Mouloud Akkouche
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Billet de blog 25 mai 2022

Sans mots

Chaque dialogue «ses parents-profs» lui nouait le ventre. Même langue que les enseignants,pas les mêmes mots. Ses parents comme étrangers à leur langue natale. Avec un arbre généalogique déraciné d'un village paumé de France pour être replanté en périphérie d'une grande métropole. De nouvelles racines près de l'usine.

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© Marianne A

         Rongé par sa colère. Elle n'a jamais cessé de le bouffer. Des coups de crocs plus ou moins forts. Sans réussir a bouffé tout l'espace. Entre-temps, deux ennemies de taille sont arrivées. Très efficaces contre sa colère et certaines idées très noires. La beauté et la poésie ont occupé peu à peu une très grande partie du territoire. Pas prêtes à le laisser à la colère. Elles l’empêchent de sombrer dans la violence et dans la haine de lui. Écrire pour rester jamais trop loin de l'interrupteur les jours de grande nuit. Plus d'un demi-siècle accroché à un jeu de lettres. 26 échelons qu'il monte et descend. En essayant d'être à la hauteur du cadeau de la langue.

      Putain de soumission ! Quasiment la même réaction à chaque fois qu'il croise le regard de ses parents. La colère revient d'un coup au moment de les voir. Il ne leur a jamais dit ni écrit son ressenti de leur histoire. À quoi bon ? Ils n'auraient pas compris sa colère, la réduisant à un coup de nerfs. Il a préféré s'effacer, partir, revenir de temps en temps, parler de ce qui ne tachera pas le bref moment ensemble. Prendre des nouvelles de la pelouse du père, les roses de la mère. Deux vieux gosses jouant dans leur dernier square acheté à crédit sur des décennies. Jamais il ne pourra leur dire sa colère. Se contentant d'un coup d’œil encore fâché sur leurs photos dans le salon. Mais son regard sur eux a complètement changé. Depuis peu. Leurs mots et silences, une façon de se néantiser dans l'espace, n'était pas du tout de la soumission. Bien au contraire.

       Tout a commencé par une émission de télé. Un groupe de femmes témoignaient de leur viol par une personnalité publique. Pas les premières dont il a entendu le témoignage. Leur parole ne restant plus dans l'ombre. Il a toujours soutenu leur combat. Bien que méfiant toujours de l'excès d'émotion face caméra et devant un micro. Des torrents de dégoulinade affective et lacrymale sur Internet. Une ère ou le terme émotion, comme résilience, sont assaisonnés à toutes les sauces médias. Une autre façon de capter le cerveau pour l'empêcher de prendre du recul ? Indéniable que des escrocs viennent pourrir les combats légitimes en les dénaturant ou en essayant de faire du fric et de l'audimat dessus. Sans doute inévitable à une époque ou tout, même la souffrance sincère et réelle, a une valeur marchande et se compte en nombre de pouces levés. En tout cas, il est solidaire de la lutte de ces femmes meurtris dans leur chair. Signant des pétitions. Jamais en manif ; détestant marcher au pas, même pour de bonnes causes. Front plissé, il écoutait attentivement chaque témoignage. Avant une panne soudaine d'ordinateur.

        Impossible de remettre le son. L'émission a continué. Il est resté assis devant l'écran. Comme regardant un film muet en couleurs. Découvrant alors une autre facette de ces femmes venues témoigner de la violence qu'elles ont subie. Peut-être que sans cette panne, il ne l'aurait jamais vu. Qu'est-ce que cette coupure son lui avait révélé ? La posture ohysique de la majorité d'entre elles. Le buste droit, sans grand geste. Les corps, comme refusant de céder à la pression d'une main invisible ; celle qui s'était posée sur leur peau et, après s'être servi, les avait vidées de l'intérieur, emportant l'enfance et toutes les belles choses d'une histoire souillée à jamais par une ordure de l'espèce humaine : la nôtre. L'horreur qu'elles ont vécue est gravée sur leurs regards. Incontournable. Les scènes violentes fixées entre les paupières. Aucune comédienne, même la meilleure, ne pourrait obtenir ce regard. Des pupilles au bord de l'implosion. Pas un rôle de composition, du cinoche mis en scène par des spécialistes de l'image, comme certains voudraient le faire croire. Focalisé sur les mots, il les avait toujours peu regardés. Concentrés sur les faits qu'elles déclinaient. Parfois, peut-être plus attentif à l'une ou l'autre pour sa plastique ; il s'en voulait aussitôt de son regard totalement inapproprié à la situation, revenant au vif du sujet. Grace à une faille de sa carte son, il s'est rendu compte réellement de leur force. L'énorme travail pour résister. Droite dans leur dignité.

          Depuis, il a installé une nouvelle carte son. Un outil très performant. Il a aussi changé son mode de visionnage. Plus du tout le même spectateur. Avant la panne, il regardait un écran avec ses habitudes d’addict à la radio; survolant les images pour trouver le sens dans les échanges. Désormais, il visionne tel ou tel témoignage, des débats, toutes sortes de documentaires, d'abord sans le son. Concentré uniquement sur les corps et les gestes. Interrogeant l'indicible. Tout ce que les mots, surtout ceux des communicants, peuvent camoufler. Travestir la vérité est un métier, il y a même de grandes écoles de camouflage verbal. Certains et certaines, mal à l'aise avec la langue, peuvent au contraire ne pas du tout  réussir à extraire la souffrance et à la verbaliser en public. Néanmoins, leur corps communique très souvent ce que la parole n'arrive pas à transmettre à l'autre. Des maux hors micro. Puis, après avoir observé les corps, les gestes, les yeux, surtout les yeux, il revisionne le tout avec le son. Version double.

         La même méthode de visionnage pour les quelques vidéos de ses parents. Son père, ouvrier et chauffeur routier à la retraite, ne bougeait jamais son cul de sa chaise du salon. S'éteignant devant la télé. Parfois, il descendait à la cave mettre à fond les disques de sa jeunesse. Au grand dam de son épouse et des voisins. Sa mère, femme au foyer ayant élevé six enfants, s'éteignait aussi à sa manière. Dans la cuisine, assise les yeux rivés sur la fenêtre. L'un et l'autre ont été interviewés par la benjamine de la famille ; née d'un père de 49 ans et une mère de 41 ans. Elle avait collecté des documents sonores dans le cadre d'un travail pour la fac. La petite sœur se voyait psy, sociologue... Recoudre au moins les vieux vêtements au monde. Une tâche passant entre autres par la poétisation de l'histoire familiale. Dans le déni ? Persuadée de la beauté de leur condition populaire. Lui et sa petite sœur étaient en grand désaccord sur la vision des parents et de la famille. Des dizaines d'heures de film jamais montées. Elle a arrêté les études en cours d'années. Pour travailler comme animatrice dans les centres de santé de la ville. Elle y est encore. Un boulot peu payé qu'elle adore. Très appréciée des gosses et des parents. Recouseuse d'enfances de proximité.

          Un couple muet sur l'écran. Fini le " putain de soumission !" ponctuant chacun de leur propos. Il ne supportait pas de les entendre parler. Heurté par leurs fautes de syntaxe et mains devant la bouche pour atténuer d'éventuels mots trop hauts. Surtout pas trop de bruit. Dégoulinant de " excusez moi" devant le moindre cravaté parlant haut et fort. Il remettait sur pieds leurs phrases bancales à l'intérieur de lui. Le pire était quand le père et la mère étaient convoqués par un prof du collège. Pour ses frères en difficultés scolaires. La même langue que les profs, pas les mêmes mots. Chaque dialogue «ses parents-profs» lui nouaiet le ventre. Refusant d'endosser le rôle du traducteur. Ses parents tels des étrangers à leur langue d'origine. Leur arbre généalogique déraciné d'un village paumé de France pour être replanté en périphérie d'une grande métropole. De nouvelles racines près de l'usine.

            Comment être passé à côté de tout ce qu'ils lui offraient au quotidien ? Incroyable de ne pas avoir compris leur putain d'élégance. Rien à voir avec de la soumission. Si facile pour lui de les cataloguer ; avec le même mépris et la condescendance que ceux qu'il dénonçait de vouloir assigner l'autre à ses origines et un rôle inamovible. Pas des surhommes, ni des saints ; sans doute deux êtres beaucoup plus forts qu'il ne le sera jamais. Un geste, un regard, le buste qu'on relève, un maigre sourire aux lèvres, la larme en suspens jusqu'à l'obscurité d'une chambre fatiguée... Personne n'a réussi à les anéantir complètement. Même leur dure réalité ne les a pas fait plier. La lumière jamais éteinte dans leur regard. Leur corps droit comme un h. Le h d'héritage. Legs qu'il vient de découvrir des années après leur mort. Un héritage qu'il n'a pas su percevoir. Tant il était persuadé de leur soumission. Sans jamais les regarder dans le blanc des yeux, la prunelle de leur histoire. Aveuglé par ses certitudes et jugements. Que faire de toute cette richesse sans testament ?

        Bientôt 70 et la sensation d'avoir perdu un combat. Celui d"un enfant ne voulant surtout pas  ressembler à ses parents. Jamais soumis à un dieu, un maître, une idéologie... Pourtant, à quelques jours de son anniversaire, il se rend compte de nombre de similitudes avec leurs trajectoires. Même s'ils n'ont pas eu le même genre d'existence au quotidien. Mais lui aussi est en quelque sorte écrasé comme eux. Bien sûr pas de la même manière. Il peut noyer le poisson derrière des mots et des concepts, s'offrir un voile poétique sur sa condition de membre du club RSA. Concrètement, il est resté dans leur classe. Sa classe finalement. Avec, cerise sur le temps qui file ; une retraite à terme plus faible que celle de ses parents. Dégringolant l'escalier monté par son père dans leur petite maison de banlieue. Une descente ponctuée de " j'ai tout compris du monde" et " on ne me manipulera pas". La beauté et la poésie mangeant dans sa paume de main. Pour finir sa descente sur le canapé du salon. Sous le toit de leur putain de pavillon qu'il a rêvé de plastiquer. Désormais son adresse. Ses rêves aussi bien tondus que la pelouse.

          Les petits films familiaux revus sans le son le troublent. Trop tard pour dire : "Coupez ! On la refait. J'ai été nul de ne pas voir l’élégance des parents." Aujourd'hui, en plus de la maison, il a un autre héritage. Comment transmettre à son tour cette élégance de la dignité ? Ne pas laisser une main invisible le réduire à un paquet de chair et d'ambitions moisis. Finir sur un poème explosif ? D'une balle dans la tête comme son père ? La voisine avait encore gueulé à cause de la musique trop forte. Quel dernier morceau a-t-il entendu ? Personne ne le saura. Parti sans laisser un mot d'explication. " Se défenestrer comme sa mère. " Jamais mes gosses me mettront des couches." Elle avait laissé une lettre. "Très longue. T'es vraiment un gros con ! Parler des fautes d'orthographe de la dernière lettre de Maman.". Sa sœur ne veut plus le revoir. Leur mère s'est jetée d'un pont au-dessus de l'autoroute. Un dimanche matin à une centaine de mètres de ses roses. Elle portait une couche. " Je finirai jamais comme ça." " Moi non plus.",  lui répondait-elle en écho. Tous deux refusant la déchéance physique. Duo de dignité jusqu'à leur fin. Comme ce couple, lui ancien ministre et intellectuel, elle auteur et intellectuelle, qui avaient décidé de finir ensemble, avant la décrépitude totale. Pourquoi mêler leur trajectoire ? Deux couples aux antipodes. La dignité n'a pas de frontières. L'élégance non plus.

      Disparus en lui laissant un héritage très lourd. Aussi beau que boueux. Que faire de tout ce souffle puissant qu'il n'a jamais senti ? Leur existence avait un sens. Contrairement à ce qu'il pensait d'eux ; méprisant du haut de ses lectures et visions du monde. Un petit con prétentieux. Capable de discourir des heures, écrire jusqu'à extinction des points et virgules, changeur de monde derrière son écran, donneur de leçons, moi je sais et pas eux les soumis... La seule claque dans la gueule de ses parents. Parfois des hurlements, leurs gifles toujours restées dans les mains levées. Avant cette première claque au seuil de 70 ans. Un héritage sans mots.

           Son plus beau cadeau d'anniversaire.

 .

          NB: Une fiction inspirée d'une rencontre en bord d'un salon du livre. " Je n'ai pas voulu les embarrasser en les obligeant à un refus." Orgueil ou réalité ? Une phrase élégante. Le poète signait son recueil sur un banc, pas loin de l'entrée officielle. Ses droits d'auteur du jour s'élevant à : son plein de retour. Nous avons bu des bières dans une brasserie. On a parlé de tout, de rien... " Un corps manque à ma nuit." Sa solitude revenue au détour de plusieurs  silences. " J'ai 70 balais et toujours pas un poil aigri sous le crâne.". Souriant sans cesse. Le sourire d'un clown triste. À mon retour des chiottes, il avait disparu. Sans laisser de nom ou de carte de visite. Que son prénom: " Moi c'est Jojo." Et les tournées réglées avant de partir.

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