Prise de poussière

N’être pas d’ici, ni d’ailleurs. Douleur ou chance ? Certains se posent la question. D'autres n’ont pas le luxe de s'interroger sur ici ou ailleurs. Ils n’ont qu’une seule réponse. Elle se trouve dans leurs bagages : la terre fuie et leurs premiers pas entre les plis de vêtements non choisis. Le choix sera pour les jours heureux. Reviendront-ils ?

 © Marianne A © Marianne A

 

Pour Dominique, Claude, Camille, Quentin,

                N’être pas d’ici, ni d’ailleurs. Douleur ou chance ? C’est une question aussi vieille que la ronde des saisons. Elle revient inlassable interroger la trajectoire de certains êtres. Contrairement à eux, d’autres n’ont pas le luxe de se poser ce genre de questions. Ils n’ont qu’une réponse. Elle se trouve dans leurs bagages : la terre fuie et leurs premiers pas entre les plis de vêtements non choisis. Le choix sera pour les jours heureux. Reviendront-ils ? L’espoir dit oui. Le corps répond non. La chair n’oublie rien. Pourtant, les jours heureux se lisent dans des sourires et regards. Ils reviennent plus ou moins souvent, déterminés ou intimidés. Mais, au cœur de la plus grande joie, demeure une valise à perpétuité. Celle d’un voyage accompagné de fantômes. Avec une escale permanente en absence.

    D’autres choisissent leur départ. Sans fuir la mort sous les bombes ou d’autres atrocités. Rien de comparable avec l’urgence vitale des ombres, le regard en berne, ballottées sur les mers et la terre au gré des vents et des bras tendus ou fermés. Pas le même départ. Le choix de leur voyage de « nanti de la planète » est de ne pas être d’ici, ni d’ailleurs. Une façon d’habiter partout, nulle part. Le désir d’un changement de lieu géographique ? Non. Bien que ce choix entraînera sûrement, à un moment ou l’autre, un déplacement spatial. De quoi s’agit-il ? Un voyage pour s’éloigner du compteur familial et des fils de son enfance. Parmi ces voyageurs, certains vont singer les riches, d’autres les pauvres. Choix individuel ou soumission à des injonctions ? Sans doute un mélange des deux et d’éléments indicibles qui nourrissent une telle décision. Difficile de décrypter tous les fils constituant le compteur de l’histoire d’un individu, encore plus complexe quand il a décidé de se débrancher de ses origines. Et tant mieux de ne pas avoir toutes les clefs ; ça laisse une place à la magie de l’être, échapper aux étiquettes et à la traçabilité rassurantes. Un territoire sans nom ni fin. Notre trou noir sous la peau ?     

    Vouloir devenir l’autre, avec une enfance différente de la sienne, est plus complexe que ça n’en a l’air. Ce n’est pas juste l’essayage d’une nouvelle panoplie au rayon à l’étage au-dessus ou au-dessous du sien, dans le magasin des rôles bio-dégradables. Certains reviendront rapidement ou peu à peu vers leur port d’attache, enrichis d’un trésor d’expériences de frottements à un univers différent ; ils le feront ou pas prospérer : un livre, un film, des articles, etc, une façon nouvelle de voir leur environnement de départ. Parfois un décalage douloureux avec les us et coutumes de son milieu d'origine difficile à digérer. Plus tout à fait le même individu. Comme une sorte de jet-lag à la table familiale. Mais toujours revenus avec une fenêtre de plus sur le monde. C’est le retour des gagnants.   

    D’autres voyageurs resteront entre deux rives. Avec vue sur ce qu’ils ne sont plus entièrement et ce qu’ils ne seront jamais tout à fait. Rien à faire fructifier ? Si. D’abord sur le plan matériel. En tout cas un gain palpable pour certains de ces voyageurs verticaux. Ainsi qu’ un apport culturel ; les mots et les images, empruntés à une langue jumelle à la sienne. Des jumelles quasi-impossibles à différencier. Une langue que ces voyageurs lisent et parlent très bien. Pourquoi alors leur demeure-t-elle étrangère ? Pas la même ponctuation du silence. Ni la concordance de temps du verbe transmettre. Quel héritage laisser à ses descendants ? J’ai réussi à m’en sortir. Je viens d’ici et je suis arrivé là. C’est où là ? Tu ne vois pas : ici. Tout ça, c’est à toi. Mais Papa, je ne vois rien qui soit à moi. Tu es bigleux ou quoi ? Tout ça sera à toi quand je ne serai plus là. La avec ou sans s, Papa ? Tu fais vraiment chier à toujours vouloir savoir plus que ce qu’il faut savoir. Prends le fruit de ma bataille et tais-toi. Papa, tout ça sera à moi quand je saurais qui tu es toi ... Vouloir changer de rive n’est pas le même voyage pour tous. Les partis du bas finissent souvent dos à leur être le plus profond et face à un horizon gigogne. Ils sont comme des frontières de chair et d’os. Leur miroir coupé en deux.

    La majorité des pauvres (individus tous singuliers) voulant traverser pour aller du côté des riches (individus tous singuliers) perd toujours. Même en se retrouvant tout en haut de l’échelle et à la tête d’une grosse fortune. Posséder tous les codes et les outils de l’autre rive n’empêche pas de perdre. Une perte niée ou camouflée derrière une réussite ostentatoire ou des justifications brillantes pour tenter d’effacer les yeux mouillés, le nœud muet au ventre, les colères apprivoisées et bien rangées chez « tu devrais voir quelqu’un », la honte de la trahison des siens et du gosse en soi, une trahison pour changer de siens, plus d’autres fugitives sensations qui passent par perte et profits du passage sur un autre bord. Pour être accepté, il faut se foutre à poil mentalement devant celui qui sait pour soi, montrer patte blanche ou noire, mais décolérisée, ou une colère recyclable, qu’est-ce qu’il est drôle, qu’est-ce qu’elle est intelligente ; jusqu’à être jugé apte à s’adapter aux mots, aux façons d’être, aux plaisanteries, et d’autres habitudes visibles ou invisibles, de ceux chez qui on a décidé d’aller s’installer. Leur en vouloir ? Ils n’y sont pour rien. Personne vous contraint de traverser. Suffit de rester accoudé au « Bar d’ici » au lieu de vouloir changer de rade. Ça se paye de pousser la porte d’un autre chantier que le sien. Surtout quand il faut grimper à l’échelle pour l’atteindre. Le voyage vers chez les pauvres coûtent toujours moins chair ? Toutes proportions gardées bien sûr, le migrant dans l’urgence qui réussit à échouer sur une plage, trouver un asile et tenter de revivre, et le pauvre en « exil de proximité » qui réussit sa mue social, semblent avoir un point en commun. Celui de ne jamais gagner. Ni vraiment perdre.

   Vouloir changer d’ici ? Qui peut gagner à ce jeu des chaises voyageuses ? Peut-être celles et ceux qui pensent que le gain se trouve ni ici ni ailleurs. Sur les côtés ? Dans des labyrinthes de brume où le seul passeport est sa silhouette ? Ailleurs que dans le désir de vouloir ressembler, un instant ou une vie, à l’autre vu de haut ou de bas ? Quelle serait la meilleure façon de rafler sa mise essentielle de passager de la planète ? Juste essayer d’être soi, pas son voisin. Immense gageure de tendre à être, le plus possible, unique sous la guirlande des étoiles. Devenir comme chacune d’entre elles : un point lumineux sans qui le ciel nocturne, au-dessus de nos têtes, ne serait qu’une nuit photocopiée sur la précédente. Comment être unique et relié ? Se battre pour être un gagnant sur le manège du plancher des mortels ? Gagner la course verticale et rester entre deux rives ? Ne pas quitter son territoire d’enfance. Sûrement plusieurs façons. Chaque individu fait comme il peut. Avec ou sans moyens. Et, quel que soit le compteur de départ ; tous avec un même dernier branchement. Sur sa prise de poussière.

   Certains naissent avec le monde à leurs pieds. Malgré l’avantage du départ, le plus dur reste à faire: l’effort de géant pour son premier pas. D’autres ouvrent les yeux avec le monde sur leurs pieds. Un poids de naissance, inscrit nulle part au registre de l’état-civil. Pourtant un innommable qui pèse déjà sur la balance. Dans les deux cas, il faudra mettre un pied devant l’autre ; avancer. Perdre ou gagner ? Changer d’ici ou d’ailleurs ? Survivre le cœur entre deux rives ? Rester à domicile ? Pourquoi pas créer une nouvelle piste. Entre ses routes bien tracées. Une piste hors de tous les GPS : les siens et ceux de la machine à nous faire marcher droit. Ne plus être egolocalisable sur les cases du Monopoly planétaire. Sans rive fixe, ni entre deux rives. Avec comme racines indéboulonnables un point d'interrogation.

  Être perdu pour se gagner ?   

    Il a refermé le cahier d'un geste lent. Les yeux dans le vague et troublé comme après chaque lecture. Tout avait débuté par un paquet découvert sur le bord de sa fenêtre de cuisine. Qui avait déposé le colis ? Il était sorti et avait regardé à gauche et droite. Personne dans la ruelle. Trente-deux cahiers rédigés avec une écriture très lisible. Pas une date, ni de signature. Mais un titre à chaque texte. Une femme ? Un homme ? Vivant ou mort ? Aucune indication sur l’auteur. Quelques détails dans les descriptions indiquent qu’ils ont été rédigés dans notre siècle. Une main contemporaine encore habitée par les rites de l’orthographe et de termes d'une époque pré-textos et émoticônes. Quelqu'un avec une facilité d'écriture. Des pages sans la moindre rature. 

     Une erreur de destinataire ? Son nom était inscrit sur la boîte. Il a enquêté dans le village et aux alentours. En vain. Quelqu'un de son ancienne histoire ? Il s’est creusé la tête pour refaire sa trajectoire jusqu’à sa retraite dans ce village paumé de bord de mer. Fils de garagiste, il a repris le garage de son père, s’est mariée avec une copine de collège, a eu deux enfants, un divorce à la majorité de son aîné, une tentative de nouveau couple tombée à l’eau… Une vingtaine d’années de solitude à ne toucher que des carrosseries de bagnoles. La sienne, cabossée, continuait de le traîner du boulot au canapé-clopes-télé. Un parcours semblable à d’autres autour de lui qui, leur enfance sous le bras, passent de bar en bar dans leur ville en se raccrochant aux branches du passé. Sa seule transgression est d’avoir quitté l’arbre aux souvenirs pour aller retaper une ruine à héritée d’une tante à peine connue. Sa rallonge de solitude sans les mains dans des moteurs. À part le sien. Il a fouillé son histoire sans trouver qui que soit susceptible de lui envoyer ce genre de textes. Un paquet chargé d’une vie sans nom.

     Les apporter à la gendarmerie ? Il a d’abord pensé à s’en débarrasser. Après avoir à peine survolé un cahier. L’apporter à la gendarmerie entraînerait des tracasseries administratives. Il opta pour tout balancer dans une benne. Le paquet est resté plusieurs semaines dans un coin de l’appentis, parmi les objets en attente déchetterie. Un jour, il l’a rouvert et pioché un cahier. « Passer à côté de sa vie. Il pense avoir cheminé sur un autre trottoir que son histoire. Sa réalité d’un côté, ses rêves de l’autre. Sans penser à la vie qui le traverse. ». Pourquoi ces phrases, extraites d’un poème, l’ont happée ? Il n’a pas de réponse. La magie d’une poignée de mots ; ils ont réveillé des questions sommeillant en lui. Soixante-quatre ans d’un sommeil protecteur. Un réveil douloureux ? Au contraire. Du rabe dans son assiette érodée par le temps. Depuis ce poème, il lit chaque jour un des textes. Une lecture au ralenti. Son index coulissant devant chaque mot comme quand il était à l’école primaire. Cette fois sans les regards moqueurs et les toussotements gênés de l’enseignante. Seul à sa table.

   Des nouvelles, des poèmes, des réflexions, des coups de colère, quelques dessins en marge... De rares îlots d’humour dans la noirceur générale. Comme si l'auteur avait voulu jouer de la dérision et de l’auto-dérision dans le but d’adoucir la gravité de l'ensemble. Laisser des moments de souffle entre les lignes de son catalogue de petites et grandes morsures à ciel ouvert. Rire pour ne pas étouffer l’autre dans son filet de douleurs. Les grossièretés l'agacent beaucoup. Putain et con - des termes qu’il emploie- n’ont pas leur place sur une feuille de papier. Au fil des lectures, il a commencé à cerner une partie de la personnalité de l’auteur. Comme une présence sous son toit, elle allait et venait sur son territoire. Avec un rendez-vous quotidien avec elle. Présence intime et inconnue.

    Une lettre sans timbre dans sa boîte aux lettres quelques semaines après le colis. Son nom et prénom étaient écrits au feutre sur l’enveloppe. Pas le moindre doute : la même écriture que les cahiers. « Si vous voulez en savoir plus sur les textes, retrouvons-nous dans le square en face de la gare. J’y passerai chaque jour à onze heures du matin jusqu’à vendredi. Avant de quitter la région. À vous de voir… Bonne journée. ». S’y rendre ou pas ? Tour à tour intrigué et méfiant. Qui pouvait s’intéresser à un garagiste à la retraite fâché avec toute sa famille ? Un handicapé de la parole qui préférait privilégier les haussements d’épaules ou de sourcils. Plus à l’aise avec une courroie de transmission qu’avec ses proches. Ça pue les emmerdes, ce truc, pensa-t-il. La lettre a fini dans une poubelle. Nulle envie que quelqu’un vienne parasiter sa retraite. Le silence de son dernier chantier.

    Quelques minutes après s’être assis, une femme s'approcha de lui. Une brune d'une quarantaine d'années très souriante. Elle s’est installée sur le banc et lui a tendu un bout de papier froissé. « Je suis muette. ». Puis elle lui a tendu une feuille arrachée à un cahier. « Un accident sur la nationale. C’était rien de grave, mais la voiture de mes parents était inutilisable. Nous revenions de vacances avec mes deux jeunes frères. J’avais douze ans. Vous étiez le garagiste le plus proche et vous êtes venus nous dépanner. Au moment où vous êtes arrivés, un camion a percuté notre voiture. ». Il avait complètement oublié cet accident. Comme toutes ses interventions de garagiste. Un métier ni aimé, ni détesté ; le moyen le plus rapide et facile pour lui de gagner sa vie. Depuis la vente de son garage, il a comme baissé le rideau de fer sur sa mémoire. Ne reste que le cambouis encore incrusté dans ses doigts. Son corps absorbé par la rénovation de sa nouvelle maison. Première fois qu'il se sent entièrement chez lui.

    La lecture est interminable. Pourquoi ne pas s'aider de son index ? La honte toujours là. « Mes parents et un de mes frères sont morts sur le coup. Mon autre frère est mort quelques heures après à l’hôpital. Moi, je m’en suis sortie. Grace au pouce et à l’index d’un homme sur ma carotide. Votre main. ». Il a interrompu sa lecture pour l’observer en coin. Elle fixait le sol. «Je vous ai retrouvé grâce à un article de journal et une vidéo de la télé locale. Vous expliquiez à un micro ce qui s’était passé. Pourquoi avoir voulu vous retrouver ? ». Elle a allumé une cigarette. « Depuis l’accident, je suis muette. Vous êtes la dernière personne à avoir entendu le son de ma voix. Une voix remplacée depuis par un clavier et un stylo. J'écris sans cesse. C’est plus fort que moi. Personne n’a lu mes textes. Je voulais que vous soyez mon premier lecteur. Unique lecteur ? Idée stupide de vous imposer mes textes ? C’est possible. Peut-être une façon de vous dire Merci. ». Il lui a rendu la feuille. Elle l’a interrogé du regard. Il a froncé les sourcils et tourné la tête. Elle a rallumé une cigarette. Il a posé les yeux sur la pendule de la gare.

_ C’est l’heure du repas.


NB : Cette fiction est inspirée d’une conversation autour d’une bonne table et de souvenirs de lycée. Avec notamment les voyages « inter-classes ». Dans un sens ou dans l’autre. Avec des joies visibles et parfois des douleurs invisibles.

 

 

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