Quartier de haute indifférence

Un texto de mon frère en pleine nuit. « Hors de question de passer mon anniversaire confiné.». Il avait joint une photo au message :30 cannettes de Corona dans un seau à champagne. Suivie le lendemain d’un texte titré « Revoir du monde ». Trois pages brillantes et drôles en guise d’invitation.Si heureux de refaire la fête.

                                                         

 © Marianne A © Marianne A

                                                                                                                                     

 

        Un texto de mon frère en pleine nuit. « Hors de question de passer mon anniversaire confiné.». Il avait joint une photo au message : 30 cannettes de Corona dans un seau à champagne. Suivi le lendemain d’un texte titré « Revoir du monde ». Trois pages brillantes et drôles en guise d’invitation.Si heureux de refaire la fête. La première depuis début du confinement. Nous étions une cinquantaine dans la maison de Papa, à côté de Deauville. Il avait regagné son appartement parisien, pour un déplacement professionnel de trois jours. Papa, un grands industriels, a bénéficié d’une autorisation spéciale. Et en prime des pouces levés de gendarmes derrière les vitres de son véhicule. Depuis que plusieurs de ses usines se sont recyclées dans la production de masques. « Un capitaine d’industrie en guerre contre le Covid 19» a écrit un éditorialiste. Un article dithyrambique dans un quotidien national. Mon frère, ses amis, et moi, avons tous le droit à l’autorisation toutes sorties. Délivrée que pour quelques milliers de personnes sur tout le territoire. Une sorte de «passeport intérieur» permettant de circuler à tout moment à l’intérieur de nos frontières. Tout le monde peut y avoir droit. En réalité que sur le principe. Car l’autorisation est délivrée contre un virement hebdomadaire sur un compte ouvert pour alimenter les caisses des services publics. La somme minimum est de 2000 euros par mois et plus selon le salaire. Le prix de notre liberté de déplacement. Mais soumis comme tous aux autres contraintes du confinement.

       Comme la «distance de sociabilité» guère respectée sur la piste de danse. Sauf quand il s’agissait de fumer. La soirée se déroule dans la salle des fêtes de la maison de Papa. Réaménagée en boîte de nuit avec musique des années 80. Tous les invités sont masqués et gantés. L’une des conditions de mon frère. Il a secoué le Net pour retrouver ses copains de primaire, de collège et de lycée. Les écoles où je suis allée aussi. J’ai deux ans de plus que lui. Je connais la plupart des invités. Une majorité d’ancien de H4 comme on appelait le lycée Henri IV. Avec nombre de haut-fonctionnaires, de journalistes, de traders, de médecins, d’artistes… « C’est une espèce de fête de voisins de classe sociale.». Ma blague n’a pas plus à ma belle-sœur. J’ai regretté mon ironie. Qui suis-je pour juger ? Surtout en étant issue de ce monde. Contrairement à elle fille d’un couple de pharmaciens de province. « Tu accepterais que je filme le week-end de fête ? Un silence au bout du fil. « Ok mais je vais faire un mail groupé pour demander si ça ne pose pas de soucis. ». Personne n’a exprimé la moindre réticence. La grande sœur du trentenaire, une artiste multi-cartes, trois-quart cinéaste, le reste musicienne, écrivaine, danseuse, allait immortaliser le moment. Ma première sortie festive depuis un an de confinement. Un confinement vécu à trois, avec mes deux chats. S’éclater. Première fois que cette expression prenait tout son sens pour moi. Sans doute pareil pour tous les autres déconfinés du week-end. Guère un hasard si les invités se lâchaient autant. Les corps et les esprits libérés d’un seul coup. Ils échappaient à la tenaille du Covid 19. Excités comme des ados.

      M’avait-elle vue? Je ne crois pas. Trop occupée. Par une porte entrouverte, j’ai aperçu les yeux d’une copine d’enfance. Elle fixait le plafond. Un dos en chemise blanche allait et venait sur elle. Leurs halètement étouffés par les masques. Je m’étais jurée de ne pas baiser avec un masque et des gants. Abstinente jusqu’à ce qu’on trouve un médoc contre ce putain de virus. J’ai filmé discrètement. Puis je suis allée à la salle de bains. Occupée avec temps d’attente. Fille de la maison, je savais où il y en avait une autre. Même attente. J’ai patienté pour me laver les mains. Une scène que j’ai filmée aussi. Que faire de toutes ces images ? J’aurais tout le temps d’y penser au moment du montage. En faisant abstraction de la panoplie anti-virus, des gestes barrières -implosés au bout de quelques verres, du fond d’anxiété plus prononcé dans tel ou tel regard, ça aurait pu paraître une fête banale. Comme des dizaines d’autres où je suis allées. Un anniversaire très réussi. Pourtant quelque chose a changé. Nous étions fébriles comme s’il fallait à tout pris dépenser l’instant vécu avant de devoir se serrer à nouveau la ceinture du plaisir d’être ensemble à boire et danser. De grands gosses pas sûrs d’avoir une nouvelle autorisation de sortie des parents. Avec des dialogues très différents de ceux habituels. Moi je fais ça, moi je vais faire ça, moi moi moi… Rares ceux qui parlaient d’eux ou de projets. Comme par superstition. Les egos confinés eux aussi ?

      Réunis aussi par la même appréhension. Demain est un autre jour, peut-être… D’un seul coup nous étions tous devenus mortels. Plus du tout protégés par le cordon sanitaire et policé de notre quartier. La plupart des fêtards vivant dans des arrondissements huppés de la capitale ou en banlieue résidentielle. Mais peu importe la localisation. Même si elle a bien sûr une importance pour d’autres raisons. Mais, en l’occurrence; je pense au quartier sous notre peau. Celui habité depuis la naissance. Le territoire des premiers pas qui, où qu’on aille, reste inscrit en soi telle une géographie intime. Sûrement la même chose pour tous les quartiers d’enfance. Qu’il soit du centre ou de la périphérie. Le mien se trouve près des lieux de pouvoir. Qu’ils soient politiques ou culturels. Riveraine du haut du panier. Un panier dégoulinant de trouille depuis deux ans. Une irrépressible trouille. Tous rongés par une angoisse sans appli ni algorithme pour trouver une solution. Rien, même nos cours des grandes écoles et autres cursus de droit ou com, ne peuvent nous venir en aide. Complètement à poil. Alors que nous étions tellement au-dessus de la mêlée des gueux parquées en zones populaires. Plusieurs entre nous, déjà wikipédiés et en attente de Who's who, pouvaient prétendre à a l’immortalité en selfie dans les livres numériques d’histoire de France. Des personnages publics. L'élite du pays sûre d'elle. Intouchable.

   Une certitude qui a volé en éclats à l’arrivée de la caillera sans frontières. Sans être inquiétée par les flics protégeant nos arrondissements. Débarquant sans les codes nécessaires pour ouvrir les portes de notre entre-soi. Le black ou beur costaud, agent de sécurité pour repousser d’éventuels casseurs de nos soirées et vernissages, des agresseurs qui lui ressemblent, ne pourra pas nous défendre contre cet ennemi. Pendant la queue à la boulangerie, dans le hall de mon immeuble, sur les visages des amis sur Snapchat ou Skype… Nous sommes morts de trouille. Nos gestes-barrières et tous les digicodes ne nous protègent plus. Comme si ce qu’on avait ne valait plus rien, ce qu’on savait ne savait plus rien. Devenus en accéléré des vulgaires manants avec ou sans gilet jaune. Mon frère, ses potes d’enfance ou de promo, ont couru plus vite que le vieux monde. Distancé avec des outils que les anciens fuyards de vieux monde maîtrisent beaucoup moins bien. Nous, trentenaires et quadra, avons pris les rênes. Les nouveaux patrons. Mais la bande d’adulescents qui a pris le pouvoir est désormais bouffée par l’angoisse. Une angoisse sans logiciel de dépannage. Ni restauration système. Noir complet sur nos écrans.

    Finis les rires et les joies de l’île aux enfants et autres jeux vidéos. Nous, enfants du virtuel et de l’insouciance, avons découvert la mort. La vraie. Pas celle qui se déroule loin, sur le théâtre des opérations où des soixante-huitard( tour à tour généraux et épidémiologistes de studios télé) souvent réformés veulent envoyer des jeunes au casse-pipe. Préfèrent-ils les voir crever dans le désert en gilet pare-balle que éborgnés en gilet jaune sur un boulevard ? La mort n’est plus verrouillée dans nos tablettes ou loin de nous. Elle est là. Dans l’air respiré, au creux de nos mains. Sur la peau de nos proches. Dead. Je peux être dead. Même fin en français ou en anglais. Mon frère et mes potes peuvent aussi être dead. Plus du tout à l’abri sous les ors la République, dans les locaux de tel ou tel média, en résidence secondaire ultra-sécurisée... Corona 19 pénètre partout. Pas un flic, même le plus intelligent, ne peut le repérer. Il court vite. Plus vite que tous les anciens et nouveaux mondes. Capable même de se glisser dans l’intimité des plus hauts dignitaires mondiaux. Les services de sécurité sont impuissants. Quel est sa mission ? Emporter des pans entiers de la population sans distinction de classe, de religion, de couleur politique ou de peau… Corona ne fait pas dans la discrimination. Pas de quartier pour tous les quartiers de la planète. Affamé de nos souffles. Avec un appétit qui semble sans fin. Sauf la nôtre.

    Comment l’empêcher de tout détruire ? En se servant entre autre de l’humour. Le rire cache larmes en boucle sur la toile. Comme un doigt au virus. Une poussée de vitalité pour ne pas sombrer. Se servir du fort désir né de ce confinement. Le désir de vie. Mais plus la même existence qu’avant Covid 19. Le niveau d’exigence s’est élevé. La majorité de la population n’est plus prête à accepter n’importe quoi, même bien emballé. Comme si le virus et son cortège de morts avaient ouvert la voie à d’autres choix d’existence. Individuelle et commune. Sans la griffe cynique et mercantile inscrite sur nos vêtements taillés sur la même chaîne de montage. Dans une usine délocalisée loin du sens. Et à des années-lumière du bon sens. La fabrique de notre course au néant. Celle qui vient de nous projeter contre le mur. En particulier ceux des hôpitaux. Même la patrie des soins à été bouffée par la mâchoire libérale. Pas de pitié même pour les malades. Qui sont les responsables ?

    D’abord mes parents et ma famille. Mon ghetto de nantis. Nous les sourds et aveugles des Quartiers de Haute Indifférence. Des familles entières confinées de luxe de la maternelle aux grandes écoles. Pour finir dans la consanguinité sociale. Mon frère, ses potes, moi; tous indifférents ? Non. Nous sommes plusieurs à voir plus loin que le bout d’un jeton de présence et notre carnet d’adresses. Même proportion d’ouverture et fermeture d’esprit en bas et en haut de l’échelle sociale. Ne jamais oublier la donnée individuelle. Certains, ici ou là, sont capables de créer leur part de singularité. C’est ma bagarre depuis l’âge de 15 ans : ne pas être où l’on m’a assignée d’être. Ni emprisonnée dans mes origines, ni de ne me positionner qu’en rupture. Finir le cul entre deux malaises à perpétuité ? Ou au contraire libre ? Affaire à vivre… Sans être en rupture, d’autres dans les familles comme la mienne, ont de temps à autre des montées d’empathie comme jadis on donnait une pièce à la sortie d’un lieu de culte. Pour repartir délesté de sa culpabilité de saison. Aujourd’hui foisonnement d’associations caritatives et pétitions pour se purger de sa mauvaise confiance. Avant de revenir à sa case départ. Un petit tour en empathie et retour entre soi. Mais il y a d’autres responsables. Pas que les privilégiés de ce pays.

    Des dizaines de millions de responsables. Chacun face à son miroir. Et dans l’isoloir. Applaudir chaque soir le personnel soignant et redonner sa voix aux managertueurs de santé publique ? Bien sûr c’était à cause de la peste brune. Faire barrage au fascisme. Empêcher les loups d’entrer dans notre douce France, charmante Marianne, c’est très bien. Mais en nourrir d’autres mènent à ce que nous vivons aujourd’hui. Avec notamment le tri humain dans les hôpitaux pour cause de manque de moyens. Pas d’avenir durable pour les plus fragiles. Si ce n’est l’éternité. Et pendant ce temps la louve fille du loup borgne se frotte les mains. Elle avance sans bruit sur un tapis rouge sang jusqu’aux urnes. Grâce aux loups de la rentabilisation à tout prix que nous avons élus. Si morts de trouille d’être bouffés par la peste brune. Où nous conduisent les geste-barrières du front républicain ? Dans la mâchoire d’un virus. Pourquoi est-il aussi redoutable ? Parce qu’en partie nourri sur la paillasse du profit. Pour finir aujourd'hui tous confinés. Devant nos écrans sans contrôle. Tous à la merci du même suceur de souffle.

    Le bruit de moteur me fait sursauter. Qu’est-ce que je fous là ? Coup d’œil à droite et à gauche avant de me rappeler où je me trouvais. Allongée sur un canapé dans le salon. Au milieu des ruines de la fête. Je me lève. La pièce tournait autour de moi. Ma tête au bord de l’implosion. Encore trop bu et fumé. J’ai pris une nouvelle paire de gants et un masque dans mon sac à dos. Nous sommes tous équipés de notre kit de survie, désormais plus important que les tablettes. Je me suis approchée de la fenêtre. Le vigile de nuit, chargé du gardiennage de la propriété, tentait de démarrer son scooter. Ma proposition l’a étonné. Ses yeux très clairs me scrutaient entre bonnet et masque. « D’accord». Nous montons tous les deux dans ma bagnole. Je l’ai ramené jusqu’à chez lui. « Moi je suis un survivaliste.». Il m’a fait visiter fièrement son bunker dans sa maison troglodyte. Elle appartenait à son grand-père viticulteur. Il a accepté que je filme à la condition que je ne donne pas l’adresse. « T’en veux ? Elle est meilleure que celle des potes de ton frangin». Je me suis assise. « D’accord mais après un café très fort. ». Le survivaliste ne me déplaisait pas. Une attirance réciproque. Très vite masque contre masque et caresses gantées. Nulle envie de baiser avec cet attirail. Je lui ai proposé de le faire à l’ancienne. Il a refusé. Tant pis. Trop longtemps sans avoir joui. « Ça te dérange que je filme ça aussi ? ». Il a blêmi. « Ne t’inquiète. Pas un revenge porn. En plus on ne voit pas les visages. Juste pour mon film. Un doc pour que les gens, plus tard, sachent comment on… Comment c’était l’amour au temps du Corona. ». Il a éclaté de rire. J’ai positionné ma caméra.

    Le survivaliste a passé un long moment dans la salle de bains. Avant de ressortir avec des protections toutes neuves. Il s’est allongé tout habillé et a allumé une cigarette. Je suis allée me doucher et changé aussi de masque et gants. À mon retour, il dormait. J’ai pris mon sac et je suis sortie. Pour retrouver la fête. Pas un chat sur la nationale. Quelques ombres dans les villages. Et beaucoup de nez collés au vitre des fenêtres. À trois kms de la propriété, j’ai tourné à droite. De rares véhicules sur l’autoroute de Paris. Quasiment que des camions et véhicules utilitaires sur l’autoroute. Plus les rondes de flics. Je me suis fait contrôler au péage. Mon autorisation de déplacement scotchée à la vitre. Le flic a froncé les sourcils. Aucun besoin de traduction pour lire dans son regard: encore une fille à Papa. Il m’a ordonné d’un geste agacé de passer. Une partie de la route avec « Immortel» de Bashung dans les écouteurs. Un album écouté souvent depuis deux ans. Je suis arrivée sur le pérife avec « Les variations Goldberg » par Glen Gould.. Celles que Maman m’avait apprises à jouer. Une super musicienne engluée dans le rôle de «femme de». Elle s’est suicidée quand j’avais quinze ans. « Fais pas comme moi. Gâche pas tes rêves par peur de casser le moule de l’éducation de Papa et Maman. Toi d’abord.». Une phrase balancée dans un de ces nombreux délires éthyliques. Et ma plus grosse part d’héritage.

     Arrivée chez moi, je me suis fait couler un bain. « T’es où ? ». Mon frère s’inquiétait. « Rentrée chez moi». Je me suis glissée dans l’eau chaude. Soupir et fermeture des yeux. Les images de la fête se déroulant sous mes paupières. Jusqu’à la scène dans le bunker du survivaliste. Un beau mec et très bon coup au lit. Mais lui aussi dans son quartier de haute indifférence. J’ai eu soudain envie de chialer. Rattrapée par le principe de réalité. Comme si tous mes espoirs de changement de je et nous après la pandémie avaient fondu d’un seul coup. Vraiment très naïve. Les gens de ma famille, avec les clefs du pouvoir, oublieront très vite leur crise d’humanité pour reprendre leurs habitudes. Revenir entre soi et reprendre la course à plus de fric, followers, pouces levés, retweets… Entre deux séances de méditation. Pareil pour le survivaliste. Un individualiste centré sur sa peau d’abord. Recroqueville sur lui comme les financiers sans scrupules. Ou ceux piquant des masques dans les bagnoles des infirmières. Autres milieux, même réflexe. Ce siècle est-il un vaste Quartier de Haut Individualisme ? Le XXI ième siècle sera spirituel ou ne sera pas, disait l’écrivain. Il me paraît avoir plutôt opté pour être individualiste ou rien. Je suis sortie de la baignoire. Définitivement dénaïvée. Jusqu’à ma prochaine remontée de confiance en l’humain. J’ai enfilé mon peignoir. Les yeux cernés dans le miroir. Je me suis souri. Confinée mais encore capable de jouir.

    Le percolateur m’a délivrée ma double dose de café. Avec un Doliprane en plus contre le retour du mal de crâne. Ma tasse à la main, je suis restée devant la baie vitrée de la cuisine. Les toits descendent jusqu’aux berges de la Seine. Debout face au nouveau silence de la ville. Paris en salle d’attente sous un ciel de printemps. Un silence archivé dans des dizaines d’heures de film. Ça fait plus d'une année que je filme tout le temps. Quasiment tous les jours. Intérieur et extérieur confinement. Je me suis attablée et j’ai allumé ma tablette. Pour télécharger mes dernières images. Quel nom pour ce nouveau fichier ? Un violoncelliste s'est mis à jouer sur son balcon. Il m'a donné le titre.

    Suites pour confinement

 

 

 

   

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