La haine sur le métier

Anesthésié par le chant croisé des oiseaux ? Il est réveillé depuis plus d’une heure. La radio allumée et les yeux sur l’actualité numérique. Très inquiet. Qu’est-ce qui m’arrive ? Il ne cesse de soupirer. Pas la moindre haine à se mettre sous sa dent quotidienne.

 

         Anesthésié par le chant croisé des oiseaux ? Il est réveillé depuis plus d’une heure. La radio allumée et les yeux sur l’actualité numérique. Très inquiet. Combien de fois cela lui est arrivé ? De très rares fois depuis son enfance. Gosse, il se levait toujours dans le même état d’esprit. En guerre. Puis ça a continué. Pour ne jamais s’arrêter. Jusqu’à en faire son métier. Qu’est-ce qui m’arrive ? Il ne cesse de soupirer. Pas la moindre haine à se mettre sous sa dent quotidienne.

    Une bonne saillie antimusulman ? Ça fait généralement bien le buzz. Entre ceux qui l’applaudissent et les autres lui rentrant dans le lard. Pas d’attentat islamiste ce matin. Ni de viol en réunion par des jeunes musulmans de cités. Il se gratte la tête pour tenter de trouver l’idée de sa chronique du jour. En vain. Rien contre les musulmans. Et les femmes ? Son autre angle de haine récurrent. Rien du tout non plus. Les racailles métèques des banlieues populaires ? Les écolos ? La sous culture du rap ? Les noirs ? Les homos? Toujours rien. Il repousse le drap. Très en colère. Contre lui.

    Le calvaire continue. Un jeune d’origine maghrébine lui a tenu la porte du tabac-presse où il achète ses journaux chaque matin. Contraint de le remercier avec les dents serrées. Puis, cerise sur le gâteau, le jeune lui répond avec un large sourire: « Je vous en prie.». Le coup de grâce. Pareil pour le chauffeur de taxi. Plus exactement une chauffeuse. Excellente conductrice et concentrée sur la route et un débat de haute tenue intellectuel sur France Culture. Du vernis à cerveau, s’était-il dit. Persuadé que le cerveau de la femme avait moins d’intérêt que son cul et ses seins. Il lui posa une question sur le philosophe qui débattait. Elle répondit aussitôt. Une bonne réponse.

    Soupir affalé sur son siège de bureau. Pas la moindre haine à mettre sur papier et écran. Il se sent d’un seul coup complètement démuni. Un café. Une bonne dose de caféine pour réveiller la haine encore endormie. Incroyable. Sa collègue, croisée dans le couloir, ne le fusille pas du regard. Sans pour autant le saluer. Elle ne lui adresse plus la parole depuis sa dernière chronique où il défendait le droit à nier l’existence des chambres à gaz et d’être climato-sceptique. Un énorme succès médiatique. Des millions de vues et une déferlante de commentaires. Avec un procès en cours. Critiqué officiellement  par le patron de l'antenne. Mais félicité par le même off the record. Une extrême jubilation pour lui. « Pourquoi tu as écrit ça ?». Sa collègue était venue l’incendier. Il avait grimacé un sourire. « Buzz or not buzz ma très chère». Elle avait failli le gifler. Et pris ce jour là sa décision de quitter la chaîne.

     Incroyable. Jamais il n’avait séché sur son clavier. Les doigts inerte sur les touches. Incapable d’écrire la moindre ligne. Plus qu’une heure avant de passer en studio. Ressortir une vieille chronique ? Il ne le fera pas. Sa seule éthique est de livrer en direct sa pensée du jour. Une pensée toujours polluante à l’extrême. Tu vieillis ou quoi mon vieux…. Il s’enfonce dans son fauteuil et jette un regard dans le bureau. Non, c’est pas possible. Il se lève et va baisser les rideaux sur les vitres. Surtout que personne ne le voit dans cet état là. Les yeux embués de larmes.

     Que se passe-t-il ? Une irrépressible poussée de tristesse. Il n’arrive pas à la canaliser. Lui qui ne cesse de se foutre des sentimentaloderose et autres pleurnichards de le bonne pensance. Il se met a chialer. Un coup d’œil à sa montre. Plus que dix minutes et toujours pas l’ombre d’une phrase. Que faire ? D’un geste machinal, il prend un paquet de feuilles déjà annotées et sort. Marchant le regard planté dans le lino. Rien à voir avec sa démarche habituelle de grand lion des médias. Un lion complètement ratatiné ce matin. Plus petit qu’une souris. Sans un regard ni un salut aux autres journalistes, il s’installe derrière son micro. L’œil rivé à ses feuilles de brouillon d’une précédente chronique. Rassuré par ses mots.

    Comment meubler son temps d’antenne ? Il a trois minutes. Une improvisation sur la haine ? Il l’a déjà fait à plusieurs reprises. Sans doute sa sortie de secours. Une idée lui travers l’esprit. Revenir aux fondamentaux de la haine. Le plus porteur en ce moment est le musulman. Notamment la musulmane voilée. En général ça marche bien de tirer sur cette ficelle. Suffit de parler de voile pour que le taux d’écoute augmente. Vérité ou mensonge. Peu importe. Suffit de mettre le mot voile pour attirer. Un bout de tissu parfait pour une bonne couverture médiatique. Pas ça, se dit-il, j’ai déjà écrit un truc la-dessus en début de semaine.Quelle bonne nouvelle polémique pour faire le buzz ?

     Quelques chose bien homophobe ? La tyrannie contre les hétéros blancs ? Longtemps qu’il n’a pas sorti ce sujet de son chapeau à haine. Soupir. Pas inspiré. Le laxisme des parents de s cités ? La violence dans les collèges ? Le cannibalisme social des végan ? Nouveau soupir. Aucun de ces sujets ne l’inspire. Plus qu’une minute. Il se racle la gorge. Prêt au combat. Ses poings serrés sur les feuilles. Un technicien lui fait signe. « Bonjour à tous. Aujourd’hui je vais vous parler d’un sujet qui ne va pas manquer de...». Il s’arrête de parler. Tous les yeux rivés sur lui. Il reprend son souffle.

« Ben… De la haine de soi.».

 

NB : Une fiction certes inspirée des commerciaux de la haine médiatisés. Une haine sur écran et au micro de toutes les couleurs et confessions. Sans oublier les haineux de proximité. Sur les murs des villes et des écrans. La haine peoplisée et anonyme ont un point commun : être décomplexée. L’intelligence de la tête et du cœur, plus complexe, doit ramer pour ne pas se noyer. Mais elle a un bon souffle. Pas prête d'être étouffée par la connerie humaine.

 

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