Bombe de 85 ans

Le paysage à défilé à l’intérieur de la voiture. Un paysage ridé aux yeux rieurs et chargés d'une profonde intelligence. La grande classe d'une femme monde.

 

 © Auteur de la photo non crédité © Auteur de la photo non crédité

 

« C'est étrange d'avoir une âme de 16 ans dans un corps de 96 ans. »

                                                                                                  Edgar Morin

 

            Un employé de la SNCF l’accompagna jusqu’à sa place. Une vieille berbère, le visage rondouillard ceint d’un foulard, s’installa en face de moi. Certains la regardèrent avec l’empathie habituelle vis-à-vis des vieilles personnes traînant de trop lourdes valises. D’autres voyageurs, plongés dans leurs pensées ou écran, ne remarquèrent pas son arrivée. Quelques-uns, une minorité désormais habituelle, posèrent sur elle le regard «y a trop d’étrangers chez nous». Peut-être aussi des trouilles face à une kamikaze potentielle. Tu sais, ils envoient même des gosses se faire exploser. On sait jamais avec ces gens là… Les vieilles dames obligées aussi de se désolidariser des barbares ? Une bombe humaine de 85 ans. Très vite, elle a commencé à donner du «t'es comme ma fille, toi» à ma compagne assise sur sa droite. Avant de partager sa bio à toutes les oreilles accueillantes.

       Sa trajectoire déclinée dans un français populaire très imagé. Orpheline très jeune, elle était partie du Maroc en 1957, avec son mari, pour venir en France. D’après ce que j’ai compris, elle ne pouvait pas avoir d’enfants. « J’ai vu que mon mari jouait le mariole et voulait chercher à aller voir ailleurs. Je lui ai dit de quitter la maison. Et depuis, j'ai plus d’homme sur mon dos. Je dors à l’heure que je veux, je mange quand je veux…. La liberté totale depuis que je me suis débarrassée de ce poids. ». En quelques mots, la femme apparemment soumise, haïssable et dangereuse pour certains, a brisé net tous les clichés liés à son aspect extérieur. Les miens aussi. Tous les clichés des haineux mais aussi ceux des bienveillants professionnels – souvent voulant bien faire- ne voyant en tout immigré, exilé, migrant, qu’une belle personne. La bêtise humaine fleurit aussi chez les rejetés et persécutés. Cette femme appartient bien sûr à l’une de ces catégories : cataloguée immigrée. Difficile d’échapper à l’étiquetage, surtout dans une époque de traçabilité imposée et souvent volontaire. Mais elle se sentait à l’étroit dans son tiroir: une place imposée depuis la naissance. Elle avait besoin de plus d’espace pour déployer ses ailles. Et s’envoler. Pour son vol de femme avide de nouveaux horizons.

        Des décennies de ménage et cuisine, factotum joyeuse chez les riches. Parfois véhiculée par un chauffeur pour aller préparer la résidence secondaire de Monsieur, Madame, et leurs Enfants. Un boulot à travers lequel, comme apparemment en toutes choses, elle avait réussi à trouver du plaisir et des micro-joies. Le rire visiblement son crédo. Même dans les pires moments. « Ma grand-mère voulait me tatouer comme on fait chez nous. Jamais de la vie un truc comme ça sur ma peau pour le garder jusqu’à ma mort. En plus, je voulais pas que mon front saigne comme je l’avais déjà vu chez mes sœurs et mes cousines. Mais ma grand-mère était une femme dure : c’était un rite obligé. Moi aussi j’étais dure quand j’étais gosse ; je me suis sauvée. Et ils m’ont jamais tatouée. Que mes rides comme tatouages. Celles-là je peux rien faire contre. ». Elle afficha un sourire malicieux et adressa un doigt d’honneur à son passé. Le majeur tendu d’une petite gamine courant encore dans le corps d’une vieillarde. Une course à perpétuité. Personne n’avait réussi à tatouer sa peau. Ni l’intérieur de sa tête.

       Même si, de temps en temps, elle la perd sa tête. « La tension, c’est la tension qui me bouffe. Je dors pas. Que ce cachet qui arrête le manège sous mon crâne. ». Contrainte de prendre un médicament chaque jour. À un moment, la question de savoir si elle sait lire et écrire pointe son nez dans la conversation. « Des bonne sœurs ont essayé. J’aimais bien ça mais, chaque fois que je sortais de cours, j’oubliais tout. Une trop p’tite tête pour tous ces mots. Je regrette mais c’est comme ça… Ah ! Ouais, je vais vous raconter quand j’ai fait les vendanges. Juste un jour. C’était trop dur. On se casse les reins à se baisser et se lever. Porteur c’est mieux et ça paye plus. Mais j’ai pas le dos d’un homme.». Puis, après un détour par les vignes, elle revient en ville. « J’aime bien aller à l’hôtel et au restaurant toute seule. ». L’œil gourmand, elle se met à décliner la recette de la bouillabaisse et d’autres plats. Avec une poésie mêlée de rigueur digne d’un grand chef. Ses voisins de train commençaient à saliver.

      Toutes les oreilles furent aimantées peu à peu par cette femme plus vivante que bruyante. « J’ai menti un peu. C’est pas grave, hein ? Je vais vous dire la vérité. Je suis née en 1932. J’ai pas 80 ans mais… ça va trop vite. Je ralentis un peu l’escalator dans la descente.». Une coquette, séductrice, avec sans doute ses zones d’ombre, pensées et actes pas très glorieux, qui a assuré le spectacle durant plus de deux heures. Sa famille inquiète pour elle ? Ses proches honteux de la liberté de sa parole sans filtre ni peur du ridicule? En tout cas, un régal pour ses compagnons de voyage. Sûr que quelques voyageurs ont noté les recettes partagées avec toute la voiture. Une top-chef de 85 ans. Non, pardon Fatima[i]; je suis née en 1932,  j'ai 80 ans  et, si tu me crois pas, tu vas voir ta gueule à la récré.... Nouveau rire sans âge.

       Si longtemps que je n’avais pas voyagé dans un train aussi détendu. Avec l’impression d’être revenu à avant «Veuillez signaler tout colis abandonné.». L’état d’urgence semble là depuis toujours, une seconde peau face à des inconnus. La méfiance des uns et des autres, accentuée - depuis les attentats - en présence de voile, barbes et djellabas, devenue un mode de vie classique dans les transports et tous les autres lieux publics. « Elle est trop cool cette femme. J’aimerais trop l’avoir comme Mamie, moi. ». Des lycéens et des étudiants l’avaient écoutée pendant tout le trajet. Les jeunes étaient charmés comme la majorité des autres voyageurs. Même parmi les plus réticents et quelques uns sûrement racistes. Un tapis rouge invisible pour une star filante. Avait-elle réussi à faire imploser tous les préjugés ? D’habitude, j’aurais répondu par la négative. Pas en un trajet de train que tu inverses des années de fermeture et parfois toute une éducation. Faut pas rêver. La haine est pugnace.

      Pourtant, je crois que ce petit bout de bonne femme a réussi ce que n’importe quel discours ou théorie n’aurait pu réaliser. Avec ses mots, sa joie de vivre communicative, sa gouaille de chibania flingueuse[i] au langage mi-Gabin mi Pagnol, une sorte d’Arletty musulmane, a balayé d’un grand éclat de rire des siècles de connerie humaine. Rares les moments où elle a dit du mal d’un de ses proches ou d’une rencontre de passage. Comme si, par réflexe, elle préférait se cristalliser sur le meilleur de ses contemporains. Certes pas une révoltée. Elle est même soumise à l’autorité et respectueuse du « patron avec une majuscule dominante comme Dieu » et ceux – toujours très gentils avec elle - qui détiennent la langue d’en haut. Mais fondamentalement libre en elle. Une liberté irrécupérable.

      «Eh l’oiseau[ii], je suis là ! M’oublie-pas ! J’ai une grosse valise ! Je suis là ! ». Elle gueulait du train en marche. Soudain prise de peur d’être oubliée par l’employé en rouge qui devait l’accompagner jusqu’à sa correspondance. Comment oublier cette femme? Beaucoup auraient voulu l’emmener dans leurs bagages, kidnapper ce soleil aux mots libres, l’avoir pas loin des yeux en prévision des jours sombres. Elle avait diffusé un autre parfum que « morosité début de XXI siècle». Ma compagne et moi l'avons aidée à descendre ses bagages (plein de babioles pour sa nièce). Elle avait proposés de nous inviter au resto un de ces jours quand elle irait à son hôtel à Toulouse. Avant même de lui répondre, elle avait déjà basculé à un autre sujet de conversation. Tellement d’elle à distribuer. Faire profiter les autres de sa joie de vivre.

      «Vous vous souviendrez de la vieille dame qui vous a fait rire. Toi, t’es comme ma fille. Garde là, toi: t’en trouveras pas une autre comme ça. Moi, j’aime bien être un beau souvenir dans la tête des gens que je croise. Faut rire, ça coute pas cher. Mais je ris pas avec tout le monde. Je repère les têtes à rire. Les autres, on peut rien faire pour eux, hein ? On peut pas ressusciter ceux qui veulent mourir avant la mort. Bon, l’oiseau, tu m’emmènes à mon autre train. Faut que je mange mon p’tit sandwich. Trop vieille et usée pour faire le ramadan. C'est important de se mettre proche des pauvres mais... Mais la misère je connais ça très bien: j'ai une retraite de misère après des décennies de travail très dur. Priorité aux riches pour se mettre dans la peau des pauvres. On verra avec lui là-haut quand on se retrouvera. Que Dieu pour juger si j'ai été une bonne ou mauvaise personne. Prenez soin de vous les jeunes.».

    Quel talent de vie ! L’œuvre en direct d’une femme dont le seul détournement, une escroquerie permanente, était de dissimuler ses larmes. Un abus de pudeur pour le bien public. Une leçon d’humanité aux uns et aux autres, donneurs de leçons de moralité ou arbitres des élégances. Le cadeau d'une femme dans un train aux fenêtres avec film opaque anti-tag. Le paysage à défilé à l’intérieur de la voiture. Un paysage ridé aux yeux rieurs et chargés d'une profonde intelligence. La grande classe d'une femme monde.

   Elle a retrouvé sa nièce en fin de journée. Je l’entends rire en famille. Un rire ricochet allant bien au-delà de son village d’enfance du Maroc et aujourd’hui de son quartier en bord de mer. Elle aime SA ville de maintenant. Et SA vie de «nous les français». Une femme, l’histoire entre deux cultures, avec le cœur au centre. Son regard de vieille gosse continuera de briller dans la mémoire de ses colocataires de train. Ses mots habiteront encore plus ou moins longtemps les crânes des passagers. L’état d’urgence resté à la consigne pour quelques heures d’une réalité en suspens. Les bagages et les préjugés laissés sans surveillance. La bombe localisée par tous les regards et oreilles. Une bombe chargée de gaieté qui a dynamité notre connerie humaine et morosité ambiante. Le temps d’un voyage.

   En pensant à elle, je me suis dit que nos dirigeants devraient parfois oublier d’écouter leur équipe de com. Cesser de prendre pour argent comptant les conseils de l’algorithme qui n’a pas appris à se gourer. Pourquoi pas offrir des congés aux éléments de langage pour écouter ce genre de femme. Toutes les grandes écoles synthétisées dans le même corps. Un corps pouvant enseigner à ceux qui savent. Nombre d’entre nous, chacun à son niveau, si souvent persuadés de tout comprendre avec nos quelques mots de plus en magasin, pourrions faire des bilans de compétences humaines avec la vieille femme du train interrégional et d'autres anonymes de son genre. Sortir quelque peu de notre condescendance humiliante ou mépris volontaire ou pas. Ouvrir nos oreilles et apprendre de celles et ceux qui savent autrement. Rajouter une ligne de doute sur nos CV. Merci à Fatima la joyeuse qui a éclairé une période sombre. Un rire de jeune fille dans un corps de vieille dame.

    Irréductible.

 

[i] Son prénom modifié

[ii] Le surnom qu’elle donnait aux contrôleurs et autres employés de la SNCF

 

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