Le rêve de Lola

« Tu devrais faire ce métier là ma p’tite chérie jolie». Elle me découpait même les articles pour me les mettre dans ma chambre. Pour mon père,c’est clair :fais ce que tu veux dans la vie mais fais le bien. Des années qu’il me le répète fièrement. Et il croit me rendre libre avec ce genre de phrases à la con. Jamais ils ont pensé à me demander ce que je voulais faire.

 © Marianne A © Marianne A

 

 

             Le jour où je l’ai appris, j’ai voulu en parler tout de suite à Momo et David. C’est mes meilleurs potes depuis la 5e. Nous trois ça a pas été facile au début. Ils voulaient pas que je traîne avec eux, trop p’tite. Je leur foutais la honte. J’avais 11 ans, David 14 et Momo 12. Pas vraiment une question d’âge mais surtout parce que j’étais une gonzesse. Ils avaient honte avec leurs potes. Et maintenant on est toujours ensemble. Eux, ils me laisseront jamais tomber. Fallait que je leur dise. En plus, je leur ai jamais rien caché. Quand le connard de pote de mon père voulait me sauter, mon père me disait que c’était des mensonges pour me faire remarquer, et ma mère était devenue sourde et aveugle. Il me pelotait devant elle et elle voyait que du feu. Quand je leur ai dit à David et Momo, ils m’ont cru tout du suite. David lui a mis un coup de boule et le pote de mon père est jamais revenu traîner à la maison. Voilà, ma vraie famille c’est David et Momo. J’ai plus qu’eux deux.

       Comme tous les soirs, ils m’attendaient assis sur un banc du square. J’ai marché vite, très vite, prête à tout leur dire, sortir tout ce que j’avais dans le ventre. J’avais l’impression de marcher dans un brouillard. Et mon cœur qui battait très vite, je croyais qu’il allait imploser dans ma poitrine. Je me suis mordu les lèvres jusqu’au sang pour pas chialer. Surtout pas chialer devant mes potes. Je savais bien qu’il s’en serait foutu que je chiale mais je voulais assurer. Je me suis arrêtée à quelques mètres d’eux derrière la grille. Ils étaient de dos.

        David avait comme d'habitude la tête dans les épaules. Et Momo parlait en faisant de grands gestes. Je les ai matés discrètement en cherchant les mots… Mon cerveau était comme gelé, impossible de réfléchir. Combien de temps je suis restée plantée devant cette grille ? Pas facile de leur annoncer mais fallait que je le fasse. Momo m’a vu et a sifflé. J’ai couru vers eux… Je leur ai fait la bise et me suis assise.

     Si j’ai pas réussi à le dire à eux, c’est que je pourrai en parler à personne. Et puis à quoi ça servirait d’en parler. Ça changera rien du tout.

  Finalement, j’ai quand même trouvé quelqu’un à qui en parler : mon Smartphone. C’est David qui me l’a offert. Il avait l’air gêné quand il me l’avait donné, surtout quand je lui ai demandé où il l’avait acheté. Il avait baissé les yeux. Et moi j’ai regretté d’avoir posé une question aussi naze. Il allait pas me répondre : tombé du camion. Et puis, c’était pas grand chose, il avait pas buté un mec ou vendu des extas à un gosse. Il savait que je rêvais d’en avoir un. Faut dire que j’écoute de la musique du matin au soir. J’aime pas lire, j’aime pas la télé. J’aime que la musique, toutes les musiques… sauf le violon. Faut pas me parler de Bach ! Mon vieux portable était pourri, scotché de partout. Et en plus, il avait pas de dictaphone comme sur le Smart. C’est génial comme truc, tu peux tous enregistrer avec. Quand j’ai reçu ce cadeau, je pouvais pas me douter que j’allais passer des heures à parler à un bout de plastoque.

   Ma dernière oreille.

 

          Le jour est pas encore complètement levé. Ma mère marche sur l’avenue. Elle porte son bonnet que je trouve nul, celui qu’elle m’avait offert et que j’ai jamais voulu mettre. Trop la honte. Elle marche vite vers la gare. J’ai jamais compris pourquoi elle traçait comme ça alors qu’elle a toujours un quart d’heure d’avance sur son RER. Et quand elle sera assise dedans, mon père garera sa bagnole sur le parking, vérifiera si toutes les portières sont fermées et ira se pieuter après une nuit passée à surveiller des meubles chez Ikéa. Au RMI depuis un an, il a réussi à trouver ce boulot. J’espère qui va arrêter de nous faire chier avec les problèmes de tunes. Y pense qu’à ça et fait les comptes tous les jours. Un vrai obsédé qui calcule tout.

       Moi, je suis rentrée à 4 h du mat. Je me suis foutue au lit mais j’arrêtais pas de gamberger. Impossible de dormir. J’ai essayé de penser à autre chose mais rien à faire : ça revient toujours. Et je me suis collée devant la fenêtre de ma chambre. Y a que là que mon cerveau me lâche un peu… la tête. (petit rire) Je sais bien que ça va pas durer… Mais, tant que je suis à la fenêtre, je gamberge pas, enfin un peu moins. Depuis que je suis toute petite, je passe des heures à regarder dehors. Je sais pas pourquoi. Comme si j’attendais quelque chose…

      Autre chose.

      Quelque chose qui viendra plus.

 

       Qu’est-ce qu’ils foutent ? J’attends David et Momo depuis au moins une plombe dans le centre commercial. Je me suis calée sur un banc en face de l’entrée principale. J’arrête pas de les biper mais y répondent pas. J’espère qu’ils sont réveillés. En plus, y a un de ces mondes ici. J’étouffe. C’est David qui veut qu’on aille bouffer à la pizzeria. Il a touché le quinté dans le désordre. Chaque fois qu’il gagne, y veut qu’on aille bouffer une pizza. Je préfère le chinois mais Momo et David aiment pas parce qu’y a pas de pain. J’espère qu’ils vont vite se ramener. Qu’est-ce qui me veut ce gros con de moustachu ? Il arrête pas de me mater. Je suis sûre que sa gonzesse se tape les courses pendant qu’il mate tout ce qui bouge. Qu’est-ce qu’il a l’air con ! Et tous les autres ont l’air con, on dirait des moutons qui poussent leurs caddies. Même les gosses ont leurs caddies pour avoir l’air aussi ridicules que leurs parents. Je les déteste tous ! J’ai l’impression de voir mes darons en photocopie. Qu’est-ce qu’il fait, lui ? Y va pas venir me voir ? S’il approche le moustachu, je lui colle un coup de pompe dans les couilles. C’est ça casse-toi, va rejoindre ta gonzesse.

       Dans cinq jours, c’est Noël. J’ai jamais aimé Noël et encore moins cette année. Obligé de se taper le repas en famille avec des oncles et des tantes que je déteste. Toujours les mêmes vannes, les mêmes histoires de famille. Plutôt, aucune histoire. Rien de nouveau. Je sais d’avance exactement ce qu’ils vont dire. Et la tante Monique qui, quand elle sera un peu bourrée, me bassinera avec les mêmes conseils pour réussir ma vie. (elle change de voix ) « Tu vois, c’est pas tombé tout cru dans le bec mais Dan et moi on a quand même montés notre tabac. Tu devrais…». (elle reprend sa voix) Suffit que je la vois elle, habillée comme une poupée Barbie qui montre ses seins à toute le monde, et son pochetron de mari, pour pas avoir envie de réussir ma vie. Tout mais surtout pas ça. Fabien, le seul de la famille que j’aimais bien, est parti vivre à la Martinique. Cette année… Cette année, j’irai pas. Y peuvent plus m’obliger maintenant. Au moins, j’aurais gagné ça.

       Mon premier Noël tranquille.

 

        J’aurais pas dû leur en parler. J’ai cru que Momo allait s’effondrer. Je l’ai jamais vu dans cet état. Et David qui a pas dit un mot, il s’est levé et a fait les cent pas devant l’abribus puis… D’un seul coup, il s’est mis à destroyer la cabine télé- phonique à coups de pompes. Impossible de le calmer. Des gens ont appelé les flics et on s’est barrés.

         On a marché dans le froid. On est allés bouffer un kebab. Personne arrivait à bouffer, sauf Momo. David me regardait avec les yeux plein de larmes puis il s’est barré en courant. Y voulait pas chialer devant nous. Lui et Momo font partie de ces mecs qui éteignent la lumière pour chialer. Y veulent pas qu’on les voit faibles… Avec Momo, on a eu la trouille que David fasse une connerie, qu’il se foute en l’air. Il joue toujours au gros dur mais c’est le plus fragile de nous trois. On a tourné dans le quartier mais on l’a pas trouvé. Il avait disparu. Je suis même montée chez lui. Sa mère m’a ouvert à moitié à poil, défoncée aux médocs. Elle comprenait rien de ce que je lui disais. Alors, je l’ai poussée et j’ai fouillé l’appart, pas de David dans sa chambre aux volets fermés… Des années qu’ils les ouvraient plus… Où pouvait-il se planquer ? On a tracé vers le centre ville. Il était assis dans l’arrière-salle d’un bar tabac. Il s’est tiré aux chiottes en nous voyant. On s’est assis. Sur la table, un Rapido et une photo de nous trois. Il l’avait déchirée et reconstituée comme un puzzle. Il est revenu et j’ai bien vu qu’il avait chialé. On est resté longtemps sans parler.

      Puis on a traîné dans les rues.

 

           J’allume mon pétard. C’est David qui me l’a roulé, je sais pas le faire. D’ailleurs, je sais pas faire grand chose. Ma mère a finalement raison. J’ai jamais réussi à aller au bout d’un truc. Maman voulait que je fasse du violon. Elle m’a obligé à en faire trois piges. Un merdier. Comme une conne tous les mercredis, je partais avec mon violon à la main. Je passais devant les potes qui jouaient au foot ou tchachaient tranquilles dans le square. Et moi j’allais m’emmerder dans la baraque d’un vieux barbu qui puait la pipe et qui arrêtait pas de répéter (elle change de voix) « Mozart appartient à tout le monde. Faut démocratiser la musique classique. ». Je sais pas où elle a bien pu le dégoter ce mec-là ? De toute façon, j’en avais rien à foutre de ces sermons, de Mozart, Bach et les autres. J’avais qu’une envie : me tirer de chez lui et aller jouer au foot avec mes potes. Parce que ça j’aimais ça et, en plus, j’étais vachement balèze. C’est David qui m’a appris à dribbler et jongler. Momo, lui, il aime aucun sport.

        Ma mère a jamais compris que je préférais taper dans un ballon qu’apprendre le violon. Tous les dimanches, elle nous collait en boucle Les Suites pour violoncelles de Bach sur la chaîne du salon et mon père se tapait « Stop ou encore de RTL » sur la radio de la cuisine. À celui qui mettrait le son le plus fort. Ça finissait toujours pas des engueulades. Et un jour que j’étais vénère, ce putain de violon, il a descendu 32 étages sans ascenseur. Son dernier concert. J’ai jamais vu ma mère chialer autant, elle s’arrêtait plus. Mon père m’a collé deux ou trois baffes pour la forme avant de se rescotcher devant la télé, lui ça l’arrangeait bien que j’ai destroyé le violon : il en avait marre de raquer les cours tous les mois. Et ma mère s’en est jamais remise. Tant pis pour elle ! Elle avait qu’à pas me coller ses rêves moisis sur le dos.

       17 ans que je vis avec eux. Et 17 ans qu’ils savent pas qui je suis. Coincée entre une mère pas encore sortie de l’enfance et un père qui vient d’une autre époque. Elle, fille d’ouvrier coco, une belle femme bourrée de rêves inatteignables. Et lui, fils de parents paysans du fin fond du Berry, un mec bourru monté bosser à 15 ans à Paris. Rien à voir ensemble. La Belle et le Clochard mais pas avec une fin à la Walt Disney…Plutôt du genre : ils se marièrent, eurent pas beaucoup d’enfants mais une fille et vécurent comme des cons chacun dans leur lit. Chacun dans sa vie.

        Je crois juste qu’on était pas faits pour se rencontrer tous les trois, encore moins vivre ensemble. Ma mère, à part pour le violon, changeait toujours d’avis. Chaque fois qu’elle lisait un truc dans un de ses magazines à la con, elle me disait : « Tu devrais faire ce métier là ma p’tite chérie jolie. ». Elle me découpait même les articles qu’elle mettait dans ma chambre. Pour mon père, c’est clair : fais ce que tu veux dans la vie mais fais le bien. Des années qu’il me répète fièrement cette phrase. Et il croit me rendre libre avec ce genre de phrases à la con. Jamais, ni elle ni lui, ont pensé à me demander ce que je voulais faire.

       Trop occupés à se pourrir la vie.

 

          On s’est bien marré pendant trois jours chez Momo. Per- sonne chez lui. On s’est acheté des pizzas, des bières et du punch, et on squatté le pavillon. On avait aussi de la bonne beu. Le père de Momo a une caméra et on a pas arrêté de se filmer. On a pas arrêté de faire des sketchs. Le plus fort là-dedans c’est Momo, surtout quand il imite les hommes politiques ou les mecs de la télé. Mais le mieux c’est quand il a imité Radenne, une prof qui a fait chier tout le monde. Quelle pouffe celle-là ! Un jour, elle avait écrit sur un de mes devoirs : « Estime-toi heureuse d’avoir 2 sur 20 ». J’ai cru vraiment revoir sa gueule de Cruella quand Momo l’a imitée. Je te l’ai jamais dit, Momo, mais faudrait vraiment que tu fasses du théâtre. T’es trop fort là-dedans. Pas comme David et moi. Qu’est-ce qu’on était raides. On arrivait même pas à dire nos trois petites lignes.

       Vers 2 h du mat’, on est sorti dans le quartier. Pas un chat à part une lumière au sixième. Paraît que c’est un mec qui écrit des bouquins… J’ai vu sa photo dans le journal de la ville. Il parle à personne et personne vient le voir. Mais il passe vachement de temps à mater par la fenêtre. Certains disent que c’est une balance… On a traîné dans le froid et on a filmé tous les coins où on va toutes les nuits. Chacun, à son tour, filmait les deux autres. On a rencontré Mamade : un p’tit jeune de 12 ans qui traîne toujours tout seul. Il est venu avec nous. Ça le faisait marrer d’être avec des grands. Et ils nous a filmés. On a arrêté quand la batterie est morte. Puis on a raccompagné le p’tit jusqu’à son immeuble.

        Et après, on avait pas envie de rentrer. On est descendu au centre-ville et on a pris le premier métro. À cette heure-ci d’- habitude, on le prend dans l’autre sens. On s’est promené dans Paris. C’était génial ! On se marrait pour un rien. Les gens nous prenaient pour des barges. J’avais l’impression de marcher au-dessus du trottoir, comme dans un rêve. Et je souriais à tout le monde. Pour une fois, j’avais plus de haine. Je sentais plus la boule qui pousse dans ma gorge chaque fois que je parle. Et d’ailleurs, j’ai même parlé avec quelques personnes. Ils me mataient avec des yeux très inquiets. Qui c’est celle-là ? J’aurais voulu arrêter chaque passant et lui demander comment il allait, juste pour le plaisir de parler. David et Momo étaient heureux de me voir m’éclater. Fallait vraiment que je sois déchirée à donfe pour parler à des inconnus dans la rue. On voulait rentrer dans un bar mais on avait plus de thunes. Momo avait sa carte mais n’était pas sûr d’avoir quelque chose sur son compte. On était tous les trois calés devant la billetterie comme si on priait… Quand les billets sont sortis, on a dansé devant la billetterie. Puis on est allé sur les Champs. Même si j’aime pas Noël c’était génial les décos sur les Champs. Le rêve de David : boire un café le matin dans une brasserie sur les champs. C’est lui qui l’a choisi : la plus stylée. On s’est empiffré de croissants. Puis on est rentrés et on continué la teuf comme des oufs… Jusqu’à s’écrouler de fatigue.

       Le lendemain, on a traîné un peu dans le quartier. Pas beaucoup parce qu’il flottait. On a acheté de quoi boire et on est resté à l’intérieur. On était tous les trois bien cassés avec le mélange beu et Tequila. Momo s’est endormi et David jouait à la play. Puis il a mis un DVD des Soprano. J’ai regardé un peu avec lui. On se marrait tous les deux comme des tordus. Puis je suis allée me prendre un bain avec mes écouteurs. J’ai mis les sels de bains de la mère de Momo : ça sentait l’eucalyptus. Et je me suis endormie dedans. Quand je suis revenue, ils ronflaient dans le canapé devant la télé allumée. J’ai enlevé mes fringues et je me suis glissée sous la couette.

           Ma plus belle nuit.

 

NB:  Ce sont des extraits d’un court roman déjà publié sous le titre « La Sirène rousse». Il s'agit de la virée de trois jeunes et une directrice de cabinet. Leur véhicule suivi par un Paparazzi. La maison d’édition ayant publié ce texte n’existe plus. Mais j’ai eu envie de mettre ces quelques extraits en ligne.

 

 

       

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