la terreur dans les terriers. Une chasse d’une extrême violence. J’ai gagné la cuisine. En me disant que l’animal finirait par partir. Chaque matin, je jetais un regard discret sous la voiture. Il dormait à la même place. Plus de quinze jours, qu’il se trouvait dans la maison d’un des pires ennemis. Comment l’éloigner ?   J’ai appelé mon garagiste. « Qu’est-ce que ça pue ici. C’est quoi toutes ses merdes ? Y avait un animal, là ? ». J’ai fait semblant de ne pas entendre et me suis éloignée. Pendant qu’il embarquait ma première bagnole. Direction la casse.

      Dès qu’il est parti, je me suis empressée de nettoyer le sol du garage à grandes eaux. Effaçant toute trace de a présence du blaireau. Puis j’ai fermé la porte du garage laissée ouverte pour avoir accès au congélo. « T’as fait quoi ?». J’ai haussé les épaules. « Fallait bien que je m’en débarrasse un jour de mon épave. ». Il a affiché un large sourire. Son vœu exaucé. Il allait pouvoir y installer son atelier. « Pourquoi t’as mis ces planches en bois ? ». Que lui répondre ? « J’ai dû tout passer à la javel. Y avait un chien errant qui dormait là. ». Son téléphone a sonné. Il s’est éloigné.

       Quelques jours avant, mon mari avait invité ses copains chasseurs. D’habitude, je trouve un prétexte pour ne pas être là. Mais cette fois je voulais être présente. Au cas où l’un d’entre le découvre dans le garage. Bien décidée à m’interposer. Pas de tuerie chez moi. Tous bavardaient autour du barbecue fumant. Très vite, ils commencèrent à mesurer la taille de leurs trophées de chasse. Une surenchère juste à quelques mètres de l’animal. J’ai passé tout le repas à sourire.

      Et écouter quatre blaireaux.

NB) Une fiction inspirée de cet article. Même certains chasseurs dénoncent l'horreur de cette traque par vénerie sous terre. Un blaireau avait élu domicile dans mon garage. Il est resté une semaine avant de repartir. Un animal puant et chiant partout. Mais inoffensif et apeuré.

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