Sans réponse

Quelques minutes pour convaincre. « Une femme aveugle est opérée. Et elle recouvre la vue. Elle prend des nouvelles de son premier chien guide. On lui apprend qu’il est mal en point et aveugle. La nouvelle la bouleverse. Elle insiste pour récupérer le chien. Et lui rendre ce qu'il lui avait donné. Voici le pitch du film.». Le contrat est signé avec le producteur.

 

 © Marianne A © Marianne A

 

             

             «Désolé de ne pouvoir honorer notre rendez-vous. C'est que... J’ai un rendez-vous prioritaire sur tous les autres. Incontournable.». La réponse ( citée de mémoire) d’un auteur -très connu-à une invitation dans une médiathèque. Emporté peu de temps après par le cancer.

 

             Quelques minutes pour convaincre. « Une femme aveugle est opérée avec succès. Elle recouvre la vue. Elle prend des nouvelles de son premier chien guide. On lui apprend qu’il est mal en point et aveugle. La nouvelle la bouleverse. Elle insiste pour récupérer le chien.  Et lui rendre ce qu’il lui a donné. Voici le pitch du film ». La productrice avait échangé un regard avec son assistant. « Excusez-nous un instant.». Ils sont revenus très vite. « Nous aimons beaucoup votre idée. Mais je vois que vous n’avez tourné que des courts-métrages et des documentaires. Un long-métrage, c’est… Comment dire ? Plus la même distance.». Elle s’est levée. « Ok, j’ai compris.». La productrice s’est levée à son tour. « Tournez une petite scène et faites-la nous parvenir. ». Elle s’y est lancée. Avec l’aide d’un copain comédien et réalisateur qui a tenu la caméra. « Votre première version est pas mal du tout. Pour nous, c’est bon. ». Elle a signé le contrat. Coup de fil une semaine après. «Vraiment désolé, mais nous ne sommes pas seuls à décider. Nos investisseurs de la télé ne sont pas entièrement convaincus. Ils veulent quelque chose de plus long pour juger de votre travail. Nous sommes prêts à financer la deuxième mouture. En attendant d’attaquer le développement du long métrage. Nous avons entièrement confiance en vous. Ce sera bien. ». La deuxième version est sur leur bureau depuis cinq mois. Pas le moindre retour sur son film. Silence total.

           La parole donnée. Qu’est-ce que son grand-père l’a tannée avec ça. « Les paroles s’envolent, l’écrit reste. Quelle formule stupide. On peut brûler du papier et détruire un texte sur un ordinateur. Pas une parole donnée. Elle reste dans la tête de celui qui l’a prononcée. Et celle de son interlocuteur. Pareille pour les promesses. Un leurre pour ceux qui croient. Et un déshonneur pour ceux qui ne les honorent pas. Peut-être vieux jeu mais une parole donnée est plus importante pour moi qu’une signature sur un écran ou du papier.». Elle n’a jamais été d’accord avec la vision de son Grand-père. « Pépé, ce ne sont que des grandes formules. Dans la réalité, c’est autre chose. Personne ne peut être pur et parfait. Qui n’a pas eu de petites ou grandes lâchetés et de petits arrangements avec ses convictions. Même des lâchetés. J’en ai aussi. Et j’en aurais peut-être encore. Moi aussi, je n'ai pas répondu à des courriers. Ni tenu certaines promesses. La négligence ce n’est pas le fait des autres. Pas des surhommes, ni des sur-femmes. Laissons la pureté et le monopole des bons agissements aux morts. Et les pas encore nés.». La réponse de sa petite-fille l’avait foutu en rogne. Au point de quitter la table. Et de lui conseiller de voir un psy. Elle s’est contentée d’un sourire. Déjà au travail sur elle depuis une quinzaine d’années. Plus un cahier et une caméra. Quand ça va très mal, elle va consulter ses arbres

      Mon film est sûrement raté. Chaque fois, sa première réaction. Une brusque perte de confiance. Pourtant pas la première fois que ça lui arrive. « Un refus, même si c’est dur à avaler, est moins méprisant que le silence. D’un seul coup, on se retrouve réduit au néant. Même pas digne de recevoir un refus. Que ce soit un non sans plus ou avec argumentation. Au moins un signe en retour. Encore pire ce silence quand il s’agit d’un chantier en cours. Comme si on vous effaçait.». Des phrases rédigées sur son cahier un jour de doute plus profond que d’habitude. Jamais elle ne peste quand elle n’a pas de réponse pour une demande spontanée de sa part. Sachant que c’est souvent désormais une façon de dire non. Nouveaux us et coutumes auxquels elle s’est faite. Comme la plupart des gens. Une pratique aussi ailleurs que dans les milieux culturels. Trop de sollicitations quotidiennes avec le numérique ? Son Smartphone vibre. « Normal ma chérie que tu sois touchée. Moi aussi, ça m’aurait foutu les boules. Te braque pas comme ça d’emblée. Tout le monde est à cran avec ce putain de Covid. On est tous pas tout à fait normaux en ce moment. Fais attention à pas devenir injuste par ce que tu es touchée dans ton amour-propre. Fais d’abord le tri avant de juger.  Je suis sûr que ça va s’arranger. Je t’embrasse.». Son compagnon la submerge de textos pour lui remonter le moral. Lui et son équipe de trois ouvriers sont sur un chantier. Il a une petite boîte de BTP. C’est elle qui fait la compta. « Que ceux qui insistent qui finissent par obtenir des résultats. Toi, tu refourgues ton boulot et tu attends. Ça ne marche pas comme ça. Imagine le nombre de projets qu’ils reçoivent. T'es pas toute seule. Faut faire du bruit pour qu’ils se rappellent que tu es vivante. Sinon, t’es oubliée. ». Un de ses copains acteurs la secoue de temps en temps. « Je ne suis pas d’accord avec toi. On me demande un boulot et je le fais. Je l’envoie à quelqu’un. C’est à lui de faire son boulot en retour. Refuser ou accepter. Et donner sa réponse. ». Il avait éclaté de rire. « On te changera pas. ». Elle savait qu’il avait raison sur le fond. Mais elle n’est pas du genre à harceler. Nulle en force de vente, plaisante son compagnon. Surtout quand il s’agit de se vendre elle. « Appelle-les ? Comme ça, tu sauras ce qu’il en est. ». Son compagnon insistait. Elle a fini par taper le nom de la boîte de production sur Google pour récupérer le numéro. « Hum, nous ne parvenons pas à trouver ce site.».  La boîte effacée volontairement de la toile ?

    Elle pousse un soupir. Son compagnon a raison : elle n’est pas la seule en attente. Tout le monde dans cette situation. Ce qui l’inquiète le plus est le renoncement. Comme si, peu à peu, ça devenait un réflexe. S’effacer pour laisser passer le virus et dans son sillage un nouveau monde. Celui des multiples petits renoncements à être et faire. Elle sait que la période n’est pas simple. Pourquoi alors ne pas prendre de recul ? Sans doute, fragilisée par la perte de son frère et d’autres proches à la suite, elle exagère la portée de chaque événement qui la questionne. « Tu as raison. Autant ne pas perdre de temps et passer à autre chose. J’espère que ça se passe bien sur le chantier. Bonne journée. Bises.». Elle a décidé de ne pas se focaliser sur l’effacement. Pour se concentrer sur ses autres projets. Elle se plonge dans son dernier projet. En vain. « Pourquoi je me suis enchaîné à ce toit ? Plus d’un an que je leur demande de me régler mon dû. Pas plus, pas moins. J’ai retapé toute leur résidence secondaire et ils refusent de me payer. Ils ont jamais répondu à mes appels. Ni à mes courriers. Là, ils sont bien obligés de me voir. Je suis au-dessus de leur toit. Si vous voulez le lire, j’ai scotché le contrat que j’ai signé avec eux sur plusieurs vitrines et portes du quartier. Et j’ai des photos des travaux sur ma page FB. Pas un plaisir de foutre tout ce bordel. Mais j'ai ». L’artisan était juché sur un hôtel particulier en plein Paris. Tout est parti de ce témoignage entendu au radio-réveil. « Ton truc avec la boîte de prod a rien à voir avec cet artisan. Lui il s’est carrément pas fait payer. Toi, tu as au moins touché ton fric. ». Son compagnon avait croisé son regard. « Désolé. Je dis des conneries.». Elle avait secoué la tête. « Tu as raison. C’est vrai que c’est différent. Sauf que la méthode de nier le travail de l’autre est identique. Mais mon cas n'est pas aussi grave que le sien. ». Elle s’était levée. Souriante et enthousiaste comme chaque matin. Sans se douter que sa bonne humeur serait assombrie. Et  l'esprit en proie à de nombreuses questions. Quel est cet indicible nouant sa gorge ? Comme une émotion non identifiée qui l’obsède. Pourquoi est-elle autant touchée  ? Elle se met à fouiller sa mémoire.

      Nouveau texto. « Pas que chez les cultureux que ça craint du côté du taf. Mon cousin vient de mettre la clef sous la porte. Il a fermé son bar ouvert depuis six mois. Des années à bosser comme serveur chez les autres pour l’ouvrir et vlan : Covid. Il était en larmes. Et c'est pas le genre à chialer le cousin. Je vais pas le laisser seul avec ce truc dans la tête. Trop  la trouille qu’il fasse une connerie.». Elle le connaît son cousin. « Vraiment une bobo, toi. Si tu veux en héberger des pauvres en migrants, je peux t’en apporter des nouveaux tous les jours. Ils viennent faire chier ma clientèle en terrasse. Accueillir la misère toute la misère du monde, mais pas dans sa p’tite maison. ». Il passe son temps à cracher sur tout le monde. Surtout sur les plus bas que lui sur l’échelle. Mais il a d’autres haines ponctuées de « moi, je dis ce que je pense. ». Un jour, elle avait lâché  « c’est bien de dire ce qu’on pense mais faut-il d’abord penser.». Son compagnon, après avoir failli s’étrangler, avait aiguillé la conversation sur un sujet le plus tiède possible. Il est passé une fois à l’improviste chez elle. Avec un bouquet de fleurs pour s’excuser d’une de ses énièmes saloperies. « On a qu’une vie. Ça restera entre nous. ». Il s’était collé à elle dans la cuisine. « D’accord… Sur le canapé.». Elle l’avait précédé dans le salon. Il la suivait en se déshabillant. Elle avait pris son téléphone. « C’est moi. Je te passe ton cousin. Je crois qu’il a quelque chose à te dire. ». Il avait blêmi. «… Je passais dans le coin et… Bon, je suis à la bourre. Faut que j’y aille.». Elle ne l’a plus jamais revu. Au grand dam de son compagnon. Il croit qu’elle le méprise. Pas du mépris, de la détestation.

       Une femme de ménage avec son seau et son balai s’assoit en face d’elle. Cheveux roux très courts et un percing à chaque angle de paupières. Un regard très lumineux. Elle baisse son masque. La moitié de son rouge à lèvres sur le tissu. Elle attaque un sandwich. « Je suis qu’une merde. T’imagines que pour moins payer de timbres j’ai fait des bornes à pieds et en bus pour déposer mon CV et ma lettre. Des sièges d’entreprise et des baraques qui sentaient un peu le pognon. Pour faire les ménages. Mais j’ai fait aussi la tournée des magasins pour de la vente. Et tu vas pas le croire… Au bout de deux mois, pas une réponse. J’ai l’impression d’être… En fait qu’une merde. ». Sa mère s’était mise à chialer. Elle avait douze ans. Une collégienne, assise sur son lit, réveillée par un coup de fil nocturne. « Personne les oblige à me prendre. Mais au moins daigner répondre. Tu vois, si y avait pas la p’tite… Je me foutrais en l’air. Pas la seule à qui ont fait ce coup. Mais moi… Je sais pas pourquoi… Ça me fout plus bas que terre. Je me sens chaque fois comme une merde.». La collégienne avait fini par fermer les yeux. Le lendemain, sa mère s'apprête à sortir. Souriante et maquillée. « Ton repas de midi est prêt dans le frigo. Passe une bonne journée ma chérie.». Elle avait regardé sa mère. « Toi aussi, Maman.». Jamais sa mère n’a su qu’elle avait entendu la conversation. La femme de ménage se lève et s’éloigne. Elle la suit du regard. Puis elle ricoche de masque en masque. Le commercial avec sa tablette ? L’étudiante parlant fort au téléphone ? Le vigile ? Le vieillard qui marche à pas très lents ? Combien de silences en guise de réponse ?

        La scène avec sa mère la ramène à un autre moment de son histoire. Étrange de ne plus avoir repensé à cette période son existence. Comme si elle avait  enfoui tout ce qui s'était déroulé avant ses trente ans. Et la mort de sa mère. Guère un hasard si tout ce passé revient aujourd’hui, soupire-t-elle. Consciente de secousses contradictoires sous sa peau depuis le début de la journée. Vers du positif ou négatif ? « La majorité des gens, contrairement à toi, à moi, et d’autres de notre milieu, ont rarement la possibilité de transformer le mépris en texte, image, danse… Tu as le droit de te plaindre. Comme tous. Mais n’oublie pas de regarder le monde. Même sans fric et beaucoup de difficultés, nous sommes des nantis. Beaucoup rêveraient de se trouver à ta place et à la mienne. Faire notre boulot. Même si certains d’entre nous avec nos blessures narcissiques. La planète est couturée de partout. Et des blessures bien plus graves que nos p’tits bobos du cinéma. Alors, assez bavassé ; on tourne !». La réponse d’un producteur sur un tournage de court-métrage. Remettant en place une actrice. Elle avait bloqué sur une des trois phrases de son dialogue. L’actrice chiante, c’était elle. Refusant de jouer le rôle d’une femme de ménage. « T’es qu’un connard qui s’écoute parler. Pas une femme de ménage que tu veux dans ton film. Mais une bimbo en dessous sexy sous son tablier. Pour la mater dans ta cuisine de bourge. P’tit réalisateur avec p’tite bite.». Elle avait conclu d’un doigt d’honneur avant de quitter le plateau. Pour décider de passer de l’autre côté de la caméra. Son premier court-métrage tournait autour d' une collégienne inquiète pour sa mère. Et qui lui écrivait de fausses réponses à ses demandes d'embauche.

     Un regard est aimantée à elle. Depuis plusieurs minutes. Elle lui tapote sur la tête. « Je voudrais vous demander un service. Comment vous formulez cette demande ? Vous allez sans doute me prendre pour une folle. En fait, je souhaiterais vous... Vous empruntez votre chien. Celui qui est allongé là. ». Pas de réponse « En fait, c'est pour....Pour un tournage de film. Je suis réalisatrice et j'habite dans le quartier. Le tournage va pas durer longtemps. Je vous ramène le chien tous les soirs. ». Le punk, assis devant l’entrée de la supérette, avec sa nuée de chiens, a froncé les sourcils. « C’est une connerie ou une caméra cachée votre truc ? ». Elle a secoué la tête en lui expliquant de quoi il s’agissait.« D’accord, vous faites pas n’importe quoi avec lui. Ce chien a déjà eu sa dose de merde. ». Il s’est tourné vers le Beauceron. « Mappellepas, viens ici. ». Elle avait ouvert des yeux ronds. « Ouais, il s’appelle Mappellepas pas parce qu’il répondait jamais à son premier nom. ». Il s’est levé. Son haleine chargé de bière. « Combien de l’heure pour mon chien?». Un punk dur en affaires. À la fin du tournage, elle lui a ramené comme chaque soir. Il campait avec ses chiens près de la Nationale. Plus personne. Elle a demandé aux autres campeurs. Reparti sur les routes. Que faire du chien ? Elle l’a détaché. Il est allé renifler à l’emplacement de la tente et autour avant de revenir s’allonger à ses pieds. Partir et le laisser là ? Elle lui a remis sa laisse. L’amener à la SPA ? Trois fois, elle a fait demi-tour devant la porte. Désormais son chien. Il pose la patte sur son genou. Le signe qu’il veut bouger. Elle se lève avec un large sourire.

       Ineffaçable.

 NB) Une fiction inspirée de notre époque masquée. Elle génère des tensions, de l’agressivité, des incompréhensions… Et rarement des rires et de bons doutes. Juste des trouilles. Ça ne date pas du Covid. Mais le virus est est train d’exacerber tout ça. Et pas que dans les milieux artistiques. Ça craque de partout. Comment résister ? Certains, ici ou là, préconisent de céder le moins possible à la tentation de la résignation. Et pire encore de l’effacement. Ce que nous sommes tous plus ou moins en train de faire. Se mettre peu à peu à effacer nos rendez-vous avec demain. Autrement dit cesser de se projeter. S’effacer peu à peu pour laisser toute la place au virus et à ceux qui engrangent dessus. En effet pourquoi pas se remettre à remplir nos agendas visibles ou invisibles. Même sans certitudes. Ne pas se laisser s’effacer ni s’effacer soi-même face à l’incertitude. En bref : continuer notre chantier.

 

 

 

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