Salle de tri

Valérie se précipite vers l’entrée. Surprise de le voir là. Elle s’arrête. Sans doute quelqu’un qui lui ressemble. Elle lit le nom sur sa tablette. C’est bien lui. Elle revient aussitôt sur ses pas. Pour se planter derrière une des cloisons mobiles installées à la hâte.Valérie est urgentiste de garde. Et responsable de la hiérarchie des priorités. Quel patient sauver avant un autre ?

 

 © Marianne A © Marianne A

                                                          

               

                        Un grand merci à Pia, Nicolas, Mona, Lætitia, Farid, et toutes les autres blouses blanches.

 

               Valérie se précipite vers l’entrée de la salle du rez-de chaussée. Surprise de le voir là. Elle s’arrête à quelques mètres des deux brancards. Sans doute quelqu’un qui lui ressemble. Elle lit le nom sur sa tablette et blêmit. C’est bien lui. Elle revient aussitôt sur ses pas. Deux infirmières manquent de la bousculer. Elle se glisse derrière une des cloisons mobiles installées à la hâte. « Salle de tri» inscrit sur sur une feuille scotchée à une vitre. Une main anonyme a barré l’un des deux "l" et le "de". Elle arrache la feuille. Quel abruti celui qui a collé ça, s’énerve Valérie. Elle froisse la feuille et le jette à la poubelle. Ses yeux posés sur un point invisible. Incapable du moindre geste. Première fois qu'elle doute depuis le début de la crise. Comment réagir ? Quelle décision prendre ? Pourra-t-elle rester objective dans ce cas précis ? Un infirmier pose un regard étonné sur elle. Guère habitué à voir «la cheffe» à l’arrêt.

          Elle est urgentiste de garde. Sur le pont depuis des semaines. Elle doit entre autre décider de la hiérarchie des priorités. Une décision à prendre très vite. Quel patient à envoyer en priorité en service de réa. Elle secoue la tête et se passe la main sur le visage. Vidée. Tout le personnel se trouve dans le même état de tension et fatigue. L’hôpital est submergé par la vague de Covid 19. Chaque lit disponible en réa est devenu un enjeu de vie ou de mort. Manquait plus que ça, soupire-t-elle en rajustant sa blouse. Le type qui vient d’arriver est un habitant de son village. Il est maire adjoint de la commune. Un ancien commercial en pré-retraite. Il est atteint d’un cancer des poumons. Plusieurs années qu’il pourrit la vie de son couple. Elle a failli le gifler une fois en public. « Des gens comme ça ont rien à foutre chez nous. ». Son objectif est de les dégager. Mais le couple a le soutien de la majorité du village. Certains l’ont même poussée à se présenter aux municipales.  « Tu fais déjà de la politique en soignant. Va pas te rajouter un mandat d'élu.». Valérie avait haussé les épaules. « Mais ça me semble important de me sentir utile à la commune.». Elle a senti que ça ne passait pas du tout dans ce couple. « En plus déjà qu’on a du mal à passer un week-end ensemble.». Le second argument a bouclé l’affaire. Elle a refusé.

     «Pas de gouines chez nous ! ». La lettre dans la boîte était anonyme. Le lendemain, elle lisait la signature dans son regard. Avec en plus le sourire cynique en la croisant sur la place du marché. Nul doute de l’identité de l'auteur de la lettre. Il s’en était même vanté quelque temps après. Déjà au pot de bienvenue des nouveaux habitants, il avait refusé de leur serrer la main. « Tu peux pas faire ça. Pense à tous nos anciens. Ton père et ta mère vont se retourner dans leur tombe. Le mariage c’est un homme et une femme. Moi je refuse de marier deux hommes ou deux femmes ensemble. C’est contre-nature. Faut annuler leur mariage à ces deux-la.». Toutes les deux étaient assises dans le couloir. Elles avaient tout entendu. Il exhortait le maire à ne pas les marier. En vain. Elles se sont levées à l’appel de leur nom. Main dans la main. Il était sortie en furie du bureau du maire. Le premier édile du village les a mariées. Inès s’était penchée à son oreille. « Regarde le buste. Marianne nous a fait un clin d’œil. Elle est contente que le connard ne soit pas de mariage.». Valérie s’était retenue de rire.

     Que faire ? Elle ne peut pas décider sans s’approcher de lui. Au minimum le regarder dans les yeux. Comme elle le fait avec tous les patients. Hors de question de ne traiter qu’un dossier. Décider du sort d’un individu à distance, sans avoir croisé son regard. «Même la pire des ordures a le droit d’être défendu. En plus droit à la présomption d’innocence. ». La réponse de son père avocat quand lycéenne elle lui avait reproché de défendre un violeur. Gamine, elle avait hésité entre droit ou médecine comme sa mère pédiatre. Son stage de troisième dans une clinique la passionna. À tour de rôle, ses parents lui laissent des textos pour l’encourager. Parfois des citations. «Notre souffrance est leur gain.». Celle-ci l’a marquée. Comme si tout ce qu’elle et tous les autres, à l’hôpital et ailleurs, était résumé en cinq mots. Myriam est inquiète pour sa santé et le stress accumulé au fil des jours. Une tension dont Valérie ne parle jamais. Elle la passe sur son sac de frappe. Les cours de boxe française lui manquent. Ses parent lui envoient aussi des blagues. Un matin, elle a trouvé un panier avec des pâtés made in maison et deux bonnes bouteilles de vin devant la port d’entrée. « Pour  vous deux . Ton père qui a bravé la maréchaussée. M'engueule pas ma fille. Un déplacement avec autorisation de livraison de ta mère signée à quatre mains. ». Un couple de  très bons vivants qui lui ont donné le goût de la vie. Et de l’optimisme. Les deux bouteilles sont finies. Mais la cave est bien fournie. Chaque soir une séance de sac de frappe avant un bon verre.

     Elle respire un grand coup et s’approche des deux derniers arrivés. Le connard et un vieil homme. Admis au même moment. Elle se tourne d’abord vers le vieillard. Un colosse sur le brancard. Ses battoirs paumes ouvertes sur le côté. Visiblement un homme combatif. Il la regarde sans ciller. La douleur visible derrière le voile des années sur son regard. Il esquisse un sourire. Vite bouffé par une grimace. Pourquoi cet homme la dévisageant la touche autant ? Chaque fois pareil à l’arrivée d’un vieillard. Elle repense à son grand-père en Ehpad. «Bonjour Monsieur.». Le vieil homme lui répond d’un hochement de tête. Comme désolé de ne pas avoir assez de souffle pour la saluer de vive voix. Il se mord les lèvres et fixe le plafond. Elle se retourne et pose les yeux sur le … Soudain gênée. Pas un connard, s’engueule-t-elle, ici c’est un patient. « Bonjour Monsieur». Il la regarde et détourne les yeux. L’a-t-il reconnue ? Sans doute. 56 ans contre 89 ans. Le tri est simple. Sauf si elle décide du contraire. Le vieillard n’a aucun antécédent médical. Il peut survivre. Le… L’autre patient a un cancer. En plus extrêmement affaibli par le virus. Pas sûr qu’il puisse s’en sortir. Une sirène d’ambulance lui rappelle la course du temps. L’urgence contre un tueur invisible. Pas le moment de tergiverser. Elle s’éloigne. « Lui direct en réa.». Elle tend le dossier à un infirmier. Tous les deux échangent un bref regard. Pas besoin de mot. Elle retourne tête basse à son bureau. Le ventre noué. Son bip sonne. Une nouvelle arrivée. Elle fait demi-tour.

     Priorité à 56 ans.

 

NB) Une fiction inspirée de témoignages de soignants contraints à trier les patients. Quelle douleur et responsabilité. Notamment sur de jeunes épaules en blouses blanches. Paraît que le mot « pénibilité » est un gros mot pour évoquer le travail. Qu'en pensent le personnel hospitalier, les caissières, les postiers, les livreurs, les pompiers.... ?

 

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