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Billet de blog 24 juil. 2022

Rire de rien avec n'importe qui

Rire de tout sauf de ce qui me touche et remue mes convictions. Rien de nouveau sous le ciel de l'ironie. Blaguer c'est risquer de froisser l'autre. Combien d'amitiés brisées à cause d'une plaisanterie mal digérée par une paire d'oreilles. Guère un hasard si les émojis sont si en vogue: une signalétique de l'humour. Rire dans les clous ?

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        Cette plaisanterie m'a fait sourire. Pas d'emblée. Je ne l'ai pas comprise tout de suite. Sans doute ma part " premier degré" qui avait pris le dessus à ce moment précis. Pourquoi deux canons ? Je n'en vois qu'un. Qu'est-ce que je n'ai pas saisi ? Ne pas me focaliser sur le nombre de canons. Ça doit être autre chose. Comme les fausses pistes d'un polar. Quand j'ai compris; un sourire instantané. Souriant de mon incompréhension du jeu de mots et de la blague. Un sourire parasité par la lecture de commentaires. Sexiste, lourde, beauf... Des internautes et un journaliste critiquaient la plaisanterie. Elle datait de plusieurs années. Revenue à la surface de la toile. Suis-je sexiste, lourd, beauf ?

        Toujours la même problématique de l'humour. Rire de tout sauf de ce qui me touche et remue mes convictions. Rien de nouveau sous le ciel de l'ironie. Blaguer c'est risquer de froisser l'autre ou un groupe d'individus. Créer de la gêne ou de la colère. Combien d'amitiés brisées à cause d'une blague mal digérée par une paire d'oreilles. Guère un hasard si les émojis sont si en vogue: une signalétique de l'humour pour éviter tout malentendu et désamorcer tout conflit. Parfois,  dans tel ou tel "Dîner de con", il peut y avoir du mépris pour celle ou celui capable de plaisanter d'une telle bêtise. Indéniable que nous n'avons pas tous le même sens de l'humour ; souvent lié à son enfance et éducation. Pas les mêmes us et coutumes du rire d'un milieu social à l'autre ou entre différentes cultures. Tant mieux. On peut goûter à des humours différents de celui de sa famille ou amis d'enfance. Avec une plus large palette de sourires et rires.

     Une différence susceptible de générer des tensions. Quand une conversation à table se joue en mode humour, l'élégance me semble être de ne pas jouer l'arbitre des élégances. Même si nous sommes touchés à ce moment-là. Se retenir de prendre soudain le pouvoir en affirmant d'un air front plissé et voix grave" ça, ce n'est pas du tout  drôle." Pour qui ? Pour soi. Pour sa famille et ses amis. Comme nombre d'entre nous, ça m'est déjà arrivé qu'une vanne touche une de mes cordes sensibles ; d'un seul coup me drapant dans le rôle de celui qui distribue les bons et mauvais points. Alors que les règles du jeu sont données dès le départ. Rire de tout même si ça nous déplaît ? Pas si simple quand chaque individu trimballe ses susceptibilités visibles ou invisibles. Comment faire pour éviter les conflits de genre d'humour ?

    Avant d'attaquer le registre des blagues, distribuer à chaque convive une liste des vannes interdites par la convention de Genève des plaisanteries. Pour les plus nantis, faire appel à un modérateur de table. Une sorte de maître d’hôtel, présent derrière chaque phrase, veillant au respect du " bon humour" entre commensaux de bonne compagnie. Chaque mot pesé avant d'être proposé. Ne pas mélanger le torchon de l’humour beauf avec celui de la serviette bobo. Sûr que rien ne débordera. Que des mots au menu. " S'il vous plaît ! Je peux sortir de table ? " Après le bon positionnement des couverts, celle de nos plaisanteries ?

       Toutefois une très bonne nouvelle dans cette ère de l'image. La force des mots. Les images, tellement présentes, partout sur nos écrans et le long des routes, me semblent moins générer de frottements. Quand elles sont violentes, très percutantes, elles sont aussitôt prises en main par des spécialistes ou non de la langue. L'image découpée en tranche sur des plateaux télé ou sur le comptoir. "Pourquoi tu dis ça ? Tu n'as pas employé cette expression par hasard. Pourquoi as-tu choisi ce mot et pas un autre ? Des prises de bec à n'en pas finir pour une poignée de lettres, en famille, entre copains, à l'Assemblée nationale, à la radio ou télé, dans les transports.... La parole n'a pas dit son dernier mot.

        Certains n'ont jamais ce genre de problème. Ils ou elles ne sourient jamais et rit encore moins. Ne sortant jamais de leur réserve. Toujours extrêmement sérieux ( parfois le flacon sans l'esprit), le doigt sur la couture de la pensée. Guère enclin à adopter comme mode de vie la proposition de René Char: "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience." Les juger ? Pourquoi devrait-il ressembler aux adeptes de la vanne ? L'humour, comme l’amour, ne se décrète pas. Chacune et chacun libre de ses mots et sa manière de converser ou de rester silencieux.

        Plaisanter et rire ne sont pas une obligation. Fort heureusement qu'on n'a pas l'obligation de trouver drôle la blague en ouverture de ce billet. Et même de la qualifier de lourde et sexiste. Ça s'appelle tout simplement la liberté d'opinion et de critiquer. Toutefois, il me semble que nous sommes dans une période du diktat du rire. Tout ce qui n'est pas dérision ou auto-dérision est comme ringardisé. Voire méprisé. Rien de pire que cette injonction à devoir rire de tout. Tout le le temps et sur tous les sujets. Une injonction certes beaucoup moins dangereuse et conne que les barbares voulant couper la tête de tous les crayons qui dépassent. Plusieurs en sont morts et d'autres blessés à vie. Mais on a aussi le droit de rire de rien. Et avec n'importe qui.

       Retour toujours à la même case. L'acceptation que l'autre ce n'est pas soi. Qu'il n'a pas eu notre enfance, ni la même éducation, et ne vit pas de la même manière que soi. L'un des meilleurs exemples est celui de tous les intégrismes religieux marchant côte à côte contre le mariage pour tous. En effet, ils étaient tous unis contre l'autre pas comme eux; tout en se détestant. Nombre d'autres exemples de ce genre de désir de destruction de ce qui ne rentre pas dans son miroir. Même avec de bonnes causes (des combats légitimes et progressistes) devenant quelques fois du matraquage frisant l'intolérance à l'égard des autres modes de pensées.  Refusant l'écoute d'un autre point de vue que le sien et celui de ses proches. Au risque de décrédibiliser et vider de sa substance la cause défendue.  L'incritiquable reste l'un des grands poisons des grands idéaux. Un empoisonnement entre soi. Certains "istes" et autres "injonctions libératrices" peuvent s'avérer un chantier de nouveaux murs. Se méfier de "sa bonne parole" est un moyen de ne pas l'étouffer ?

        Chacun d'entre nous est borné et con sur tel ou tel sujet. Même le plus ouvert des esprits. Cette imperfection qui fait que nous ne sommes pas des algorithmes obéissant à la machine. Certes bornées, mais ça n'empêche pas, grâce aux frottements des idées et diverses rencontres, d'évoluer, et même être capables de changer d'avis. Accepter de s'être trompé. Remettre une dose de doute dans sa sauce habituelle. Même si, à cause de l'âge, de la prégnance de son éducation, des restes de ses visions et certitudes de gosse, de la part invisible sous sa peau, on restera fermé sur certains sujets. Pour ma part, je ne crois pas que la greffe de l'écriture inclusive se fera sur ma main. Mais sait-on jamais... Cela dit, changer d'avis peut-être aussi agréable que de voyager. Changer l'eau de son regard sur le monde. Tout ça n'est possible qu'en acceptant que l'autre est lui-même.  Et même si ça nous déplaît. Ne pas l'enfermer dans une projection de soi et de son histoire.  Désolé pour l'immense Arthur de Charleville-Mézière.

        L'autre n'est pas je.

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