Cache-Notes

Elle balance son sac sur la plage arrière. Les yeux embués de larmes. « Je suis recalée au concours de recrutement.». Son père, derrière le volant, est abasourdi. Il la prend dans ses bras. Elle vide ses paupières sur sa chemise. Envolé son rêve d'intégrer un orchestre philharmonique. Elle est abattue. Échouer après tant d’années de travail. Son échec lié à une raison non artistique?

                                                                                                                                    

 © Marianne A © Marianne A

 

                                                                                                          Merci à Yannick B pour l'info musicale

 

             Elle balance son sac sur la plage arrière. « Je suis recalée au concours de recrutement.». Son père, derrière le volant, la regarde sans un mot. Abasourdi. Sa fille a les yeux embués de larmes. Elle fixe un point invisible derrière le pare-brise. « C’est impossible. Tout le monde a dit que tu ne pouvais pas le rater. Ta prof de conservatoire est quand même une grande pro. Elle a préparé nombre de musiciens jouant aujourd’hui dans des orchestres philharmoniques du monde entier. Ta mère l’a encore eu au téléphone hier. Pour ta prof, pas le moindre doute à ce que tu sois reçue. Je ne comprends vraiment pas ce qui a pu se passer. Quelque chose qui ne va pas. Faut absolument savoir les raisons de leur décision. On peut essayer d'avoir tes notes et  faire appel pour ... » . Sa fille pousse un soupir agacé. « Papa, on y va. J’ai pas envie de rester devant… Je suis fatiguée. ». Il démarre. Elle fond en larmes. Il se gare sur un trottoir et la prend dans les bras. « Ça va aller. Tu recommenceras l’année prochaine. ». Elle vide ses paupières sur sa chemise. Il lui caresse la tête en répétant « T’inquiète pas, ma puce.». Coup de klaxon. « Papa, on est sur une entrée de parking.». Ils repartent. Elle consulte son Smartphone.

        Silence dans l’habitacle. D’habitude, ils mettent de la musique ou bavardent. Souvent à se raconter des blagues. Le père et la fille ont toujours eu de bonnes relations. Même si, à cause de son boulot de commercial, ils ne se voient pas beaucoup. Elle ne lui a jamais reproché ses absences. « Ta fille a un sourire collé à la glu. Rien à voir avec la mienne qui râle tout le temps. Chaque fois que je rentre, elle me balanche une pique. Comme pour me reprocher d’être tout le temps sur les routes. Bien contente que quelqu’un lui paye son forfait de portable. ». La remarque d’un de ses collègues commerciaux. Il lui jette de temps en temps des coups d’œil en coin. Avec l’impression qu’elle a vieilli en accéléré. Les yeux très sombres. Il a un nœud au ventre. Sa tristesse se mue très vite en colère.« Votre fille fait partie de mes trois meilleurs élèves en trente-cinq ans. Vraiment une très grande pianiste. Elle a une carrière toute tracée devant elle. Heureuse de prendre ma retraite sur une telle réussite. Rien de plus gratifiant pour une enseignante de musique. Et de surcroît violoncelliste. ». Sa compagne lui a transmis le dernier mail de sa prof. Que s’est-il passé pour qu’elle échoue ? Lui est persuadé qu’il s’agit d’une erreur. Prêt à faire un recours.

        À peine arrivée chez eux, elle s’enferme dans sa chambre. Il monte les marches du couloir et s’arrête sur le palier. Oreille tendue. « Ça sert plus à rien. Je vais pas me taper encore un an pour me faire jeter. Je me sens pas de refaire autant de boulot pour rien. Autant laisser tomber tout de suite. Je suis pas assez bonne pour entrer dans un orchestre philharmonique. J’y croyais, mais… Y a de meilleurs violoncellistes que moi. Faut que j’accepte que je suis pas assez bonne pour.... Ben… c’est comme ça.». Elle parle au téléphone. Sans doute avec sa meilleure copine. L’éternelle consolatrice depuis la sixième. Elle joue de la guitare électrique. De temps en temps, elle répète ensemble. Mais sa copine n’a surtout pas envie d’en faire son métier. Elle suit une formation de pâtissière. L’une et l’autre sont inséparables. Certains sont persuadés qu’elles sont sœurs. « Tant pis. Je vais faire autre chose comme métier. Papy a toujours rêvé que je sois kiné comme lui. Pourquoi pas. Moi ça me déplairait pas. Et ça m’empêchera pas de jouer du piano. Papy continue bien de faire du saxo. » Il ferme le poing. Une brusque envie de cogner le mur. Pourquoi elle n’a pas eu son concours ? La question tourne en boucle sous son crâne. Incapable de se calmer. Il redescend dans le salon et s’assoit sur le canapé. La tête entre les mains.

         Il appelle son jeune frère et lui explique ce qui s’est passé. « Moi, ça m’étonne pas du tout. Cherche pas le frérot. Y qu’a une seule explication à son échec.». Il plisse le front. « C’est quoi ? ». Bruit d’un briquet au bout du fil. « Tu le fais exprès de pas comprendre la situation ? C’est pourtant très simple. Suffit d’ouvrir les yeux pour voir pourquoi elle a été jetée. C’est vraiment dégueulasse. Sûr qu'ils vont lui cacher sa vraie note. Ça me révolte.». Son frère a l’air très remonté. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Il s’interroge. En vain. « C’est incroyable de ne pas voir un truc si évident. Tu es de quelle couleur ? Ta fille est de quelle couleur ? Et regarde la couleur des orchestres philharmoniques. C’est quoi la dominante ?  Que du blanc. Ta fille ferait tache sur la jolie photo de groupe. ». Pas un instant, il n’y aurait songé. « C’est inscrit dans l’ADN des patriarches blancs. Nous, c’est le foot, le basket, la course, le jazz, le rap… Pas la musique classique, ni la littérature ou la peinture. Faut qu’on reste dans nos réserves culturelles et qu’on n'aille pas manger le pain des créateurs blancs. Tu le sais bien. Même si tu refuses de voir la réalité en face. Un paquet de chose encore à déboulonner. D’abord sous nos crânes d’ascendants d’esclaves bien gentils et bénis oui oui. Faut tout déboulonner. Ils doivent régler leur dette. Une dette à nos ancêtres et à nous. ». Son frère l’agace quand il part dans ce genre de diatribe. Jamais d’accord avec lui sur sa radicalité. Il le laisse parler puis prétexte un rendez-vous pour couper court à son monologue. Pas le moment de se taper un discours du petit frère en colère.« Embrasse ma nièce adorée. Faut surtout pas qu'elle perde le moral et se sente dévalorisée. Elle a juste subi une discrimination. Dis lui qu’on se bat pour elle. Et pour tous nos frères et sœurs.». Il se sert une bière et ouvre sa tablette. Pour une vérification.

         Il a visionné plusieurs vidéos de concerts philharmoniques. La musique classique n’a jamais été sa passion. Même avec une compagne et une fille qui en sont très passionnées. Il a regardé les vidéos en accéléré. Pour constater que son frère a raison. Très rare, un musicien noir sur scène. La plupart des orchestres qu’il a vus sont composés exclusivement de blancs. Et d’Asiatiques. Ma fille a été refusée à cause de sa couleur de peau, se persuade-t-il au fil du visionnage. Sa colère remonte d’un coup. Il se précipite dans la chambre de sa fille. « Je viens d’avoir ton oncle. Et il me dit que c’est parce que tu es noire que tu n’as pas eu ton concours. Je pense qu’il a raison. Pas d’autres explications plausibles. Les fumiers ! ». Elle ouvre des yeux ronds. Jamais elle n’a vu son père dans un tel état d’énervement. Fallait vraiment y aller fort pour le faire sortir de ses gonds. Nul besoin de se fâcher avec sa carrure de géant et son sourire permanent. « Ils vont m’entendre ! Je vais te dire que tu vas l’intégrer ce putain d’orchestre ! On va pas se laisser faire. ». Il sort de sa chambre. « Mais Papa... Écoute-moi...». Elle entend le claquement de portière et le moteur. Le nez collé à la vitre de sa chambre. Abattue.

           La porte du bureau s’ouvre en grand. « Pourquoi vous lui avez fait ça ? ». La directrice du Conservatoire sursaute. C’est une blonde d’une cinquantaine d’années. Elle chausse une paire de lunettes. Le géant reste planté dans l'encadrement de la porte. « Vous êtes qui, Monsieur ? ». Une question d’une voix glaciale. « Le père d’une élève qui vient de subir une injustice. ». Elle le dévisage. « De quoi vous parlez ? Je ne comprends pas du tout. ». Il pose ses battoirs sur le bureau et se penche. « Ma fille vient d’être recalée à son concours de recrutement comme pianiste  dans un orchestre symphonique. C’est inadmissible. Elle méritait de l’obtenir. Tout le monde le dit. Dont sa prof de piano. ». Elle hausse les épaules. « C’est vraiment triste pour votre fille. Surtout quand on sait quel sacrifice, on doit faire pour la musique. Mais c’est le jury qui en décide. Nous, la direction de ce conservatoire, n’avons pas voix au chapitre. C’est le jury qui est totalement libre de son choix. ». Il secoue la tête. « Elle a été refusée parce qu’elle est noire. Priorité aux blancs, c’est ça ? Faut le dire. Qu’on soit prévenus dès le début. Être blanc, c’est le premier critère de sélection. ». Elle fronce les sourcils. « Vous avez tout à fait raison. Je dois reconnaître qu’il y a une couleur prioritaire ici. C’est.. C’est la couleur du talent. ». Il la fusille du regard. « Vous vous foutez de moi en plus.». Elle lui désigne l’un des deux sièges. « Puisque vous vous êtes invité jusqu’à cette chaise. Et fermez cette porte. ». Elle se redresse et croise les bras. Il ferme la porte et s’assoit.

    Des cris de joie montent de la cour. Elle se retourne et ferme la fenêtre dans son dos. Puis elle le fixe à nouveau droit dans les yeux. Il ne cesse de gigoter. Sa colère n’est pas retombée. Persuadé qu’elle le baratine. «Je vais vous expliquer comment ça se passe chez nous, Cher Monsieur. Le concours se fait derrière un paravent. Les candidats ne sont pas vus des membres du jury. Impossible donc de savoir si le candidat est blanc, noir, jaune, homme, femme, transgenre, grosse, gros, beau, moche, bien habillé ou pas… Si c’est votre cousin ou pas. Total anonymat. Que la musique qui est jugée. Le reste n’entre pas en jeu. Rien d’autre que la musique. Tous les candidats logés à la même enseigne. ». Il se ratatine sur son siège. Très mal à l’aise. Incapable de prononcer le moindre mot. « Pour revenir à cette histoire de couleur. Je… Oui, je tiens à vous dire que c’est ce genre d’attitude comme la vôtre qui amplifie le racisme. À sauter sur la moindre occasion pour voir du racisme. Comme les hypocondriaques en hyper-vigilance a fouiller leur corps en permanence. Il en existe déjà assez du racisme. Nul besoin d’en inventer en plus. C’est comme toutes les autres causes. Des combats légitimes qui deviennent des territoires à exploiter pour certains opportunistes. Bon, c'est un sujet trop long pour en débattre. En tout cas, si  j’entends dans ces locaux un propos raciste, antisémite, sexiste, ou une autre saloperie, c’est la porte sans appel. Jamais cette merde dans cette institution.». Elle triture un stylo. « Mais vous avez raison sur un point. Il y a une forme de discrimination. Elle se fait en amont. Pourquoi aussi peu de gens d’origines modestes dans la musique classique ? Le vrai problème est là. Pour les gosses issus de l’immigration et leurs collègues de quartiers à la peau claire. En fait, ils ont tous la même couleur de peau : pauvre. Et j’en sais quelque chose… Je suis issue de cette couleur de peau. Mais c’est une peau qui ne se voit pas.». Elle fixe un point invisible. Comme absente.

      Il se lève et danse d’un pied sur l’autre. « Désolé de vous avoir… Mais je… Vous comprenez que… Ce n'est pas facile pour elle. Mais merci de m’avoir remis les pendules à l’heure. Je n’aurais pas dû me laisser emporter comme ça.». Elle esquisse un sourire. « Faudrait un jour que ce pays et le monde entier se remette à la bonne heure. Celle de l’intelligence et du doute. Ce jour-là, on aura pas mal gagné. Et ce n’est pas demain la veille. ». Il acquiesce d’un signe de tête. « Et pour ma fille, je fais quoi ? Elle est complètement chamboulée.» Elle se lève à son tour. « Aller la consoler. C’est la première des choses. ». Elle se gratte le front. «Moi, quand j’ai échoué mon premier concours de violoncelle, mes parents… Je les vois encore. Ce soir-là, ils m’ont emmené manger une pizza. Mes quatre frères sœurs restés à la maison. Nous avons parlé de la pluie et du beau temps. Surtout Maman et moi. Papa fumait en souriant. Nous n’avons pas dit grand-chose sur la musique. Ils ne savaient même pas lire le solfège. Nos sourires, les quelques mots, nos silences complices dans cette pizzeria de Supermarché… Ils m'ont redonné confiance. C’est grâce en grande partie à ce moment que je suis là. Dans ce bureau. ». Ils échangent une poignée de main. « Je peux vous laisser son nom pour peut-être...». Elle secoue la tête. « Non. Je ne veux pas si je la croise avoir notre conversation en tête. Juste qu’elle reste une élève comme les autres.». Il semble déçu. « Félicitez votre fille de ma part et de celle de l’équipe. Dites-lui de ne surtout pas perdre confiance en elle. Et qu’elle cesse de rêver d’être musicienne.». Il l’interroge du regard. « Faut pas rêver, faut travailler. Si le rêve est là, il ne s’envolera pas. Mais d’abord le boulot. Et le plaisir vient toujours. Bonne fin de journée Cher Monsieur. ». Elle s’efface pour le laisser passer. Le géant sort dans le couloir. Penaud.

        Son portable est bourré de textos de sa fille. « C’est des conneries les trucs de tonton. Lui, il verrait même des racistes dans son miroir. Je peux te dire que je l'ai allumé grave. Je l'aime beaucoup mais y fais chier.  Me mets surtout pas la honte au conservatoire.». Il sourit. La honte ce n’est pas pour sa fille. Mais pour lui. Quel con je suis, se dit-il en gagnant sa voiture. Appeler son frère et lui passer un  savon après celui de sa nièce ? Il le fera plus tard. Priorité à sa fille. Il tombe sur sa boîte vocale. Sans doute toujours avec sa copine. « Chinois ou Pizza ?». Il pose les mains sur le volant et promène les yeux sur le Conservatoire. Trois jeunes fument devant l’entrée. Ils doivent avoir le même âge que sa fille. Jamais il n’était rentré dans les locaux. Elle y allait toujours avec sa mère. Une première pour lui parce que sa compagne se trouve au chevet de sa mère malade. Tu te démerdes. Ne cherche pas d’excuses. Trop important ce concours pour qu’elle y aille toute seule. Faut absolument l’accompagner. La soutenir. C’est un concours très dur. ». Quelque chose vient de changer. Une certitude désormais inscrite en lui. Son boulot passera après sa fille. Il démarre et met la radio. Un message vient de tomber dans sa poche.

   « Chinois».

 

NB : Une fiction inspirée de cet article.On y apprend que le concours de recrutement des orchestres symphoniques professionnels est conduit derrière un paravent. Le jury ne voit pas les candidats. Les jurés concentrés que sur l'écoute. Et le talent des musiciens.

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