Débit de mots

« Depuis que les bars sont fermés, on est plus au courant de rien.». C'est le texto d'un copain. Sombre vision que tous ces «débits de paroles» clos. Avec leur rideau métallique de silence. Remplacés par les débits de mots sur la toile ?

 

 © Gilles Delbos © Gilles Delbos

                                              

                                                         «Je me mis enfin à réfléchir, c’est à dire à écouter plus fort. »

                                                         Samuel Beckett

 

                                                                                                       Pour Gilles D et les autres voyageurs...

      

                  Contre vents et se marrer. La phrase m’est restée en mémoire. Contrairement au visage du mec ou de la nana l’ayant prononcée. Où l'ai-je entendue ? Sans doute une énième formule de bistrot. Bar. Rade. Troquet. Vous vous souvenez ou pas de ces milliers d’endroits de France ? Certes moins nombreux que les mairies. Plus que les bibliothèques et les lieux de culte. Même si la religion a pas mal remplacé l’assommoir. Pourtant les bistrots font moins de dégâts que les religions. Si ce n’est au foie des piliers de bar. Bientôt partout des changement de propriétaire de ces rades ? Avec comme nouvelle enseigne « Covid 19 m’a tuer » ? Espérons que la majorité d’entre eux résistera. Un espoir partagé avec beaucoup de passagers de comptoirs. L’espace public des villes que j’ai le plus fréquenté depuis mes quatorze ans. Accompagné d’adultes ou baratinant sur mon âge pour franchir le seuil des débits de boissons. Mon premier se nommait « Bar de la Paix.». Début en quelque sorte d’une partie de ma formation en « sciences humaines ». Sans le filtre de la théorie. Directement en travaux pratiques. Que d'heures d'études sans le moindre diplôme à la sortie. Uniquement des ardoises. Pas cher payé finalement pour un tel frottement d’histoires de toutes sortes. Des pépites et de la boue. Un catalogue d’humanité dans ce qu’elle a de plus moche et de plus beau. "Le comptoir est le Parlement du peuple", écrivait Balzac. Un espace idéal en effet pour prendre la température d’une société. Surtout dans une période comme celle que nous traversons. Un corps social avec d’importantes poussées de fièvre et de confusion.                                                                                        

« J’ai arrêté d’écouter France Culture. Une radio devenue obsessionnelle et centrée que sur certains sujets. Plus que de la littérature et ciné de noirs, d'arabes, et LGBT. J’ai rien contre les artistes noirs, arabes, ou non-hétéros. Ni qu’ils évoquent leur problématique. Certains de ces artistes m’intéressent. D’autres moins. Mais ras le bol d’entendre toujours parler des mêmes sujets. LGBT. Noir. Arabe. LGBT. Noir. Migrants. LGBT.Arabe. Noir. Tout le reste du monde a-t-il disparu des radars ? »

          Qui a tenu ses propos  dans un bar ? Un blanc non privilégié vivant dans un quartier populaire du 93. D’autres, ici ou là, expriment les mêmes interrogations. Elles n'émanent pas uniquement des « prolettrés » blancs ? Une question traversant tous les milieux sociaux. Raciste et phobique de tout ce qui n’est pas hétéro blanc ? Pas du tout. En tout cas pour l'homme qui parle. C'est un copain d'enfance. Sans la moindre once de racisme ou quelconque phobie. Juste une grande lucidité et fatigue. L’usure des blancs déclassés (euphémisme cache-misère et précarités) conscients d'une forme de mise à l'écart. Plus bancables en termes d'images. Relégués dans l'ombre. Qu’ils écoutent France Culture ou regardent BFM. Étouffés entre les bas du front identitaires et les islamistes. Circulez, il n’y a plus rien à espérer pour vous. Désolé mais il y a d’autres combats prioritaires que vos souffrances de p'tits blancs. Cessez d'être égoïstes et ne penser qu'à vous.Nous sommes concentrés sur l’avenir de l’humanité. Pour plus de progrès et d’ égalité. Pas d’inquiétude. Nous ne vous oublions pas. On vous sonnera aux prochaines élections. Important le Front républicain contre le fascisme. No Pasaran !  Le foutage de gueule récurrent depuis des décennies. L’urgence de certains combats légitimes ne doit pas masquer les douleurs de déclassés blancs. Déboulonner ne veut pas dire en écraser d'autres devenus plus fragilisés dans le nouveau rapport de force. Trop facile de les étiqueter d’un « beauf » sans appel et réducteur. Certains le sont. Comme d’autres sont « bobos ». Une façon de les disqualifier d’emblée pour nier leurs maux ? Les nouveaux invisibles de la République et des médias ? La question peut se poser puisqu’ils nous la posent. De plus en plus. Une question adressée entre autres à nous (blancs ou pas) vivant ailleurs que dans les quartiers populaires. Le plus souvent des artistes ou – et - donnant des leçons de ce qui est bien et pas bien. Les « p’tits blancs déclassés » toujours dans l’abstention ? Céderont-ils aux sirènes des vendeurs de haine ? Dégoupilleront-ils dans les urnes en 2022 ? De fortes probabilités qu'ils finissent par basculer. Ne serait-ce que pour produire un électrochoc. Puisqu'ils ne peuvent pas se lever et se casser de leur quartier. Ni étaler leur colère et états d’âme de blancs non-nantis dans une tribune de Libé. Juste parler entre eux. Souvent dans les bars. Avant qu’un virus ne vienne aussi leur boucler ce lieu de paroles. Le bistrot plus fiable que les instituts de sondage?  

     Ce billet est inspiré du texto d’hier d'un copain en ville. Toujours dans le 93. « Depuis que les bars sont fermés, on est plus au courant de rien.». Pourtant le copain est photographe de presse dans un journal municipal. Sa chevelure et barbe grisonnante plus connues que le défilé des élus de la ville. Des générations d’habitants ont voyagé via son objectif. Lui aussi glanait nombre d’infos dans les bars et restos de la ville. Celles qui ne se distillent nulle part ailleurs. Les morts d’abord, très rarement des naissances, le bulletin de santé de tel ou tel couple, les entrées et sorties de prison, le nouveau cuistot meilleur que le précédent, l’entrée à Sciences-po du fiston ou de la fille, un machette imprimant sa colère sur un comptoir, la nouvelle bagnole de l’épicier… Tour à tour Gala et rubrique nécrologique du Monde des passagers de comptoirs populaires. Avec des infos de coin de rue ou en provenance de l’autre bout de la planète. Revue de presse locavore de la proche réalité et de l’actualité niagarante des écrans et ondes radio. Des mots, des mots… Sans modérateur distribuant de bons ou mauvais points. Si ce n’est l’humeur du patron ou les plus grandes gueules. Parfois un coup de tête vient s’inscrire dans la charte de modération du jour. Que de la subtilité et dentelle poétique tous les jours ?

        Pas plus, ni moins qu’ailleurs. Comme sur des plateaux télé ou radio, dans des dîners bourgeois, au collège de France, dans une ferme au fin fond d’un bled paumé, sur un plateau de danse contemporaine, dans un Kebbab, au Lavomatic... Même taux de poésie et de subtilité à tous les étages. Pourquoi ce dénominateur commun à des univers en apparence tellement éloignés ? Parce que la poésie et le subtil ne peuvent se modérer. Ni s’acheter ou s’obtenir avec un diplôme avec en-tête officiel. En fait, une affaire le plus souvent individuelle. Même dans tel ou tel bar crasseux avec des pouces gratteurs à un euro et BFM comme papier peint. Parlement du peuple mais aussi Maison de la poésie et du verbe. « Tu peux prier Dieu ou le Père Noël, mais pas boire un verre entre potes et potesses. On a qu’a changer le nom du bar. Mettre « Chez Dieu » ou « Bar du Culte». Ou «Café du Père Noël». Sinon « Crédit Spiritueux». Juste le droit de trimer ou toucher le RSA et s’éteindre sur son canapé devant la télé. Même plus la possibilité de se postillonner nos rires et conneries. Que la voix de son maître plasma ou d’ondes. Fais chier cette année de merde ! ». Colère et tristesse des amateurs de comptoir s’exprimant sur la toile. Leur salle de spectacle et université est dernière sur la liste des ouvertures présidentielles. Sombre vision que tous ces « débits de paroles » clos. Tant de mots en attente derrière des rideaux de fer baissés.

        Remplacés en partie par les débits de mots sur la toile ? C’est vrai. Des sortes d’apéro-tweeter. Avec finalement plus d’insultes et de boue dans le virtuel (soi-disant modéré) qu’au bar de la réalité. Sans les odeurs et sensations ressenties in situ. Comme de regarder et entendre la mer derrière un écran plasma, sans pouvoir se mouiller les pieds ou recevoir une fiente de mouette. La langue, celle en expression directe du producteur au consommateur, erre derrière son masque dans des villes et villages fantôme. Ses phrases se heurtant à un mur de tissu. Une langue des rues devenues des couloirs à ciel ouvert ouvrant sur trois portes : Travail Famille Supermarché». Tout le reste, qualifié de non-essentiel, est verrouillé. Après les arbitres des élégances, ceux de l’essentiel ? En guise de lot de consolation sanitaire le drive. Glisser un é entre le d et le r pour résumer 2020. Une année totalement à la dérive. Avec l’impression que personne ne sait où elle se dirige. Comme du cabotage au jour le jour.

Survivre.

    Chaque histoire en suspens. Celle du pays et du monde aussi. Pause. Suspension. Attente. Les mots les plus gravés dans les regards masqués. Planquées même au cœur des phrases les plus anodines. Quoi que vous fassiez, ils sont présents. Combien de temps encore ? La question que tout un chacun se pose. Pressé de reprendre sa panoplie de vivant. Pas nécessairement de bon vivant. Juste vaquer normalement à ses occupations de simple mortel. Sans avoir besoin de passeport quotidien pour traverser la route. Et de tout l’équipement de survie en période de pandémie. Un jour, c’est sûr ; les jours d’hier reviendront. Sans masque. Mais avec le casque d’une époque bien plombée. Coincés entre la connerie humaine des uns et des autres. Sans oublier la sienne.

     Ne plus croire en rien, c’est facile. Et en plus pas du tout original. Suffit de tendre l’oreille, regarder un écran ou se plonger dans du papier encré par les nouvelles du monde. Tout nous pousse vers le «croire en rien». Ou uniquement en Dieu ou au Marché. Ça ou rien. Tous encultés par Dieu ou le CAC 40 ? Le pessimisme est sans doute le sentiment le mieux partagée de cette année. Alarmisme. Défaitisme. Inquiétude. Hypocondrie. Mélancolie. Neurasthénie. Chacun choisira son synonyme préféré pour pessimiser seul ou avec gestes-barrières. Le catastrophisme beaucoup plus ancré en nous qu’auparavant ? Plus que pendant l’occupation ou d’autres terribles événements de l’histoire de France ? Incomparable un virus et une guerre entre nations. Pas de troupes militaires avec des drapeaux « Covid 19». Autre temps, autres trouilles. Et ligne Maginot sanitaire ?

    Sans chercher à comparer avec le passé, le pessimisme d’aujourd’hui est légitime. Nourri par la situation actuelle de notre monde. Guerres (virtuelles sur nos écrans et en sang et chair ailleurs), attentats, racisme, antisémitisme, féminicides, pollution… Rien ne va plus. La planète va droit dans le mur. Pas un jour sans une annonce de la fin de l’humanité. Même dans certains silences. Tout est foutu est le slogan le plus fédérateur. Plus fort que « L’internationale » ou tous les prêches religieux. Même des gosses en colère nous le répètent que c’est foutu. Souvent les mêmes ne voulant pas reproduire l'espèce humaine. Malgré la fin du monde en boucle, sept milliards d’individus continuent de se réveiller et se lever chaque matin. Que ce soit pour une vie de merde ou fort intéressante. Debout même avec la peur au ventre, ils vont continuer de travailler, manger, boire, baiser, créer, s’engueuler, se recoucher… Pourquoi ne s’arrêtent-ils pas puisque tout est foutu ? Rester sous la couette ou vider sa cave à vin en regardant le temps passer. Qu’est-ce qui motive ces Sisyphes masqués ?

       L’optimisme. Un petit clic droit sur le mot. Euphorie. Gaîté. Aise. Béatitude. Bonheur. Détente. Soulagement. Autant de synonymes que pour le pessimisme. On aurait pu y ajouter aussi force d’être et énergie. Vivre contre vents et marre de tout. Miser tout sur le souffle sous la poitrine qui nous fait avancer jour après nuit. Un carburant mêlé en réalité d’optimisme et de pessimisme. Aussi indispensable l'un que l'autre. Sans oublier la colère, la révolte, l’indignation, la contemplation, la beauté, la boue, nos contradictions… Avec l’ombre permanente de la trouille de la mort. Jamais très loin. Pas un masque ou de l'hydrogel pouvant la faire fuir. Ni de grenade amputeuse ou bouffeuse d’yeux pour la disperser façon puzzle nouvel ordre. Une trouille et en même temps un des combustibles pour alimenter notre moteur à doutes et questions. Que serions-nous sans elle ? De banales mécaniques interchangeables. Une trouille qui rend unique. De plus, son ombre n’empêche pas de vouloir se dorer la pilule à une terrasse de café ou sur une plage. Le soleil reste un de nos meilleurs aimants.

     Celui qui nous sort du pieu pour aller participer au chantier. Un voyage au quotidien. Le sien et celui de notre siècle. Souvent qualifié de siècle en panne de lumière. Une réalité. Mais beaucoup, anonymes ou pas, se battent pour rétablir le courant. Tout compte fait, l’optimisme ne serait-il pas plus puissant que le pessimisme ? Sinon tout s’arrêterait d’un coup. Black out planétaire. Ce qui est loin d’être le cas. L’optimisme ne remplit pas un frigo ou un ventre mais il aide à tenir debout. Et mettre un pied devant l’autre. La meilleure solution pour traverser les rideaux obscurs de 2020. Résister aux virus visibles et invisibles. Pour toujours progresser plus. Faire tourner cette planète. Continuer le voyage le plus longtemps possible. Et dans les meilleures conditions. L’idéal serait de voyager « tous en première classe ». Un voyage avec des milliards de passagers libres et égaux.

        Quelles activités pour ne pas trop s’emmerder durant notre voyage individuel ? Car, quoi qu’il se passe, et même pour les plus altruistes d’entre nous ; le départ et le terminus se font toujours solitaires. Même avec une main aimante dans la sienne. Solitude naturelle quand le réveil s’arrête sous sa poitrine. Revenons à notre voyage. À chaque passager de trouver sa façon de tuer le temps ou au contraire le faire vivre. Tous embarqués, avec nos corps comme bagages, dans un périple dont personne ne sort vivant. Même celles et ceux pétant plus haut que leur QI. La dérision et l’auto-dérision peuvent aider à se passer de son nombril. Et de son ego. Que restera-t-il des deux ? Chercher dans votre poussière finale... Vital de savoir se marrer au vent de l’éphémère.      

       Et apprendre la langue des silences.

 

 

           

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.