Lettre à la grosse tête

Certains penseurs ne voient-ils le monde qu' à travers leur miroir-narcisse à la vue basse ? L'abus de médias nuit-il à la distance et l'humilité ? Comment aider ces penseurs paumés dans le labyrinthe de leur image ? Prescrire une cure de silence et la relecture de «La Boétie» ? Ou ne plus leur prêter attention. Changer de chaîne Parle à mon QI, ma grosse tête est malade...

 

               Certains penseurs voient-ils le monde qu'à travers leur miroir-narcisse à la vue basse ? Une question qu’on peut se poser en assistant aux différents naufrages en direct. L'abus de notoriété nuit-il à la distance et l'humilité ? Comment aider ces penseurs perdus dans le labyrinthe de leur image ?  Pourtant eux qui devraient normalement nous éclairer et proposer de nouvelles armes pour continuer de douter. Pour l’instant, nombre de propos des « intellos de plateau» nous enfoncent encore plus plus dans l’obscurité et rajoute à la confusion ambiante. Leur prescrire une cure de silence et la relecture de «La Boétie». Sans oublier « L’Ecclésiaste » sur la table de chevet avant de devenir poussière de toile? Mais qui suis-je pour les juger ? Si leurs interventions me déplaisent, je n’ai qu’a simplement ne plus leur prêter attention ? Chacun après tout libre de tourner le bouton de la machine à images et mots. De nombreux autres penseurs œuvrent dans l’ombre. À nous de faire l’effort de quitter notre canapé confort.

        Qui t’écrit cette lettre ? Je n’ai pas mis mon adresse. Tu as plusieurs indices sur l’enveloppe. Ce courrier est posté en plus d’un endroit que tu connais bien. Très bien. Qui suis-je ? « Tu m’as appris à penser et moi à baiser. ». Cette phrase devrait dévoiler mon identité. Chacun prof de l’autre… Tu te souviens de nos cours à proximité ? J’étais la sœur de ton copain de lycée. J’avais quatre ans de plus que vous deux. Vous étiez en première et moi je bossais déjà. Serveuse dans un bar-hôtel de notre cité balnéaire Tu venais souvent chez nos parents. V’là la grosse tête, disait Papa Je peux t’assurer que ce n’était pas péjoratif dans sa bouche. Au contraire. Il était très fier que son fils te fréquente. Persuadé que l’intelligence pouvait se transmettre comme la grippe. Quand tu étais là, il nous ignorait complètement pour s’adresser uniquement à toi. Surtout des échanges sur l’histoire et la politique. Tes connaissances en bouchaient un coin au père. Comme à ses collègues. Ils essayaient de te coincer. En vain. Je crois que Papa avait un peu honte de mon frère et moi. Pourtant nous étions pas de mauvais élèves. Son drame était notre absence de grande ambition. En tout cas celle que Papa nous collait sur le dos au quotidien. Maman nous foutait une paix royale. « Faites ce que voulez mes chéris mais soyez heureux.». En réalité, je ne l’ai compris que très longtemps après ; Maman était plus exigeante que Papa. Son injonction plus envahissante et lourde à porter. Dès que j’ai eu seize ans, j’ai pris un job de caissière dans le centre commercial près de chez nous. Un emploi d’été qui a débordé sur ma rentrée de septembre en terminale. L’école était donc finie pour moi. Mon frère est allé jusqu’à un BTS d’électromécanique. Pour finir dans une boîte de composants pour l’aéronautique. Un mari et père comblé. « Lui il ira loin dans les études et sera un homme qui pèsera. ». Papa ne cessait de te donner en exemple. Il n’avait pas tort. Son fils par procuration a explosé les compteurs de l’ascenseur social. Des millions de lecteurs et d’auditeurs. Sans parler des pouces levés à son nom. Une star sur la toile.

      Mon frère et toi veniez souvent après le lycée boire un verre au bar où je bossais. Souvent avec d’autres lycéens. La plupart pour mater la serveuse bien foutue. Sûr que mon corps a servi de décor mental à des mains solitaires de jeunes ados. Je ne les voyais pas du tout. Trop jeunes pour se retrouver dans mon radar sensuel. J’étais attirée par les plus âgés avec grosse cylindrée, option gueule de rebelle et clones des affiches de chanteurs punaisées au-dessus de mon lit. Le schéma classique de la petite bombe de 20 ans qui avait tous les hommes à ses talons. Je ne me suis pas privée de jouer de mes atouts avec eux. Une p’tite pétasse qui manipulait les mecs sans scrupules. Jusqu’à ce que tu débarques et brouille mon radar. Jamais personne n’aurait pu croire un seul instant à nous deux. Le jeune puceau, planqué derrière ces citations et phrases à rallonges, avec la minette robe à ras de la foufoune et rouge à lèvres bouquet final du 14 juillet. Pourquoi t’avoir sauté dessus dans les chiottes du bar ? Je n’arrive toujours pas à me l’expliquer. L’intello dépucelé à quelques mètres de ses copains et copines de classe refaisant le monde en terrasse. Caricature et pourtant réalité. Avec le recul, j’ai peut-être une explication. Te rapporter comme un trophée à mon père pour qui j’étais invisible. Tu vois Papa, la grosse tête que tu nous montrais en exemple, elle aussi à une queue comme tous les autres mecs. Je le tiens aussi en laisse ton intello de mes deux qui sait tout. Ce serait un raccourci. Notre relation n’est pas fort heureusement liée qu’à une histoire de cul et de blessure narcissique d’une gamine. Une lettre est trop courte pour tout dire. Surtout que je suis fort douée pour partir dans tous les sens. Comment définir en quelques mots ce que nous avons vécu ensemble ? Un interlude enchanté dans mon histoire de femme.

      Nos oreilles sifflaient souvent dans notre petite ville. Personne n’arrivait à comprendre ce que nous vivions. Toujours collés l’un à l’autre. Tu venais tous les jours travailler dans l’arrière-salle du bar. L’avaleur de bouquins est arrivé, souriait le patron. Tout le monde était persuadé que j’avais couché avec lui pour ma place de serveuse. Un quinqua marié et père de famille la semaine pour la galerie; ses week-end pêche et autres voyages dans des hôtels avec de jeunes hommes. Il t’appréciait bien. Même si lui aussi ne comprenait pas ce que je foutais avec toi. J’ai recommencé à lire à ton contact. Redevenue une dévoreuse de bouquins à perpétuité. Je préférais quand tu me lisais des passages. Ta mémoire était incroyable. Capable de réciter par cœur des poèmes entiers. Tu as nourri mes oreilles pendant deux années. Jusqu’à ton départ programmée pour la grande ville. La notre trop petite pour ta tête.

      Tu revenais chaque week-end et vacances. Passant plus de temps dans ma piaule et au bar que chez tes parents. Tu m’écrivais quasiment une lettre par jour. Je les ai toutes gardées. Si tu souhaites les récupérer, elles sont à ta disposition. Je ne t’en ai écrite qu’une. C’était pour t’annoncer que tu allais être papa. Une lettre émiettée dans la cuvette des chiottes. Tu ne l’as jamais su. Seul le patron du bar était au courant. Il a confié l’établissement pendant deux jours à un cousin à lui. Pour m’emmener avorter en Angleterre. Je suis revenue bosser toute guillerette. Sans me rendre compte des conséquences de cet événement sous mon jeune crâne. La came m’a tendu les bras un soir de gros blues. Je suis devenue accro très vite. En plus, le patron avait vendu pour aller vivre avec son copain. Son successeur m’avait coincé dans la cuisine. Il doit se souvenir de la carafe pleine de vin contre son crâne. Je suis partie aussi de «chez nous ». Dans une grande ville plus loin que la tienne. Sans laisser d’adresse. Notre histoire s’était finie sans que nous mettions un point final dessus. Presque quatre décennies.

      Jamais je ne vendrai mon cul pour du fric. Le tordre en marchant pour attirer les regards, mettre des supers décolletés pour aspirer le plus d’yeux mâles et rendre jaloux toutes les autres filles. J’aimais le jeu du chat et de la souris. Les grands fauves couillus dans le rôle de souris me faisait vibrer. Mais hors de question de terminer sur un trottoir et vendre mon cul. Tu te souviens de ce que tu m’as dit quand je t’en avais parlé ? C’était une fin d’après-midi de juillet dans le bar désert. Chacun d’un côté du comptoir. Moi non plus plus j’irai pas me vendre mon âme dans une émission putassière de la télé ou la radio. Tes yeux brillaient de colère. C’était l’époque ou, en plus de tes études, tu commençais à écrire des romans. La philo a très vite bouffé toutes tes velléités de fictions. Nous n’en avons plus jamais reparlé. Personne ne pourrait nous acheter. Une certitude.

    Deux ans après mon départ, je vendais mon cul sur un boulevard. Pour un mac qui me dérouillait quand la caisse entre mes cuisses ne lui rapportait pas assez. Je me suis sauvée dans une autre ville à des centaines de kms. Bien décidée à ne plus tapiner. Passant du trottoir à la poule d’hôtel de luxe. Jusqu’à la rencontre avec un client qui devint mon mari. Redépart. Cette fois pas dans un autre ville. Nous avons ouvert une ferme associative pour réinsérer des jeunes à la rue. Avec un bar musical le week-end. Serveuse, pute, pour finir directrice d’un centre de réinsertion en pleine forêt. Voilà en accéléré mon existence. J’arrête de faire pleurer dans les chaumières. Des femmes et des hommes ont vécu et vivent pire que moi. Mon parcours est semblable sûrement à de nombreux autres. De la galère au sacerdoce des nouvelles bonnes sœurs que sont les éducatrices et éducateurs. Rien de très original. Sauf que mon histoire est unique. Comme sept milliards d’autres sur la chaîne de montage de l’humanité.

    Bien sûr, j’ai tous tes livres. Ne rate jamais une émission de télé ou radio où tu es invité. Nos trajectoires sont très différentes. Avec néanmoins un point en commun. Toi non plus tu n’as pas tenu ta promesse. Vieillir c’est peut-être éliminer le mot jamais de son vocabulaire... J’ai vendu mon cul. Et toi ton âme dans des émissions que tu qualifiais de télédébibilitante. Un bon client avec son rond de serviette. J’ai souvent mal à toi, mal a ce jeune homme en colère, en te voyant tout faire pour assurer le buzz. Prêt à balancer ce qui va te permettre d’exister sur les réseaux sociaux. Certes tu es toujours brillant. Un bulldozer de culture et d’érudition. En plus armé d’une redoutable répartie. Tu as conservé la même lumière d’intelligence dans les yeux. Mais un regard terne dedans. Comme une étoile mourant à chacun de ses passages sous les projecteurs. « Ce p’tit gars méritait mieux». Même mon père, dans son Ephad, est déçu. Tu as trahi cet électricien sur les chantiers navals. Lui si fier qu’un jeune gars, fils aussi de prolos de la mer, puisse aller parler pour «nous les éteins de la République» comme il disait. Je sais ce que tu vas penser. Et tu auras raison. Qui suis-je pour vouloir juger ou donner des leçons ? Chacun fait ce qu’il peut avec ses trouilles et contradictions. Je ne suis pas une sainte non plus. Guère un hasard si mes deux fils ne veulent plus me revoir. Et que ma petite-fille ne me sourit que sur écran.

     Pourquoi te contacter ? j’ai failli le faire à plusieurs reprises sous le coup de la colère. Après t’avoir entendu ou vu dans les médias. Comment un cerveau aussi bien fait pouvait dire autant de conneries ? Chaque fois, je me calmais. Laisse tomber et retourne à ton émission de bouffe. Pourquoi être aussi touchée ? Parce que je me reconnaissais en toi. Le reflet d’éternels gosses jamais rassasiés d’amour. Un besoin de plaire et d’être toujours au centre de la toile des regards. Toi avec ton QI et moi avec mon cul. Du grand banal pour divan de psy. Mais il y a deux jours, ta prestation m’a foutu dans une plus grosse rage. Je t’aurais giflé. Comment peut-on être aussi intelligent et méprisant à la fois. J’ai failli titrer ma lettre: Parle à mon QI, ma grosse tête est malade.». Un melon quatre étoiles planté sur le corps vieillissant d’un notable de la culture et des médias. Plus rien à voir avec la grosse tête qui impressionnait tant Papa. Tu m’as déçu. Comme si tu avais craché sur une partie de ma jeunesse. Notre jeunesse issue d’un monde qui ne pesait pas lourd dans la balance mais avait de grandes valeurs. Mme si tout n’était pas si élégant que ça dans la noblesse populaire. Avec le temps, tu apprends que trahir est le sport le plus pratiqué à tous les étages. D’habitude, ma colère disparaît assez rapidement. Pas la dernière contre toi. Pourquoi tu as balancé une telle saloperie  sur cette fille ? Tu avais insulté une jeune serveuse… Celle sous ma peau de femme de 64 ans. Je vais t’avouer en avoir chialé comme une gosse. Si déçue de ton comportement.

    En plus avec une gamine de 17 ans. J’ai connu un boutonneux, prétentieux, mal fagoté, traité de tronche de premier de la classe… L’as-tu oublié le jeune homme fourré dans mon bar et entre mes seins. Toujours prêt à réciter « On est pas sérieux quand on a 17 ans» sur un ton de premier communiant. Sincère et ridicule. Pas plus tristement sérieux que toi. Avant que Rimbaud soit décoincé du cul par une barmaid dans des chiottes. Cette gamine voulant sauver la planète, peut-être stupide et manipulée, me fait penser en partie à toi. Si peu épanoui dans ton corps. Et en même temps tu étais une grande gueule. Toujours à vouloir avoir le dernier mot. Tu voulais prouver aux adultes que tu étais plus intelligent qu’eux. « Il est où le connard qui a voulu m’humilier? .». Ce jour là, je t’ai sauvé la vie. Notre Gégé de la glue du comptoir avait failli te coller une trempe. Il ramait encore sur ses mots croisés. C’était son plaisir, même si de nombreuses lignes restaient vides. Par un accord tacite, personne ne touchait à ses grilles. Comme à chaque fois, il avait commencé à se concentrer, avant de soupirer et sortir fumer sa clope au soleil en terrasse. Une pause des neurones et aussi pour mater les passantes. De retour au comptoir, il reprend le journal. Quelqu’un avait rempli toutes les cases. «Qui c’est le connard qui a fait ça? Je vais lui péter ses dents tout de suite.». Tu étais retourné à ta table avec un sourire narquois. Je lui ai raconté que c’était un type de passage. Gégé était touché. Ta première saloperie avant celle des plateaux télé  ?

    Ma colère est écrite noire sur blanc. Sans doute que tu l’a trouveras ridicule. Mais je m’en bats… le cœur. Tu en fais désormais ce que tu veux. Peut-être que tu ne liras même pas ce courrier. Tu dois en recevoir des tonnes. Vu à la télé ça fait pas mal marcher la poste et les réseaux sociaux. Quelque chose me dit que tu vas au moins l’ouvrir. Le cachet de la poste de notre ville natale. Plus l’adresse de l’expéditeur: Bar des flots gris. « C’est pour vous les anciens que j’ai fait ça.». Le patron s’était fait engueuler par les piliers quand il avait changé un mot sur l’enseigne. L’établissement porte désormais un autre nom et est devenu un bar-hôtel à touristes friqués. J’ai cassé ma tire-lire pour y louer une chambre. « Je refuse de vous mentir cher Madame, vous en avez plus que pour quelques mois. Pas plus d’un an. ». Mon toubib à mis mon cancer incurable sur table. Hors de question de finir dans un hosto. «Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux: c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie.». Une phrase que tu m’as répété un nombre incalculable de fois. Tu vois que ta leçon a porté ses fruits sur mes vieilles branches. J’ai préparé une lettre pour mes gosses et mon mari. Ils pensent que je suis dans une maison de repos. Mes gosses s’en remettront très vite. Leur mère ne les traitera plus de ratés de service sans ambition. Mon mari pourra mettre Mozart à fond et fumer des cigares qui puent dans le salon. Sans avoir besoin de m’inventer une course au supermarché pour aller rejoindre une jeunesse en ville. Mon départ est bien préparé. Ma place de parking souterrain est prête à côté de mes géniteurs. En espérant que l’école soit interdite dans l’au-delà. Aucune envie que Papa vérifie mes notes pour l’éternité.

    Trêve de blabla; j’aimerais bien que tu m’y rejoignes. Rassure-toi : pas au cimetière. Juste débarquer dans le bar-hôtel du temps qui ne reviendra plus. Ne serait-ce qu’un jour ou une nuit. Même que pour un repas. Partager des mots, un silence, des postillons, un rire, des draps… Mon petit cadeau avant de foutre le camp d’ici. Définitivement. Un dernier moment avec ma grosse tête.

    On a encore des choses à s’apprendre.
                                                                                                    Une revenante,

 

NB : Cette lettre-fiction est inspirée des réactions de certains à la venue de Greta Thunberg en France. Je me pose aussi des questions sur cette brusque sauveuse de la planète. Normal dans une société du spectacle agitant tellement d'images-leurres devant nos écrans. Que cache-t-elle ? Icône d’une version Starac ou The Voice de la défense de la planète  ? Bientôt animatrice télé dans «Touche pas à ma couche d’ozone »? Le tube écolo de l’été caniculaire ? Je n'ai pas de réponses pour l'instant.Laissons lui au moins le temps de pouvoir éventuellement se tromper et essayer d’évoluer. Certes sa jeunesse ne la rend pas incritiquable et nulle obligation de démagogie jeuniste. Mais avec d’autres arguments bas du QI de certains dits penseurs et politiques. On ,'est pas sérieux quand on a l’âge des certitudes à rides ?

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