Banque planétaire

C'est un jour sous très haute surveillance. Pour cause d'un transfert de fonds international.« Vous avez été embauchés dans la plus importante banque mondiale. L’équipe que vous venez d'intégrer est chargée de la sécurité des fonds entreposés dans nos locaux. Tous les gens travaillant ici sont triés sur le volet. Vous êtes au siège de la banque la plus puissante du monde. »

 

               C'est un jour sous très haute surveillance. Ce matin, la sécurité a été renforcée à cause d’un transfert de fonds. « Vous avez été embauchés dans la plus importante banque mondiale. L’équipe que vous intégrez est chargée de la sécurité de tous les fonds entreposés ici. Tous les gens travaillant ici sont triés sur le volet. Vous ne travaillez pas pour n’importe quel établissement. C’est le siège de la banque la plus importante du monde.». Le responsable des ressources humaines a dégainé tous les superlatifs pour encenser SA banque. Je l’ai écouté d’une oreille distraite. Pour moi comptait surtout ma signature au bas du contrat. Trois mois à l’essai avant une embauche définitive. Une énorme satisfaction pour moi d’avoir été pris. Je n’y croyais pas en voyant la queue devant la salle de l’entretien. Que deux à avoir été choisis parmi des centaines de candidats. Notre chef d’équipe, après le discours ampoulé du responsables des ressources humaines, nous a mis la pression dès le premier jour. En nous faisant visiter dans les sous-sols où était entreposés le trésor de guerre de cette banque. « Vous commencez dès la semaine prochaine. Je vous préviens: au moindre retard c’est la porte. Et pas d’absence injustifiée. Je vous salue messieurs.». Il puait l’alcool. Une odeur qui m’avait mis mal à l’aise. Ce type surnommé Jo, pit-bull à la première rencontre, a rangé ses crocs très vite. Un tendre derrière les apparences. Nous sommes devenus de très bons amis. On se voit souvent hors boulot. Je l’ai aidé à décrocher. Il ne boit plus d’alcool. Jo est abstinent depuis un an.

        Une banque ultra sécurisée. Rien ne sort d’ici sans un impressionnant protocole de sécurité. Pareil pour tout ce qui rentre. Un vrai bunker avec caméra et alarmes très sensibles. Jamais vu non plus un tel système anti-incendie et autres dégâts. Pourtant des années que je travaille dans la sécu. D’abord comme convoyeur transportant du liquide de banque en banque. Sept années sur les routes avant d’être muté sur un autre poste. Un poste beaucoup plus tranquille. Même si un braquage était possible. Mais nettement moins probable que sur les convoyages. J’avais vécu trois attaques. Dont la troisième avec flingue bout touchant sur le front. C’est là que j’ai demandé à travailler en dépôts de fonds. Le lieu où les convoyeurs venaient chercher tout le liquide. Une des plaques tournantes des billets avant leur transport dans les banques ou des supermarchés. On travaillait en sous-sol à surveiller des sacs de billets et des coffres remplis d’or. Un boulot plutôt peinard. En tout cas sans la tension du convoyage de fonds. Susceptible d’être braqué à chaque carrefour ou devant une banque. Les petits jeunes de la profession joue parfois au cow-boy. Ça ne dure pas très longtemps. L’inquiétude remplace la frime sur leur visages. Soulagés qu’à la fin de chaque service. Trois années donc sans la peur au ventre.

       Avant ma dégringolade pour une histoire d’amour. j’avais retrouvé une fille du lycée sur Copains d’avant. J’ai tout plaqué pour elle. Tout s’est fait très vite. Pour, au bout du compte, se rendre compte que les amours d’enfance ne résistent pas à un évier plein de poils de rasage, une mare quotidienne dans la salle de bains, le nuage de clope dans l’appartement, les soudaines colères, la jalousie.... Et la première gifle.  Elle m’a plaquée dès le lendemain. J’ai voulu retourner vers ma femme. Elle vivait avec un homme rencontré sur un site de rencontre. Puis tout s’est déroulé aussi vite que mon coup de foudre rétroactif et foiré. J’ai plongé dans une dépression soignée à grandes rasades d’alcool et pétards. Le début de la descente classique. Bien sûr j’ai été vidé de mon boulot. Quasiment cinq années à me détruire à domicile. « Papa, tu pues et t’es pas beau. Je t’aime plus.». Des mots électrochoc de ma gamine âgée alors de cinq ans. Le jour même, je sonnais à la porte d’une association contre alcoolisme. Je suis complètement clean. Tout en restant un alcoolique à perpétuité dans le fond. Fragile chaque jour. Encore plus les nuits d'insomnie traversées par les démons et fantômes. Un alcoolique désactivé depuis sept ans.

         Retrouver un boulot a été une autre paire de manches. Dans la sécu depuis l’âge de dix-huit ans. Je ne savais pas faire autre chose. « T’es trop vieux pour ça maintenant. Le boss veut prendre que des jeunes maintenant sur le terrain. Il a pas tort. Pas un sport de nos âges. Place que jeunes. Moi je suis passé chef d’équipe et je reste au bureau.». Fabien, mon plus ancien collègue, m’a conseillé de chercher dans un autre domaine. J’ai frappé à d’autres portes de boîtes de sécu. Toujours la même réponse négative. Sauf une qui m’a envoyé dans un zone industrielle. Une semaine comme vigile dans un supermarché avant de m’engueuler avec mon supérieur. « Tu me vois l’arrêter cette femme. Et lui reprendre ses pâtes et ses gâteaux au miel comme à une gosse. Cette pauvre femme a l’age de ma grand-mère.». Je détournais les yeux quand certains clients, notamment les plus vieux, passaient en caisse avec des produits volés. Deux mois après, le téléphone sonna. C’était ma sœur qui avait lu une annonce sur le Net. Une banque cherchait deux agents de sécurité pour sa réserve. L’annonce à peine lue, je l’ai supprimée. Persuadé qu’il embaucherait en priorité un jeune. Ma sœur a insisté. J’ai continué de refuser. « Papa, tu me dis toujours qui ne tente rien n’a rien.». Mon fils aîné M’a aussi tanné. Et j’ai fini par prendre rendez-vous.

      Mon bip a sonné. Il faut que je me rende à la sortie. C’est moi qui suis chargé d’ouvrir la porte et de la refermer après l’opération. « Aujourd’hui c’est un transfert important. Le chef de la sécurité interne sera là en personne pour piloter le transfert. Un transfert extrêmement important avec l’étranger. Je compte sur vous. Pas un grain de sable dans le rouage.». Inès, la directrice adjointe de la banque, a réuni toute l’équipe de sécu pour nous briefer. Elle était très soucieuse. J’avais esquissé un sourie. Que risquait-on ? Surtout où sont entreposés tous les dépôts. Ils se trouvent dans des souterrains avec un nombre de portes incroyables pour y parvenir. Personne viendra braquer les fonds en dépôt dans cette banque. En plus les braqueurs pourraient absolument rien faire de leur butin. Pas des fonds facilement monnayables. En tout cas pour l’instant. Certains finiront par vouloir faire main mise sur cette richesse.

    J’ouvre la porte. Plusieurs hommes et femmes pénètrent. Toutes les huiles de la banque les accompagnent. Plusieurs armoires à glace promènent leurs yeux à droite et à gauche. Mêmes regards fébriles que moi à l’époque des convoyages. « C’est super Papa ! Tu te rends compte que tu bosses dans la réserve mondiale de semences du Svalbard. Tu surveilles des milliers de graines des cultures vivrières du monde entier. Elles peuvent être conservées pendant au moins deux cents ans. Même s’il y a plus d’électricité et de Web. Tu gardes le coffre-fort le plus précieux de la planète. Je suis fier de toi.». Mon fils en a parlé à toute sa classe. Un de ses profs aimerait effectuer une visite avec les élèves. Pas mon fils qui bosse à plus de cent mètres sous le sol. Coincé sur une île pour travailler. Je n’ai pas du la même vision idyllique que lui. Pour moi juste un boulot. Pressé de prendre ma retraire et rentrer dans mon petit village. Et retourner pêcher dans ma rivière de gosse.

     Fabien m’a fusillé du regard. Puis il a posé sa tasse sur le guéridon. « Tu peux pas dire ça. Moi je préférerais bosser pour ta banque à toi que dans la boîte de sécu où je suis. Sûr qu’on achemine le fric pour que ça serve aux gens. Sans convoyeurs, pas de fric dans les distributeurs de billets. Pas à toi que je vais apprendre ça. On a débuté comme convoyeurs dans la même tournée. C’est sûr qu’on sert à quelque chose avec nos fourgons blindés mais… S’il y une catastrophe nucléaire, une guerre ou un autre truc terrible sur la planète, bouffer des billets de banque te fera pas survivre. Et tu te casseras les dents sur tes lingots d’or. Cette banque c'est vraiment un truc bien. Mais faut faire gaffe aux vautours qui pensent qu'au fric. Ils seraient capables de venir vider le grenier de la planète pour faire encore plus de blé. ». Il a éclaté de rire. Un rire jaune. Je l’ai senti très touché par ce que je lui avais raconté. Visiblement heureux de l’existence de cette banque. Pourtant le médecin ne lui a pas annoncé de bonnes nouvelles. « Nous on est sur la pente vers le trou. Mais faut penser à ceux qui montent sur le toboggan. Comme mes deux petits-enfants. Qu’ils puissent encore bouffer des crêpes à la mode Papy.». Première fois, à travers son regard, que j’ai ressenti l’urgence et l’utilité de cette banque de semences. Et ce matin, j’en ai la preuve. Ce sont des chercheurs syriens venus retirer leur dépôt de semences. Ils vont reconstituer une banque de semences dans leur pays ravagé par la guerre. Nourrir à nouveau tout leur peuple.  Leur déplacement se fait sous très étroite  surveillance. Les semences doivent voyager dans le secret le plus total. Avec notamment plusieurs escales prévues pour brouiller les pistes. Des semences plus importantes que n’importe quel chef d’État. Et plus vitales pour un peuple.

      L’alarme sonne. Que se passe-t-il ? Les armoires à oreillettes s’arrêtent au milieu de la travée. Pas la première fois qu’elle sonne. La plupart du temps à cause d’une mauvaise manip d’un des employés. Mais ce jour n’est pas comme un autre. La directrice adjointe me lance un regard inquiet. Je me précipite sur un des écrans de contrôle. Une silhouette stationne devant la porte. Qui ça peut-être ? Je zoome et pousse un soupir de soulagement. Aucun danger. C’est Jo. Notre chef d'équipe a encore oublié son badge. Je lui ouvre la porte et blêmis.

       Jo pue l’alcool.

NB) Cette fiction est inspirée d’une chronique ( impossible à retrouver sur le site) de Claude Guibal diffusée ce matin sur France Inter. Merci à la radio de nous emmener dès le matin dans ce genre de voyage. Un voyage complété par une visite guidée du grenier de la planète et cet article.

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