Tunnel sous la nuit

On rentre dormir dans notre cercueil. C'est Djibril qui l'a appelé comme ça. Mais en réalité c'est une canalisation. D'autres disent petit tunnel. Par rapport au grand qu'on cherche tous à traverser. Moi je préfère dire cercueil. Pourquoi? Peut-être parce qu'on est déjà morts et qu'on le sait pas. À rêver qu'on vit encore.

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              «J'ai appris qu'un homme a le droit d'en regarder un autre de haut seulement quand il faut l'aider à se relever.» Gabriel García Márquez

       

         On rentre dormir dans notre cercueil. C'est Djibril qui l'a appelé comme ça. Mais en réalité c'est une canalisation. D'autres disent petit tunnel. Par rapport au grand qu'on cherche tous à traverser. Moi je préfère dire cercueil. Pourquoi? Peut-être parce qu'on est déjà morts et qu'on le sait pas. À rêver qu'on vit encore.Y en qui supportent pas et veulent pas dormir dans les canalisations. Cette nuit, on est quatre. Parfois presque une dizaine. On vient presque tous du même pays. Mais personne se connaissait avant d'arriver dans cette ville.Tout le monde préfère dormir à l'entrée. Ici, c'est à tour de rôle. Pas comme dans d'autres cercueils où c'est le plus fort qui décide. Cette nuit c'est à mon tour. Dormir à la meilleure place de notre cercueil.

     Une chance quand même de me retrouver parmi ce groupe. Je suis le plus jeune. J'ai treize ans. « Jamais vu un pêcheur comme toi! Même si j'en ai marre de bouffer du poiscaille tous les soirs. T'aurais pas pu apprendre à chasser. ». C'est Omar, un vieux d'au moins quarante ans, qui m'a dit ça une fois. Il se marre tout le temps. C'est un peu le chef ici. Ses mains calment toujours ceux qui viennent nous emmerder. Jamais de merdes quand il est là. Son visage reste dur même quand il se marre. C'est pas un grand parleur. Il peut passer des heures à regarder le ciel, les sourcils froncés de colère. Mais super gentil avec moi. Il remplace un peu mes parents et Frangin, comme ça que je l'appelle. On a deux ans d'écart. Tous les trois ont disparu dans l'eau. Morts ou pas? Je sais pas. Ils sont tombés les premiers. « Mon fils, t'es où?». J'ai gueulé pour répondre à Maman. « Où t'es?». Des dizaines de gens gueulaient en même temps. On comprenait plus ce qui se disait. Tous les mots se mélangeaient dans la nuit et le brouillard. Le bruit de la mer et du vent plus forts que tous les cris. Puis plus que le vent et les vagues. Je suis resté accroché sur le côté du bateau qui flottait encore. On était plus qu'une trentaine. Sur au moins cent. Des mains sont venues nous sauver au matin. Une main à vie dans ma tête.

     Le ronflement de Farid résonne. L'impression qu'il ronfle sous tes oreilles. Ici, même nos souffles font un bruit énorme. Au début, j'étais mort de trouille. Comme dans le corps d'un monstre, une sorte de serpent de béton. Puis j'ai fini par réussir à dormir. La fatigue toujours plus forte à un moment que la trouille. Souvent envie que les paupières s'ouvrent plus. Resté pour toujours au fond du sommeil. Ne plus ouvrir les yeux sur l'enfer qui commence dès que tu te réveilles. D'abord l'enfer des absents jamais là au réveil. C'est plus fort que moi; j'espère toujours trouver Maman, Papa, Frangin, à côté de moi. Juste un espoir. Le cauchemar reprend comme le jour d'avant. La journée à porter comme un poids sur le dos jusqu'à la nuit. Tu traînes toute la journée à trouver un moyen de passer toi aussi de l'autre côté. Tous on pense qu'à ça. Sortir définitivement de ce tunnel-cercueil et prendre le grand pour l'Angleterre. Peut-être pire là-bas. J'en sais rien. Mais, au moins, tu restes pas à attendre. Toujours attendre. Tous à essayer de survivre dans une salle d'attente sans murs. Plaqués au sol à regarder les mouettes. En rêvant d'une paire d'ailes.

     Ici c'est devenu de plus en plus dur. Avec les flics qui arrêtent pas de nous gazer ou de nous courir après. Plus les habitants qui nous détestent. « On a assez de pauvres chez nous en France. Plein de gens ici qui sont dans la merde et dorment dans la rue. Tu veux savoir depuis combien de temps j'ai pas eu un toit sur la tête? Dix piges. Depuis des années y en que pour vous les putains de migrants... Et nous, on compte pour du beurre ou quoi? Rentrez chez vous. Pas de place ici pour vous. Dégagez de chez nous!». C'est un arabe qui m'a balancé ça en anglais quand je me suis assis dans le square, en centre-ville. J'ai rien dit et regardé ailleurs. Lui était assis sur un banc à côté du mien avec quelqu'un d'autre. Plein de sacs autour d'eux. Je les ai écoutés parler. Ils savaient pas que je parlais français. Maman qui me l'a appris. Elle avait vécu à Paris. Pour ses études de pédiatrie.

     Il continuait de m'insulter. Son pote, un maigre avec plus de dents, lui a secoué l'épaule. « Arrête de dire des conneries Momo! Tu mélanges tout. T'as oublié un peu comment tes darons ont été reçus ici à leur arrivée d'Algérie. Rappelle-toi le bidonville sur le plateau avant qu'on se retrouve à la cité. T'imagines si je t'avais jeté parce que moi j'étais pauvre de souche et toi venu de l'autre côté de la mer. On serait jamais devenus potes à la vie à la mort. Pense avec ta tête, pas avec ton écran et les conneries que t'entends des politiques. C'est pas ce gosse qui t'a vidé de ton boulot et que... Il est pour rien si ma gonzesse m'a plaqué pour un lascar qui picolait pas comme un trou comme moi. L'insulter te filera pas un logement ou un taf. II vient pas nous bouffer nos miettes de misère. Si tu gamberges un peu, tu vas lever tes yeux et regarder vers ceux qui nous l'ont mis profond depuis des années. Et qui continuent avec une meilleure vaseline. Mais eux, là-haut, tu peux même pas les insulter. Leurs oreilles trop hautes pour que ta voix les atteigne. Alors, pour te vider de ta haine, tu te rabats sur ce gosse. Un gosse autant de la merde que toi. Si c'est pas plus parce qu'il a aucun repère ici. Il a juste débarqué pour pas crever là-bas. Pas pour te chourer ta place de pauvre.». Ils se sont engueulés. Même cru que que ça finirait par une bagarre. J'en ai eu marre de les entendre et je me suis levé. Le SDF qui m'a défendu m'a appelé et il est venu à la porte du square. « Prends- ça mon gars. De la part de Momo et moi.». Il m'a filé une moitié de baguette et du fromage. J'ai pas arrêté de le remercier. « Arrête de dire merci et fous moi la paix maintenant. J'suis pas bonne sœur ni assistante sociale. J'ai ma merde à gérer. J'sais bien que tu comprends pas ce que je te dis mais... Taille la route le gosse. Et bonne chance.». Y a les associations qui nous aident aussi beaucoup. Parfois aussi des gens, en revenant du super marché, qui déposent de la bouffe dans le cercueil. Un cadeau sans visage. Mais je sais que le danger est partout.

       Même parmi nous. « Y a aussi des salopards au fond de la méditerranée. J'en ai vus sur le bateau où j'étais. Pas parce que t' es un migrant que t'es quelqu'un de bien. Autant de salopards et de gens bien chez nous que parmi tous les autres peuples. La saloperie et sans frontières. Et les salopards qui ont fui la mort l'ont emporté leur putain de saloperie dans leur bagages. La preuve avec les deux bâtards de l'autre fois. Ils ont violé une gamine de 23 ans. Elle venait nous apporter des couvertures et de la bouffe au camp. Une gamine avec le cœur sur la main. Ces deux bâtards ont eu de la chance que la police soit venue les chercher. À cause d'eux, tout le monde croit que les migrants sont tous des violeurs. Les mensonges circulent plus vite que la vérité. Sûr que cette gosse va avoir maintenant la trouille de nous tous. Moi, des types comme ces deux là: une balle direct dans la tête. Comme les autres bâtards qui font croire qu'ils ont de la même religion que moi pour aller massacrer des innocents. Faut les buter ces fils de pute ! Je les hais ! C'est plus des hommes.». Djibril, d'habitude super calme, est devenu fou furieux. Les flics ont dû se mettre à plusieurs quand il a chopé l'un des deux violeurs du camp. Omar lui a coincé le bras en arrière et traîné hors du camp pour le calmer. Cette nuit là, Djibril a chialé toute la nuit dans notre cercueil. Rares les larmes entre nous. Ou bien planquées. Moi c'est le plus loin possible dans la forêt. Je chiale à fond comme si j'essorais mon corps. Pour revenir sans larmes. Montrer que je suis pas un gosse. J'aime pas quand les hommes chialent. On dirait qu'y a plus rien à faire. Pourquoi je pense à tout ça au lieu de dormir? Idiot de remuer la merde dans la tête. Faut prendre des forces pour ma prochaine journée d'enfer. Au lieu de ça, je me suis allongé et gamberge. La tête au bord du cercueil. Plein d'étoiles dans le ciel.

     Comme certaines nuits avec Papa, Maman et mon grand-frère. On allait souvent camper dans la montagne. Papa aimait beaucoup la pêche. Maman et mon frère préféraient se promener ou s'occuper du feu. Moi j'ai toujours adoré pécher. Quelques fois, je faisais semblant d'aller à l'école et je prenais la canne à pêche que je revenais prendre la canne à pêche planqués dans notre jardin. Super fier de voir la lumière dans les yeux de Papa quand je ramenais un poisson grand comme ça... Encore plus grand. Souvent la nuit, on sortait tous les quatre la tête des tentes. Papa et Maman dans la leur. Et Frangin et moi dans la nôtre. Maman nous racontait l'histoire du ciel. Elle connaît par cœur les noms des étoiles. On aurait dit qu'elle nous parlait d'une ville avec ses rues. Une vraie guide touristique du ciel. La grande et petite ourse, le chariot... Moi je voyais pas toutes les figures qu'elle nous montrait. Que des étoiles tout ça pour moi. Pour lui faire plaisir, je faisais semblant de voir autre chose que des belles lumières. Elle aimait tellement nous emmener avec elle là-haut. Chaque fois super heureuse. Je fermais toujours les yeux à un moment donné. Toutes les étoiles brillaient alors dans sa voix. Frangin et Papa s'endormaient chaque fois les premiers. Plus que Maman et ses mots. Le ciel, tout le ciel, dans ma tête. Que pour moi. Aujourd'hui, sa voix est plus là. Et les étoiles muettes.

    Que faire? Je suis bien avec Omar et les autres. Avec eux, je sais qu'il m'arrivera rien. En tout cas de pire que ce j'ai déjà vécu. « Tout sera désormais dur, très dur, pour nous quatre. Mais, séparés ou pas, il ne faut surtout pas baisser les bras. Il faut continuer de se battre pour vivre. Même déjà mort. Certains sont encore plus morts que nous. L'espoir est une première victoire.» Papa nous avait dit ça juste avant de monter sur le bateau. Maman lui avait caressé la joue. Mon frère avait posé sa main sur mon épaule. Tous les quatre collés sur la plage. Une douleur à quatre têtes. Mais aussi un espoir à quatre regards. Depuis hier, j'arrête pas de penser à Papa et sa phrase. Elle m'est revenue d'un seul coup dans la tête devant le collège. Un père engueulait son fils. Le collégien baissait la tête. Une engueulade à cause d'une mauvaise note, comme moi souvent. Papa et Maman arrivent pas à comprendre que j'aime pas l'école. C'est comme ça. Je préfère me promener avec mes potes et parler, surtout aller à la pêche. Pour Papa et Maman, l'école c'est mieux que Dieu. Le père a pris son fils par le bras. Je les ai vus monter dans la voiture. Le fils m'a regardé par la vitre. Il faisait la gueule. Comme moi dans la voiture de Papa qui continuait à m'engueuler. Et j'ai compris ce qu'il m'avait dit sur la victoire de l'espoir. Pour moi, c'était juste des phrases pour avoir moins peur. Mais je sais maintenant que c'était pas ça. Ils nous donnaient des force à tous les quatre. Finir par se retrouver ensemble. Pour continuer ailleurs ce qu'on avait volé à notre famille. Me battre pour retrouver une tristesse normale.

    Une tête s'est levée dans le cercueil. « Je t'entends penser mon gars. Ça te servira à rien. À part de te faire encore mal. Le sommeil c'est ton meilleur ami ici. Le meilleur ami de nous tous. Dors mon gars. Bonne nuit. ». C'est Omar. Vraiment bizarre une voix si douce dans un corps de géant. Comme si c'était un enfant qui parlait sous sa peau. Je sais pas pourquoi j'aime autant les voix. Peut-être à cause des étoiles de Maman. Ou de Papa qui écoutait tout le temps la radio. Il arrivait pas à dormir. Pas comme mon frère et Maman qui dormaient beaucoup. On pouvait faire plein de bruit autour d'eux sans qu'ils se réveillent. Papa a jamais su qu'on écoutait ensemble la radio. Je fais un signe à Omar. Il me répond avec sa main et baisse la tête. Je sais pas quoi faire. Fermer les yeux pour dormir ou sortir et marcher dans la nuit? Vers n'importe où. Plus revenir au cercueil. Pourquoi chercher une destination quand ceux que tu aimes le plus au monde sont plus là? Partout où je vais aller ce sera sans eux. Surtout s'ils sont morts. Autant se perdre pour de vrai. Plus perdre son temps à espérer.

    Omar m'a dit,une fois où j'étais super triste, que les gens sont jamais morts quand on pense à eux. « Je les ai sorties toutes les trois des gravats. Mes filles adorées tuées par un tueur anonyme du ciel. Ce barbare a emporté leur vie. Mais, même avec le meilleur avion du monde, il pourra jamais venir les tuer ici.... Personne peut les atteindre ici ! Russes, syriens, français, américains... Je me fous du passeport de ce fumier !Si je savais qui c'était, je le... ». Et il avait frappé comme un fou sur son cœur en regardant le ciel. « Elles sont là, toujours vivante avec moi. Viens les voir au fond de mon cœur. Descends jusqu'à moi si t'as une paire de couilles ! Descends que je vois ton regard de lâche. »Sa voix était plus pareil. Ses mains serrées sur le coup d'un tueur sans nom, un oiseau de mort qu'il cherchait depuis des années dans le ciel. Première fois que Omar m'avait foutu la trouille. Il s'était retourné. J'ai compris et j'ai regardé par terre. Omar voulait pas que je le vois triste. Puis il m'avait tapé sur l'épaule. « Faudra qu'un jour mon gars, tu.. tu m'apprennes à pécher comme toi. Si tu t'en vas, on va bouffer que des boîtes.». Son rire avait un goût salé. Mais on a rigole quand même. Omar à raison: faut que je dorme. Être en forme pour demain. Je m'allonge et ferme les yeux. J'ai compris ce qui me manque ici. Sûrement une bêtise mais je suis sûr que ça m'aiderait. Au moins à m'endormir. Comme à la maison.

    Une radio dans notre cercueil.

    NB)  Cette fiction est inspirée des photos (une canalisation où dorment des êtres humains) de @LoranTorondel J'ai eu du mal à le croire. Encore une fake news? Malheureusement vrai.Sans doute pas de mots assez forts pour exprimer la réalité que ces migrants vivent au quotidien. Se taire n'est-ce pas pire que parler en vain? Chacune et chacun, avec ses petits ou gros moyens, ses mots (certes nettement moins efficaces qu'un repas chaud ou une bonne couverture) ou silences, peut à minima dire ou ne serait-ce que penser: «je sais.». Personne ne pourra dire qu'il ne savait pas. Même si savoir et dire ne changent pas grand chose à la réalité. D'autres, comme notamment l'Auberge des Migrants, ne se contentent pas de savoir ou de fictions comme sur ce blog. Ils agissent sur le terrain. Une action quotidienne qui change concrètement  la réalité des migrants.



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