Stock de rires

Interdiction de sourire. Ça aurait pu être le panneau accroché sur son visage. Jamais le moindre sourire. Ses sourcils étaient toujours froncés. Elle parlait très peu. Se contentant de fixer ses interlocuteurs droit dans les yeux avant de les traverser. Pour s’absenter. Visage verrouillé.

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          Interdiction de sourire. Ça aurait pu être le panneau accroché sur son visage. Jamais le moindre sourire. Ses sourcils étaient toujours froncés. Elle parlait très peu. Se contentant de fixer ses interlocuteurs droit dans les yeux avant de les traverser. Pour s’absenter. « Notre fille a été violée pendant presque une année par l’un de nos voisins.». Ses parents en avaient parlé, pour la première fois, à une infirmière de collège. Elle leur a conseillé de l’emmener voir un pédopsychiatre. Ce qu’ils firent aussitôt. Avec de très bons résultats. Elle devint plus sociable. Moins mutique. Mais pas le moindre sourire.

    Avant quelques mois. Pas un sourire, mais un éclat de rire. Son père, préparant le repas dans la cuisine, avait sursauté. Il s’était approché de la fenêtre de la cuisine. Sans doute un rire provenant de chez les voisins. Elle était là dans le jardin. Un bâton à la main. Elle le lançait et il lui rapportait. Aucun doute. Bien le rire de sa fille. Elle riait aux éclats. À quand remontait son dernier rire. À l’âge de sept ou huit ans. Elle allait fêter son vingtième anniversaire. Il avait les larmes aux yeux. Elle continuait de jouer avec le chien et rire. Il a enregistré le rire sur son portable. « Incroyable ! C’est une super nouvelle ! ». La réponse de sa compagne qui était au boulot. Un rire comme une délivrance. L’horreur vécue par leur fille et eux deux était ineffaçable. Mais plus un mur infranchissable. Une porte venait de s’ouvrir.

     Chaque week-end, le même petit miracle. L’un et l’autre mouraient d’envie de lui demander l’origine de sa brusque joie de vivre. Mais, après en avoir discuté, ils décidèrent de ne pas l’interroger. La laisser leur dire d’elle-même. Se contentant de profiter de son rire. Leur fille, étudiante en Sciences Po, vivait dans son appartement depuis ses dix-huit ans. Elle était en réalité partie depuis l’âge de quinze ans. Le choix de l’internat et du studio en ville était le sien. « C’est une décision bien réfléchie. Elle veut rester le moins possible dans cette maison où elle a subi l’horreur. Une manière pour elle de se protéger. ». Leur médecin de famille leur avait dit de respecter son choix. Mais ils s’entêtèrent.

     Tous deux bouffés par la trouille. Le couple, très anxieux, avait l’appréhension qu’elle retombe entre les mains d’un prédateur. Préférant l’avoir auprès d’eux ; une protection étouffante. Ils avaient décidé de vendre leur maison. En se disant qu’habiter ailleurs que là où elle avait été violée changerait la donne. « Si c’est pour moi, ça ne me fera pas revenir. Changer de décor ça ne changera pas ce qui se passe dedans, à l'intérieur de moi. En plus, je suis bien à l’internat.». Elle leur avait envoyé un mail en apprenant qu’ils voulaient vendre. « Votre fille est très mature. Sans doute un des dégâts de ce qu’elle a subi. Un regard sur le monde plus vieux que celui normalement de son âge. Écoutez ce qu’elle vous dit et faites lui confiance. Elle sait ce qui est bien pour elle. Laissez-la se reconstruire à son rythme. Soyez présent que quand elle vous le demandera.». Ils avait consulté un psy. Avant d’annuler la vente.

      Son rire a fait le tour de la famille. Et de leurs amis. Le couple n’a pas cessé d'en parler. Un de ses oncles, après un week-end avec eux, les avait appelées. « C'est pas possible. ». Le père ne voulait pas du tout y croire. « C’est pour le bien de ma nièce que je dis ça. Il faut que...». Il a interrompu sèchement son frère en lui disant que c’était des conneries. Leur fille riait parce qu’elle était heureuse. Pas d’autres explications. « Et s’il avait raison.». La mère doutait. « On ne va se gâcher le plaisir de la voir rire. Surtout après ce qu’elle a vécu. Son rire est une indéniable victoire. Je suis très content pour elle. Notre fille est en train de sortir de sa nuit. C'est une très bonne nouvelle.»Tandis que le père restait toujours aussi fermé. Le sujet, chaque fois source de polémique, fut occulté. Mais la mère ne lâcha pas le morceau.

      Jusqu’à faire ce qu’elle n’avait jamais fait. Se servir du double des clefs de sa fille. Elle n’allait chez elle que pour arroser ses plantes en périodes de vacances. Jamais, même quand  leur fille vivait sous leur toit, elle n'était rentrée dans sa chambre. Tout le contraire d’une mère intrusive. Inquiète, mais pas fouilleuse de l’intimité de sa fille. Un samedi matin, elle a fait un détour par chez leur fille partie en week-end. Sans en parler à son mari. En espérant que son beau-frère se trompait. Très mal à l’aise et morte de culpabilité à peine entrée dans le studio. Elle commença à fouiller. Son ventre se noua. Le choc. Une quantité incroyable de siphons à Chantilly. Elle prit une des petites bonbonnes.

      La drogue du fou rire.

 

NB) Une fiction inspirée de cet article.

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