«Ma P’tite Dame de Paris»

De blouson noir à Gilet jaune ? J’ai enfilé le premier à quinze ans. Pas le second. Je suis beaucoup trop vieux et fatigué. Mes combats sont désormais ailleurs. Il se compte sur les doigts d’une journée. Survivre. Et je viens de perdre mon principal revenu au quotidien. Quasi trente ans que je bossais à cet endroit. C'était le meilleur emplacement de Paris.

       

Dick Rivers - Pas de vainqueur © Verycords
    

 

 

            De blouson noir à gilet jaune ? J’ai enfilé le premier à quinze ans. Pas le second. Beaucoup trop vieux et fatigué. Mes combats sont désormais ailleurs. Il se compte sur les doigts d’une journée. Survivre. Et je viens de perdre mon principal revenu au quotidien. Quasi trente ans que je bossais à cet endroit. Quelques années après avoir débarqué de ma province dans ce quartier de Paris. Première halte «sandwich grec» Place Saint-André des Arts. Mon sac sur le dos. Ici que j’ai troqué le perfecto et la banane gominée pour les cheveux longs et l’ancêtre du pétard qui faisait alors le joint entre les planeurs des trente glorieuses. Grand écart des «Chats sauvages» à « Pink Floyd». Avant le détour traditionnel par l’Inde. Un aller avec retour le portefeuille aussi maigre que mon corps. Les neurones noyés dans toutes sortes de produits. Où poser ma descente d’utopie ? Retrouver des liens à Paris ? Les temps avaient changé. Le chacun mon tour avait commencé. Regagner penaud la «cage à lapins» de mes parents en province ?

     Ma seule solution. Je n’y étais pas revenu depuis mon départ colère. Qu’eux pouvant accueillir l’épouvantail que j’étais devenu. « Mon contremaître est prêt à t’embaucher, mon fils. ». Son regard tour à tour fier et triste. « Mon fils est en voyage. Il en train de faire le tour du monde. ». Enjolivant sans doute mon histoire. La revanche de celui n’ayant quitté sa ville que pour aller tuer des inconnus hors de France. Toutes mes cartes postales étaient punaisés au dessus de son lit.Le lit d’un ouvrier bouffé plus vite par l’amiante que par le temps.Sous l’œil tendre d’une femme qui lui a tenu la main jusqu’au dernier moment. Une main qu’elle avait parfois pris dans la gueule.

     Son visage aux yeux sombres. « Arrête de fumer cette merde. La police va venir un jour à la maison. ». Maman avait la trouille. Elle était qu’une boule d’appréhension. Le front chaque fois plissé en ouvrant la boite aux lettre ou à la sonnerie du téléphone. Toujours un mot plus bas que l’autre. Qu’est-ce que j’ai eu envie de la secouer. « Arrête de dire merci et excusez-moi ! ». Aujourd’hui, je regrette mes putains de colère. Elle a fait ce qu'elle a pu. Avec ses moyens. Comme mon père. Pourquoi ne pas l’avoir prise une seule fois dans mes bras, lui caresser la tête comme pour effacer les cauchemars sur le front d’un bébé ? Trop tard. Pas de rattrapage pour la tendresse perdue.

      Tous les deux étaient si heureux du retour du fiston. J’avais débarqué un matin sans les prévenir. Revenu des indes comme disait notre vieux voisin ancien militaire. Viande tous les jours à table pour me remplumer. J’y ai passé quelques semaines. La plupart du temps la clope au bec devant la fenêtre de ma chambre. Les yeux sur le parking où un gosse croyait que sa mob l’enverrait en orbite pour visite l’univers. Sans se douter qu’il reviendrait dans le trou noir d’une forêt d’immeubles. Un trou noir qui allait l’avaler pour le recracher dans la peau de ses parents et de tous leurs proches. Rentrer dans l’estomac de l’ogre urbain ou me tirer ? Tenter une autre échappée ? « Tu commences demain à l’atelier.». Mon père me tapa sur l’épaule. Ma mère, un torchon sur l’épaule, s’essuya les mains et ouvrit le frigo. « On a mis des bulles au frais pour fêter ça. ». J’ai trinqué avec eux. Puis «on se fait une pizza pour se fêter ça.». Tout le quartier, jusqu’au restaurant du centre commercial, apprit mon embauche. Ils se sont vite endormis.J’ai fait mon sac. « Tu vas où ?». Maman avait le sommeil léger. « Je vais fumer dans le square.». Une quinte de toux de mon père en écho. « Te couche pas trop tard. On doit décaniller à sept heures. ». Ma descente d’escalier moins rapide qu’à seize ans. Aucun vaisseau spatial à deux roues sur le parking. J’ai levé les yeux vers la fenêtre de leur chambre. Un couple s’endormant grisé par une soirée de fête. Et surtout rassuré par l’avenir de leur fils paumé. Un rejeton qu'ils ne reverront plus. Même à leur enterrement. Deux cons qui n’ont pas fini de me manquer.

       Retour à mes premiers pas dans la capitale. La fontaine St Michel. Les rêves avaient les cheveux moins courts. Les miens blanchis. Sur la tête et sous le crâne. La route m’avait nourri mais aussi fait perdre beaucoup d’illusions. Le «peace and love» a la même odeur partout : l’argent. La majorité de mes compagnons d’herbe et d’acides de toutes les couleurs, s’en étant sorti à leur retour sur le plancher des réalités, avait à minima un petit pécule pour redémarrer. Ou quelques mains familiales pour ouvrir des portes. Ma seule adresse, quand j’ai refoulé le pavé de Paris, était la rue. Sous un ciel avec moins de toubibs que de nos jours à son chevet.

       Ma carrière, je revendique ce mot, débuta un matin d’été. Cornaqué par un vieux mec au rire édenté. Qu'il vente, qu'il pleuve, toujours gai et optimiste. Pourtant encore un provincial qui s’était grillé les ailles sur les vitres de la ville-lumière. Pour retomber et rester cloué au sol. Mais avec un bon carnet d’adresses qu’il s’était crée au fil du temps. Me prodiguant tous les conseils d’un vieux singe à qui on ne pouvait pas lui faire à l’envers. Malgré sa dureté, son absence de confiance dans l’homme avec un grand h ou f, il avait conservé une part de naïveté, des miettes d’enfance disséminées dans son regard. Ému par un pigeon avec une patte ou deux amoureux mains dans la main. L’œil souvent aimanté par des jambes nues de jeunes passantes sur le trottoir. Il m’avait à sa manière formé pendant plusieurs jours. Le maître et son disciple en formation d’un quartier à l’autre. Sur le terrain.

      Incroyable le nombre de mains serrées en quelques jours. Des échanges avec toutes sortes de gens. Du bas en haut du panier social. Et même en dessous. « Pourquoi tu fais pas de la politique.». Il avait esquissé un sourire. «Tu trouves pas que j’ai pas assez de défauts comme ça.». J’avais insisté pour qu’il se serve de sa capacité à entrer en contact avec les gens. Sans distinction de classe sociale, de couleur de peau, de religion, de sexe, d’âge… « Le con pousse partout. Même dans ton miroir. Juge un mec que sur ce qu’il fait ou ne fait pas. ». La meilleure écoute de Paris. « Arrête de me tanner pour que je fasse quelque chose de ma facilité de communiquer. Je préfère dire parler. Pas de produit à vendre, moi. À part ma langue et mes oreilles. Et un peu mon sourire. Même si c’est devenu un sourire gruyère. En plus, je trouve que je fais quelque chose chaque jour.». Je n’ai plus insisté. Notant tous ces conseils. Pour débuter à mon tour dans son sillage. Sans jamais arriver à accéder à sa classe. La classe humaine.

     Son héritage m’a permis de vivre jusqu’à la semaine dernière. « Cette fois, je me ferai pas le tour du cadran des saisons. ». Plus que quelques étoiles filantes dans ses yeux. Le crabe avait essoré ses joue et éteint peu à peu son regard. Seule sa poigne tentait un baroud d’honneur. Il m’a pris le bras et demandé de m’asseoir avec lui. « Tu sais pourquoi je t’ai eu tout de suite à la bonne, mec ? ». Il avait allumé sa clope et tiré dessus en regardant le ciel. Pas un seul nuage pour attaquer cette super journée d’été. « Parce que tu m’as dit que je ressemblais à Dick Rivers. Mon plus beau compliment. Je viens de Nice comme lui. Et je suis monté aussi à Paname comme lui. Ma guitare en bandoulière.». Il m’avait longuement regardé sans un mot. « Maman aimait pas ma musique. Les maisons de disques non plus. J’ai commencé à jouer dans les bars, les rues, les métros. Pas en haut de l’affiche. Mais pas au fond du trou non plus. Au moins de quoi me payer mon meublé de la rue Saint-Maur. Jusqu’à...». Son espoir de « peut-être qu’un prod va me repérer et...» définitivement anéanti entre ses mains. Les doigts tordus par l’arthrose. Plus possible de jouer de son instrument. Le rocker, la peau tannée sous son cuir, en a chialé. Sa dernière guitare a fini avec lui, dans la terre d’un bled de l’arrière-pays niçois. A quelques kms du garage paternel. Mais il s’est servi autrement de ses doigts usés par les cordes. Notamment de sa main droite. Tendue et paume ouverte.

    Pour la tendre. « Tu vas rester ici avec moi. On va faire la manche ensemble. Faut que les autres mecs sachent que t’es avec moi. Faut se battre aussi sur le trottoir. Je me fais un peu de bile pour toi. T’es un peu… Comme le fiston que j’aurais eu si j’avais repris le garage du daron. ». Il avait tort de s’inquiéter pour mon intégrité physique. Les poings du blouson noir avait encore des châtaignes en réserve. « J’ai pas envie de faire la manche ici.». Il m’avait jeté un regard noir. « Et pourquoi, mec. C’est une place en or. Avec vue sur les plus belles jambes venues du monde entier. ». J’étais emmerdé. Aucune envie de me fâcher avec lui sur le seuil de son dernier voyage. « Hors de question de faire la manche devant une église. Tu sais ce que je pense des religions. Elles pourrissent le….». Pas eu le temps de terminer ma phrase. Sa main tremblante me broya le poignet. « Le faire devant une banque ça te dérange pas. Ou dans un parking de supermarché… Des conneries tout ça. Tu vas pas demander son ADN et son CV à la main qui te donne un bifton ou une pièce. ». Il avait réussi à me convaincre de reprendre sa place. « Notre reproduction des élites de pavés. ». Il avait souri. «Tu seras pas déçu, mec. Une place en or. Paraît que c’est le monument le plus visité d’Europe. Je te file les clefs de mon palace. Tu es mon seul héritier». Il avait raison. Je lui dois beaucoup au guitariste. Il jouait souvent avec des cordes invisibles. Pour un public international qui aurait rempli les plus grandes salles. C'était le meilleur emplacement.

    Avant l’accident de chantier. Ça m’a fait mal au cœur. Bien sûr pour le fric. Pas que les agences de voyages et tous les autres commerçants qui vont perdre du pouvoir d’achat comme on dit maintenant. Sans compter les pickpocket. Mais pas uniquement à cause du fric que je suis touché. Presque trente piges que je bosse avec elle. J’ai fini par m’habituer à ces murs et aux sons de ses cloches. Même sans jamais mettre les pieds pour une messe. Blouson noir et athée à perpétuité. Je l’ai toujours appelé « Votre Dame» pour emmerder un peu les fidèles. Et ceux qui tentaient de me convertir. Certains se marraient. Pas les plus coincés du culte. Malgré mon athéisme carnivore ça me fait quelque chose de la voir dans un tel état. Fort attristé qu’un si beau monument, ouvragé pendant des siècles par des anonymes, parte en fumée. Une catastrophe en plein cœur de Paris. Comment aurait réagi mon formateur de manche ? Il aurait été complètement dévasté. Lui le croyant. Faisant le signe de croix chaque matin avant de tendre la main. Comme des milliardaires sur crampons en foulant la pelouse d’un terrain de foot. Il l’avait rebaptisée «Ma p’tite Dame de Paris». Son sourire édenté hantera à jamais le parvis. Le sourire d’un misérable qui aurait sans le moindre doute tendu la main dans l’autre sens. Pas pour demander l’aumône. Pour apporter son soutien financier à la  reconstruction de  « Sa P’tite Dame» à lui. Contrairement à son héritier sur le parvis de Notre Dame.

     Hors de question que je donne le moindre centime.Je me suis engueulé avec des collègues de manche qui me trouvent égoïste. Parce que j'ai refusé de participer à leur collecte pour la cathédrale. Mettent-ils la main à leurs poches trouées pour filer du fric aux Restos du cœur où à la fondation de l'Abbé Pierre ? Donnent-ils pour la réfection du toit d'un collège ou un hosto ?  Ou pour les associations apportant leur aide aux gens dans la rue  ou sur des mouroirs mobiles en méditerranées ?  Une collecte pour les organisation se battant contre ce putain de réchauffement climatique qui fera crever la race humaine ? Quelques grosses fortunes ont mis aussi la main au porte-monnaie. Parmi elle certaines se démerdant pour ne pas payer d'impôts en France. Un don en plus à grand renfort de presse. Pouvaient-ils le faire discrètement ? Sans doute difficile avec de telles sommes. Je n'ose pas penser qu'il s'agisse d'un plan com avec retour sur investissements. Peut-être un geste sans une arrière-pensée sonnante et trébuchante. C'est vrai que je vois le mal partout. Parfois là où il n'est pas. La sale manie de soulever les tapis, surtout quand ils sont cousus de bons sentiments. Une méfiance transmise par mon coach de rues ?  En tout cas les impôts d'exilés fiscaux pouvaient aussi servir aux hôpitaux, écoles, routes, casernes de pompiers... Chacun ses priorités et fait ce qu'il veut avec son fric. Même ceux qui n'en ont pas. J'ai répondu à mes collègues de manche que j'aimerais bien avoir les moyens d'être égoïste. Penser un peu plus à moi plutôt qu'à ma survie. Une collecte nationale pour me trouver un toit pour m'abriter et un vrai boulot ? Pas un emploi fictif comme d'aucuns et d'aucunes. Désolé mais je suis un misérable lucide. Et qui a d’autres priorités que la restauration d'un monument historique. Comme par exemple délocaliser son chantier de misère.

    Survivre sous un ciel sans vainqueurs.


NB : Libération titrait sur les «faucons SDF » de «Notre Dame». Des commerçants s’inquiétaient du manque à gagner à cause de l'incendie du monument le plus visité d'Europe. Quelques grandes fortunes, marchands du temple débarrassés de l'ISF, donnaient bruyamment l’équivalent pour eux d’un pourboire.

   J’ai repensé alors à un clodo, ancien blouson noir, avec qui j’avais traîné tout une nuit à Paris en 1978. Cette fiction est inspirée de notre rencontre sans lendemain. Il m'avait fait une visite guidée des meilleurs «sites de manche». Selon ses critères, le nec plus ultra pour faire la mangave était «Notre Dame». Nous sommes restés un long moment devant la cathédrale. Qu'aurait-il pensé du sinistre ? Sans doute triste comme nombre d'entre nous de voir un beau monument partir en fumée. Que ce soit un lieu de culte ou de culture. Ou un bel édifice non officiel dans une ville ou un village.

 

                   

 

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