Message de service

« Mes piliers du 5h10.». C'est la formule d'un des chauffeurs de bus. Plus du tout la même ambiance depuis quelques semaines. Les masques ont poussé sur tous les visages. Le bus démarre. Avec à l’intérieur des silhouettes disséminées. Certaines la tête baissée sur un écran. D’autres le regard perdu derrière la vitre. Comme elle.

 © Marianne A © Marianne A

              

              Le merle répond à la cafetière. Un dialogue toujours à la même heure. Elle marche sur la pointe des pieds. Son mari et ses gosses dorment. Pas de radio pour éviter de les réveiller. Mais ça ne lui manque pas. L’info est partout autour d’elle. Dans les rues et sur son lieu de travail. Elle accélère le pas. Le bus est à l’arrêt. Elle a dix minutes d’avance.Le chauffeur lève le nez de son portable et la salue d’un signe de tête. Comme toujours, elle est la première. Le deuxième passager lui fait un signe avant de s’installer à trois rangées. Il est suivi d’une voyageuse. La dizaine de passagers très vite là. Toujours les mêmes depuis des années. .« Mes piliers du 5h10.»». C'est la formule d’un des chauffeurs. Plus du tout la même ambiance depuis plusieurs semaines. Plus un mot ou toujours sur le même sujet. présent même dans les silences. Les masques ont poussé sur tous les visages. Le bus démarre.  Il traversera une ville déserte. Comme chaque matin. Désormais encore plus déserte. Un bus avec à l’intérieur des silhouettes disséminées. Certaines la tête baissée sur un écran. D’autres le regard perdu derrière la vitre.

        Comme elle. « On est pas infirmière. Ni médecin. Pas pompier, ni flics. Ni caissière de supermarché ou chauffeur routier qui apporte des tonnes de bouffe et de PQ. On est que dalle. Pourtant on bosse comme des folles. Et personne nous voit. Que des ombres masquées». V, une de ses collègues est en guerre. Prête à secouer toute l’équipe. Elle est le plus souvent d’accord avec les colères de V. Notamment sur les conditions de travail. De plus en plus dur avec de moins en moins de personnel. Mais elle se fout qu’on parle d’elle. Vue n’est pas son souci. Être invisible ne la dérange pas. Pourquoi ? Sans doute l’habitude depuis toujours. Déjà gosse au village. Peut-être même dans le ventre de sa mère. Qu’elle soit visible ou pas, le boulot est toujours le même: sans autre intérêt que remplir un frigo et régler des factures. Si un quelconque ticket de grattage lui offre un beau tapis de billets, elle jettera avec joie l’éponge dans le seau. Pour se tirer de leur deux pièces pour s’acheter une maison avec un jardin dans son village d’origine. Et y vivre avec sa famille. Enfin ne plus dormir sur un clic-clac dans le salon. En attendant le gros lot, elle est contrainte de gratter les sols toute la semaine. Une tâche qui est nettement plus pénible en ce moment. Et en plus dangereuse. Chaque jour à l'épicentre de la mort.

      Et de la vie. Résistante au quotidien pour éloigner la mort. Une résistance avec ses mains gantées. Chaque geste compte. Elle travaille sans un mot. Des écouteurs sur ses oreilles. Personne ne sait ce qu’elle écoute. Ni sa famille, ni ses collègues. Persuadée de passer pour une idiote si elle le dévoile. Pourtant des années qu’elle travaille avec les mêmes sons. Comme une musique rafraîchissante sous la peau. Celle de son enfance. Une enfance loin de son lieu de travail. Elle travaille souvent penchée. Son dos lui envoie fréquemment des messages pour qu’elle s’arrête. Pas l’envie qui lui manque. Mais elle la seule à travailler de la famille. Son mari est au chômage. Leurs trois enfants sont au collège. Penser ou se plaindre n’est pas sur son agenda. Elle a souvent un sourire aux lèvres. Même pliée en deux. Loin de l’horizon de ses collines. Elle les a quittées à l’âge de 18 ans. Presque deux décennies. Montée à Paris pour devenir chanteuse. Après avoir gagné un concours de chant dans sa région. Trois années sorties de son invisibilité. Plus du tout la petite gosse introvertie et timide. « Tu n’as pas de voix ni de présence. Tu n’as pas l’étoffe d’une chanteuse. Ou si peut-être…. dans la chorale de ton p’tit village ma chérie.». Le regard méprisant de la directrice de casting et les regards du jury l’ont brisée d’un coup. Ramenée en quelques seconde à la petite grosse mal dans sa peau. Celle qui aurait du faire comme sa mère, sa grand-mère : rester à la ferme familiale, faire des gosses, pleurer, rire.... Graver ses jours et ses nuits sur le tissu des saisons puis traverser la rue jusqu’ au cimetière. Pour cohabiter à perpétuité avec ses proches.

    Elle était sortie en larmes du casting. Redevenue invisible. Que faire ? Retourner au village penaude ? Donner raison aux prometteurs d’échec ? Croise les regards «tuvoisontelavaisdit» ? Hors de question. Elle a poussé la porte d’une boîte d’intérim. La chanteuse a déchanté, ironise-t-elle aujourd’hui. L’autodérision l’a protégé de l’aigreur. Et sa famille. Ses deux filles et son homme comme elle l’appelle. « Mon urgence c’est vous.». Son mari, plutôt peu enclin aux effusions, a eu les yeux mouillés. Puis, comme souvent, il a baissé la tête. Sous le poids de la culpabilité de ne pas avoir un salaire. « Dis pas que tu fais rien. Les devoirs des gosses, la bouffe, le ménage… Plus le reste que tu fais vachement bien, mon homme.». Elle se lève. Même pas besoin de signaler l’arrêt. Le chauffeur connaît par cœur les trajets de ses quelques passagers. Dans quelques minutes, elle sera penchée sur son horizon depuis quinze ans. Un horizon blanc de chambre et salles d’opération de l’hôpital central de la ville. Avec dans ses oreilles le son de la mer. La musique de son enfance en Corse.

      Pourquoi ses collègues stationnent devant les marches de l'entrée ? Elle presse le pas. La plupart sont originaires de méditerranée comme elle. Des maghrébines et noires africaines. Il y a aussi des antillaises. Récemment une chti de Dunkerque est arrivée dans l’équipe du matin. C’est elle qui a dit : « Nous sommes le clan des filles de la mer. ». V l’a fusillée du regard. « Quelle mer ? La mer des poubelles ? Pourquoi pas les muses du balai et de la javel.N’importe quoi. Nettoyer la merde c’est pas poétique ou romantique. Pour personne un rêve de gamine, juste un taf pour bouffer. Je préfère encore technicienne de surface. Tu vois… Je passe la serpillière mais j’en suis pas une. Ni un paillasson à hommes et patrons. On est pas des filles mais des employées. Des employés sous-payées. Et je veux deux choses: un meilleur salaire et de la considération. ». La nouvelle recrue s’est braquée. V manque de légèreté et d’humour. Tout doit être sérieux et grave, aucune place pour le futile. Avec un irrépressible autoritarisme dont elle se défend sans cesse en haussant le ton pour conclure d’un « si c’est comme ça, je dis plus rien». Un mutisme express. Mais une femme très appréciée dans l’équipe. Comme par son compagnon et ses deux enfants. Sauvée par sa sincérité et une réelle empathie à la douleur de l’autre. Moins à l’écoute des joies. Une femme en colère pour ne pas être à terre. Toutefois, bien qu’en guerre contre la direction de l’hôpital, V reconnaît que seuls quelques membres du personnel soignant les regardent de haut. Même si elles sont à ras de sol.

     La preuve quelques jours avant.« Mesdames, vous êtes aussi en première ligne pour tuer ce virus. Chaque coup de serpillière ou de nettoyant est une barrière contre lui. Merci à vous toutes.». Le chef de service est venu les voir un matin avant qu’elle n’attaque leur journée. Il avait les yeux rougis par la fatigue. Le lendemain, elles trouvaient une boîte de chocolat en entrant dans leur vestiaire. « Pour le personnel d'entretien. Toute l’équipe des soignants.». V lui demande d’un geste de se presser. Elle accélère le pas. « On va se filmer toute ensemble. Chacune pourra dire ce qu’elle ressent. Moi je vais pas me gêner de leur dire ce que je pense à ces enfoiré. Et en prime ils auront le droit à un doigt en direct. Pour tout le bordel dans lequel ils ont foutu notre hôpital et tout le reste. Ce serait bien qu’ont leur fasse toutes un doigt. Mais chacune fait comme elle veut. ». Un échange de regards mi-inquiets mi-interrogateurs. Puis des sourires masqués. Prêtes à se lâcher.

     Toutes se positionnent sur les marches. V donne l’ordre de passage de prise de parole. Que dire ? Pas de revendication ou colère comme V. « Ne crois pas ceux qui te disent que tu as rien à dire. Souvent ils veulent parler à ta place. Que ce soit les hommes ou ta mère. On apprend pas à marcher pour courber l’échine. Ni à parler pour se taire. ». La phrase de son oncle maternelle revenue d’un coup. C’est lui qui lui a appris à chanter. Il jouait de la guitare. « Ma fille, écoute pas ce qu’il te raconte. Ton oncle est pas normal.». Un homme parti sur les routes quand elle avait seize ans. Pour ne plus jamais donner de nouvelles. Il lui avait laissé tous ses disques. Pourquoi l’image de son oncle rejaillit-elle aujourd’hui ? Te pose pas de question et donc, lui aurait-il répondu. Comme quand elle lui avait annoncé son rêve de devenir chanteuse. Le seul à l’avoir poussé à tenter le coup. Elle regarde les autres et se redresse. Son mot à dire. Celui qu’elle a étouffé un jour de casting. Elle le dira en chantant. Le chant d’une femme qui a quelque chose à dire. Se remettre à chanter ? « Eh les filles, on est pas sur les marches de Cannes. J’ai pas que ça à foutre. Ça tourne ! ». Le vigile colle son œil sur l’objectif du smartphone.

    Message des femmes invisibles.

NB) Cette fiction est inspirée d’une vidéo (je ne la retrouve pas sur la toile) d’employées d’entretien d’hôpital. Des femmes qui, dès l’aube, nettoient les hôpitaux. Des chambres aux blocs opératoires en passant par les couloirs. Les garde-barrières à l’année contre les bactéries et virus. De nombreux majeurs levés en ce moment comme gestes barrière contre le cynisme des fossoyeurs de santé publique. Et de beaucoup d'autres éléments de la Res publica.

 

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