Changer l'eau

Rédiger un billet sur ce sujet ? C’est une polémique publique avec un très fort potentiel de buzz. Car une personnalité habituée des médias tient le premier rôle dans le conflit. La garantie d'attrape-clics et pouces levés ou baissés. Développer ou pas sur cette problématique ? Une mésange se pose sur le bord de la fenêtre. Avec la réponse.

                              

 

«La question ne se pose pas. Elle en est absolument incapable : il y a trop de vent.».
                                                                      Boris Vian

 

                     Rédiger un billet sur ce sujet ? C’est une polémique publique pouvant générer  un très fort potentiel de buzz. Car une personnalité habituée des médias tient le premier rôle dans le conflit. Et pas du genre à laâcher la proie pour l'ombre. La garantie d'attrape-clics et pouces levés ou baissés. Développer ou pas sur cette problématique? Une mésange se pose sur le bord de la fenêtre. Plus exactement dans le nichoir en bois. Pendant que j’atermoie, cet oiseau met les pieds dans le plat d’un matin de février. Sans se soucier de tous les débats et controverses émaillant les réseaux sociaux ou les machines à cafés de nombreux bureaux. Totalement imperméable à ce banal conflit humain récurrent. Rien donc de nouveau sous le ciel des égos et partages de territoires des deux pattes avec followers. L’homme et la femme : les animaux les plus butés et prétentieux de la planète ? La mésange s’en fout aussi. Elle a un projet plus urgent que du branlage de cerveau matinal. Se concentrer d'abord sur son repas de graines. Écrire ou pas ce billet ? La mésange  a apporté la réponse à ma question.

Change l'eau de ton regard

       La liste est longue des belles choses à regarder. Plus toutes celles à inventer. Un planning de la beauté.Au lieu de ton planning habituel. Celui de la perte de ton temps encore disponible. Comment se matérialise cet agenda carnivore ? Sous forme d’ écran ou froissable au-dessus de son café matinal. Avec des rendez-vous fort intéressants. Culture, rire, politique… Le distributeur d’infos en boucle nous offre de très beaux moments. Malheureusement de plus en plus pollués par des individus qui n’en valent pas la peine. Difficile de faire le tri avec ce septième continent des médias étouffant nos neurones avec ses déchets de pensées. Une asphyxie au quotidien dont on a fini par être addict. Qu’apportent ces pollueurs de crânes aux autres et à l’époque ? Des soins pour apaiser la douleur ? De la poésie ? Des interrogations ? Du doute ? Des rires ? Du plaisir ? Rien de tout ça. Quel est alors leur rôle ? De se partager les parts de marché de la haine et les lumières du vil le plus retweeté. Pour se faire connaître, ils ont besoin de punchine et autres clash. Nos indignations et colères légitimes, celles de nos amis et de milliers d’internautes, nourrissent leur fonds de commerce. Leurs vitrines vides sans nos livraisons d’attention ?

      Nombre d’êtres et d’événements très intéressants passent donc inaperçus. Parfois très près de soi. Pourquoi échappent-ils à notre champ de vision ? En partie à cause de nous. Notre regard, hyper connecté, est trop accaparé par les spécialistes de la captation d’attention. De plus en plus happés par telle ou telle formule faisant le tour de la toile et de nos cerveaux. La majorité est très vite au courant du moindre pet mental d’un prédicateur cathodique ou du commentaire d’un intellectuel- plus ex que penseur- recroquevillé dans son bunker mental avec le papier peint d’un ancien monde. Donner leurs noms ? Même plus besoin de les nommer puisqu’ils ont déjà leurs ronds de serviettes sous nos toits. Des piliers de nos jours et nuits plasmatiques. Sans oublier les influenceurs, youtubeurs, tous les cadres de la téléréalitriste, etc, recyclant l’ancien monde avec de nouveaux outils. Le «cours plus vite camarade» remplacé par les émoticônes, likes et autres Lol ? D'anciens soixante-huitard, souvent des momies pathétiques, tentent de s'incruster face caméra.  Et nous assis devant un tel spectacle. Combien de temps accordons-nous à ces aspirateurs de temps essentiel et perdu ? Difficilement quantifiable. Mais sans aucun doute beaucoup trop. Comment sortir la tête de l’aspirateur ?

     En les censurant. Une censure par le détournement des yeux  et d’oreilles. Chaque fois que leur nom apparaît, passer à une autre information. Ne rien lire ou regarder en provenance des égouts des médias et réseaux sociaux. Un filtre contre les racistes, les antisémites, les homophobes, les sexistes… Parfois ils agissent derrière de nouveaux masques déstabilisants. Celui de personnalités intelligentes, bonnes débatteuses, mais porteuses de division et confusion. Dans le sillage de leur mots un brouillard dangereux. Aucun peuple, ni couleur de peau , ni idéologie, ni religion, ni sexe, n’a le monopole de la connerie humaine. Sans doute la chose la mieux distribuée sur la planète. Suffit de regarder parfois son miroir pour s’en rendre compte. En tout cas ça nous ferait des vacances de ne plus entendre les huileurs de feux. Ni de les lire et les voir sur nos écrans. Que de temps gagné pour la beauté. Tout cet essentiel bradé au profit de personnages montés que sur ego et pouvoir, des hommes et femmes sans grand intérêt. Si ce n’est le leur et de quelques autres dans l’ombre ou pas. Indéniables qu’ils savent tenir le haut du crachoir médiatique. La preuve par ce billet consacré à l’emprise du vide. Pris encore une fois au piège. Au lieu de supprimer tous ces mots ressassés pour parler d’un autre sujet. Ou juste se taire au bord du clavier. Appuyer sur «off» pour ne plus alimenter le néant ambiant. Rester sourds aux sirènes des cyniques et vaniteux du petit écran ou d'ailleurs. Une vanité et narcissisme numérique dont nous sommes aussi acteurs. Tous baignant dans le même bain ? Rien nous empêche de détourner l'attention. Changer d'eau.

      Toutefois ignorer les flux et reflux des égouts risque de ne pas les voir déborder et se faire submerger. Que faire alors ? Écouter ou lire leurs insanités et appels à la haine c’est perdre. Les ignorer est aussi un aveuglement dangereux. Leur donner la parole c’est contribuer à la propagation de leurs idées puantes et dangereuses. Surtout chez les plus fragilisés prêts à tomber dans les bras du dernier qui a parlé et leur susurre dans leur oreille- usées par des promesses non tenues- qu’il est le seul à vouloir les aider. Ma came est meilleure que celle de ton vendeur habituel. Retirer la parole aux manipulateurs de tous bords serait les transformer en victimes, sans pour autant empêcher leur poison insidieux de polluer l’inconscient collectif. Les pires escrocs gagnent à tous les coups. Faut dire qu’ils jouent sur du velours dans une époque où règne confusion et fake-news. Très mal barrés les vingt ans du siècle.

       Mais pas une raison pour ne pas rester vigilant face au travail de sape des nouveaux commerciaux du communautarisme et de leurs clones identitaires. Chacun, à son petit niveau, d’essayer de de décontaminer un copain, une copine, un membre de sa famille, etc, de ces nouveaux virus. Comment opérer ? Une conversation, un conseil de lecture, proposer un lien avec tel ou tel site… Mettre en garde contre des virus qui se propagent plus vite que n’importe quelle grippe. Une propagation de crâne en crâne. Échanger sans être dans une posture professorale. Éviter à tout prix la posture de celui qui sait venu éclairer les «mal pensants». Rien de plus contre-productif que les donneurs de leçons. Même s’ils sont sincères. Pas sûr que ses échanges aient un effet sur le moment mais peut-être à moyen et long terme. Avec la satisfaction d’avoir essayé. Du vidage de septième continent à la cuillère ?

       Parfois, tellement sûr de soi, on peut aussi être touchés. Sans se rendre compte d’être atteint du virus que nous pensions combattre. La paille toujours dans l’écran du voisin… Ce n’est pas si mal de temps à temps de reprendre une piqûre de rappel de doute. Ne pas se croire à l’abri de la connerie ambiante et des réflexes de l’entre-soi contre les autres. Comment échapper au filet de sa propre bêtise ? Déjà en évacuant celle venue de l’extérieur. Se déconnecter. Sortir des fils du réseau pour lire ou écrire un poème, écouter de la musique, jouir sous des draps ou ailleurs, tendre l’oreille au silence, taper dans un ballon, boire un bon verre de vin… Renouveler le plus souvent possible ces instants hors connexion. Pour filtrer le plus possible la pollution mentale de notre époque. Se rajoutant à celle de notre histoire individuelle. S’arrêter de temps en temps. Pour l’entretien de sa machine à vivre.

       La mésange regarde à travers la vitre. Je ne fais pas un geste. Ses yeux restent fixés. L’un et l’autre à quelques centimètres. Le silence est ponctué par le ronronnement du frigo. Sur mon écran un autre oiseau, une nouvelle espèce nommée Tweeter. Une deuxième mésange se pose dans le nichoir. Elle fait presque le double de sa taille. La première invitée du jour s’agite. Elle semble hésiter. Reprendre des graines ou laisser la place à la nouvelle arrivante ?  La mésange s’envole.

        Quand sa prochaine réponse ?

 

 

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