Ventre à charge

La bête sauvage est sortie de mon ventre. C’est bien mon fils. Le monstre que j'ai mis au monde. Comment s’appelle-t-il ? Pas son nom qui est le plus important. Ni son âge, ni la couleur de ses yeux, ni son niveau scolaire…N’importe quel corps peut-être une arme de destruction. L’essentiel reste l’acte. Ses mains ont commis l'horreur. Irréversible. Comme mon amour de mère.

 

 © Christian Creseveur © Christian Creseveur

 

              La bête sauvage est sortie de mon ventre. C’est bien mon fils. Je le reconnais. Le monstre que j'ai mis au monde. Comment s’appelle-t-il ? Je ne sais plus. Pas son nom qui est important. Ni son âge, ni la couleur de ses yeux, ni son niveau scolaire… N’importe quel corps peut-être une arme de destruction. L’essentiel reste l’acte. Même s’il a été commis avec des mains identifiées. Des doigts qui ont laissé l’horreur en héritage. Pourquoi vous me posez toutes ces questions ? D’où il vient ? Vous avez tout dans vos ordinateurs. Laissez-moi tranquille avec ça. Moi, je sais quelque chose que personne d’autre ne peut pas savoir. Même vos grands flics, journalistes, historiens, scientifiques… Ils ne le savent pas. Car je suis la seule au monde à le savoir. Mieux placée pour dire ce qui ne peut se dire avec la bouche ou sur un clavier. Le tueur a passé neuf mois dans mon ventre. En moi.

      Quand c’était ? Encore vos questions. Toujours vos questions. C’était au siècle dernier. Il y a quinze jours. Quatre-vingts ans. Des millénaires. Je ne sais plus. Juste une certitude : le monstre a séjourné là, derrière la cloison de ma peau. Je suis sa mère. Et son premier domicile connu c'est mon ventre. Avant de sortir et respirer le même air que ses futures victimes. Combien de personnes tuées de ses mains ? Une ? Dix ? Des milliers ? Des millions ? Je ne sais plus. Ni le lieu de son crime. Je ne peux donner de détails. C’est si loin, si profond en moi. Mais tout est écrit dans les journaux ou enregistré quelque part. C’est votre travail. Pas le mien. Votre mémoire à vous. Une mémoire avec des écrans, des mots, des chiffres… Vous voulez juger et condamner. Certains vont essayer de comprendre. C’est normal tout ça. Son corps appartient à la justice et à l’histoire. Vous en ferez ce que voudrez. Mais une part de lui restera à jamais uniquement à moi. Sa trace inscrite dans ma chair. Le fruit de mon ventre.         

       Pas le pourri que vous connaissez. Je vois quelqu’un d’autre que l’image dans les journaux papier ou à la télé. Son visage comme mon reflet dans un miroir. Rouge a peut-être raison : l’ombre de son père présente aussi. Juste une ombre. Il n’ a su être qu’une absence. Rouge ne peut pas comprendre. Une giclée de sperme n’a pas la même valeur que neuf mois dans le ventre. Il ne faut pas tout confondre. Pas sa première ni dernière giclée de sperme. Seul ou dans le corps d’une autre femme ou homme. Mais je m’en fous de sa vie. Nous deux  c’était juste un accident. Ou simplement la rencontre de deux individus programmés pour reproduire l’espèce. Comme n’importe quel autre animal. Un homme est passé, a posé sa graine, puis il a regardé par la fenêtre et vu un autre cul… Une ordure d'homme.

     Rouge me dit que tous les hommes ne sont pas pareils.On l’appelle comme ça à cause de ses cheveux. D’autres le surnomment Géant rouge pour sa taille.On s’entend bien. Le seul avec qui je peux parler. Pour de vrai. Avec les autres, je finis toujours par m’énerver. Eux, ils entendent mes mots, pas ma parole. Rouge déteste quand je dis « les ». C’est plus fort que moi. J’ai besoin de mettre les gens dans des cases. Un homme me trahit, tous les hommes sont des traîtres. Grâce à Rouge, je me bats contre mes raccourcis. Surtout depuis que je suis passé du côté des «les». Pour la majorité des gens ; mon fils, moi, son père, nos ancêtres, tous dans le même sac. Inutile de parler de son père. Revenons au reflet. Celui qui me sourit. Comme s’il allait traverser le miroir dans l’autre sens. Comment est son visage ? Aux antipodes de celui du monstre sur les écrans. Non. Comme deux êtres dans un même corps. Sans doute la seule à encore voir l’autre visage... Le plus beau jour de ma vie quand l’infirmière l’a mis contre ma poitrine. Mon bébé entre mes bras. Les bras d’une femme si heureuse. Le battement de son cœur de l’autre côté de ma peau. J’avais fermé les yeux et posé la main sur son crâne. Première caresse à mon fils.       

     Pourquoi cette image d’une immense joie ? Alors que lui n’inspire que le dégoût et la haine. Et même un désir de vengeance. Je comprends ces réactions. Impossible pour un être du côté de l’humanité de ne pas ressentir au minimum un dégoût. Avec la peur que d’autres bêtes comme lui tournent autour de soi et des gens aimés. Aussi étrange que ça puisse paraître ; moi aussi, j’ai ce genre de réaction à son acte ignoble. D’un seul coup, il n’était plus le plus beau jour de ma vie. Devenu qu’une bête sauvage assoiffée de sang. Comme tous, j’ai haï le monstre. Jusqu’au point d’avoir regretté de l’avoir mis au monde. Pas de victime s’il n’était pas sorti de mon corps. Qu’est-ce qui me fait passer de la même haine que des millions d’autres à l’être que j’ai le plus aimé ?

    Des photos et des mots. D’un côté sa face de bête sauvage et publique. Suffit de croiser son visage sur écran ou lire une phrase sur lui pour me donner envie de le détruire de mes propres mains. Et dans un tiroir de la même commode : ses photos dans les albums. Des dizaines et dizaines de photos de son autre face. Très peu de clichés de son père et d’autres gens. Surtout lui. Comme si j’avais accumulé des preuves pour dire un jour au monde qu’il se trompait. Erreur sur la personne. Un si beau sourire ne peut devenir celui d’une bête sanguinaire. Un usurpateur avait emprunté sa chair pour commettre des actes horribles. Quelqu’un d’autre que mon fils qui a du sang sur les mains. C’est juste un cauchemar. Le jour allait frapper au carreau. Et je me lèverai comme tous les matins. La mère du vrai.       

        Rouge me répète sans cesse que je me trompe sur mon ventre. Tu n’es pas seule responsable Ton fils est aussi issu d’une paire de couilles. D’abord un spermatozoïde. Sors de cette culpabilité d’avoir abrité un monstre dans ton ventre. C’est la conjugaison de deux êtres. Plus d’autres éléments. Certaines de votre volonté et d’autres qui vous dépassent. Tous les deux responsables en partie et en même temps irresponsables. Vous êtes deux plus le monde à l’avoir conçu cet enfant qui est devenu un tueur. Cesse de tout simplifier parce que ça t’arrange. Arrête de dire que c’est un monstre ou une bête sauvage. C’est un humain. Pas un Martien. Notre semblable. Tu ne veux pas sortir de ton idée, car elle au moins tu la connais. Nous sommes tous comme ça. Avec nos chaussons prêts sous le crâne et la poitrine. En tout cas, ne te laisse pas enfermer dans la culpabilité où on enferme les femmes depuis la nuit des temps. Votre ventre donnerait la vie et la mort. L’homme a aussi sa part dans cette histoire. Sors un peu tes yeux de ton ventre et pense à autre chose.

Oublie.
Oublie.
Oublie.

        Facile pour lui de me conseiller d’oublier. Son ventre n’a jamais porté de bête sauvage. Il m’engueule chaque fois que je lui en parle. Pas par malveillance. Il veut m’aider. C’est celui que je préfère ici. On parle beaucoup. De tout, de rien. Surtout lui qui parle. Moi je n’ai pas grand-chose à dire. Sauf sur ma douleur. Parfois les bons moments que m’a offerts mon ventre. Arrête de me montrer tes photos ! Marre de tes histoires de ventre et de bête sauvage. Le monde ne s’est pas arrêté après l’horreur de ton fils. Il en a connu d’autres. Ton fils et ton ventre ne sont pas le centre du monde. Il continue de tourner pour sept milliards d’individus. Lâche ton ventre et parle plutôt… Tiens par exemple: l’oiseau qui passe au-dessus des arbres. J’ai levé la tête, trop lentement, car il avait disparu. De quoi parler ? J’ai fouillé le ciel. Combien de temps sans l’avoir regardé ? Le ciel n’était pas mort. J’ai ouvert la bouche : un nuage est sorti. Quelques fois de longs silences partagés avec Rouge. Assis sur le même banc. Chacun le regard au bord son vide.

      Aujourd’hui, le grand jour pour moi. La sortie définitive. J’ai glissé l’album photos dans mon sac. Impossible de toutes les emporter. J’ai dû faire un choix. Me maquiller ou pas sous le masque ? Je sors mon bâtonnet. Pas un jour sans rouge à lèvres. Une habitude prise depuis l’imitation de ma mère. Je voulais être elle. Personne d’autre. Jusqu’à ce que j’ai préféré être n’importe qui, mais surtout pas ma ma mère. Faisant tout pour effacer nos ressemblances physiques. En vain. J’ai essayé plusieurs femmes. Pour finir par en garder une. Un choix peu après mon quarantième anniversaire au mois de décembre. Un reflet… Encore un. Je me rends compte que les reflets, les miroirs, les fenêtres, sont très importants dans mon histoire. Ce jour-là, c’était devant la vitrine d’un Tabac-Librairie-Papeterie. Journaux, magazines et livres, occupaient tout l’espace. Je vérifiais l’état de ma tignasse n’obéissant pas longtemps au peigne. Présentable ou trop sauvage pour un rendez-vous boulot ?

     Mon visage se retrouvant au milieu d’hommes et de femmes. Beaucoup de connus, avec sourire papier glacé. Quelques visages inconnus, certains tendus et comme anxieux. Après avoir regardé mes voisins de vitrine, j’ai posé les yeux sur la femme à tignasse. Elle me fixait. Une chaleur soudaine sous ma peau. Comme si un soleil d’été s’y était glissé. Je me suis trouvée belle, intelligente, et puissante. Une femme indestructible. Je l’aurais ce putain de boulot ! Parce qu’il était pour moi. Puis je lui tendrais son pain au chocolat habituel à la sortie de l’école sans lui dire que j’avais eu le boulot. Il lirait la nouvelle dans mon regard et la paume de ma main. A cet instant précis, devant une vitrine, une femme venait de naître. Celle que j’avais décidé d’être. Avant de mourir quelques années plus tard devant un écran de télé. Le reflet de la bête. Bon, y faut que j’y aille. Mon train ne va pas tarder.

     Revenir enfin chez moi.

 

_ Merde ! Elle s’est encore tirée.

     Trois hommes et deux femmes fument sur un balcon. Ils sont au deuxième étage d’une immeuble vitrée en longueur. Tous les yeux sur l’allée principale bordée de pins. Un sac de sport en bandoulière, une femme se dirige vers un portail ouvert. D’un pas déterminée.

_ Qui va la récupérer ?

Une femme sourit à son voisin de pause clope :

_ À mon avis, y a que toi qu’elle ne va pas insulter. T’es sa blouse blanche préférée.

L’homme, un géant aux cheveux roux, pousse un soupir et écrase sa clope.

_ Bon pour me retaper l'histoire de son ventre.


 NB: Cette fiction est inspirée d’ une formule revenant souvent après certains actes : du vol de vélo au pire crime. « De toutes façons, les premiers responsables sont les parents. ». À plusieurs reprises, j’ai entendu (aussi de la part de femmes) en rajouter une couche supplémentaire sur le dos des mères. Souvent taxés de responsable et quasi-coupables d’avoir hébergé l’arme du crime en elle. Des reproches rarement adressés à des mères de marchands d’armes, de princes du pétrole tueurs, de ministres du sang contaminé, de « pousse au pire» des médias et de la politique, de détourneurs de fonds, de  grands pollueurs détruisant la faune et la flore…  Dans tous les cas, le ventre de la femme a souvent bon dos.

 

 

 

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