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Billet de blog 26 mars 2023

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Comment ça s’écrit ?

Les mots sont parfois des valises sans voyages.On vous enferme à l’intérieur. Vous êtes ça. Non, je ne suis pas ça.En tout cas, pas que ça.Moi aussi, je l’avais enfermé dans un mot. En fait, quatre mots.Mais il le méritait.Son visage m’est revenu d’un seul coup hier soir.En retour de manif.Quand un index m’a demandé de me mettre sur le bas-côté. La même scène à trente-cinq ans d’écart.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

              Les mots sont parfois des valises sans voyages. On vous enferme à l’intérieur. Vous êtes ça. Non, je ne suis pas ça. En tout cas, pas que ça. Moi aussi, je l’avais enfermé dans un mot. En fait, quatre mots. Mais il le méritait. Son visage m’est revenu d’un seul coup hier soir. En rentrant de manif. Quand un index m’a demandé de me mettre sur le bas-côté. La même scène à trente-cinq ans d’écart. Un jeune flic et un plus âgé. Je me suis garée. Comme la jeune étudiante que j’étais.

Qu’est-ce qu’est elle est crade.

Il ne cessait de le répéter. Avec un sourire moqueur. Fouillant des yeux l’intérieur de ma voiture. Il n’avait pas tort. Mais ce n’était pas un délit. Colle-moi ton amende de merde et t’occupe pas de la propreté de ma bagnole. J’ai failli lui balancer ma colère. La scène aurait  pris une autre tournure. Sans doute un outrage-rébellion. Et d'autres emmerdes.

Le plus âgé des deux flics semblait ailleurs. Il laissait son jeune collègue s’occuper du contrôle. Avec des regards en coin. Trouvait-il que le jeunot en faisait trop ? J’ai eu l’impression. Tout en le laissant opérer. Contrôlée et contrôleur de la même génération.

Incroyable de laisser l’intérieur d’un véhicule dans un tel état. Il continuait de me pourrir en affichant une mine de dégoût. Tu n’as qu’ à me la nettoyer, mec. Je sais bien que ma bagnole est pourrie. Et que je ne suis pas la reine du ménage de ma bagnole. D’autres priorités dans ma vie. J’aimerais bien voir ton appart, mec. L’état de tes chiottes et de ton lavabo. Peut-être que tu es encore chez papa- maman. Qu’elle continue de torcher ton cul et te demander de ranger ta chambre. La colère montait. De plus en plus forte. Je serrais les mâchoires pour ne pas réagir.

Ne pensant qu’à une seule chose : mon cours en fac. Si contente d’avoir pu m’y inscrire. Tout en continuant de bosser. Mais je détestais une chose : arriver en retard. Fallait que je fasse profil bas et accepte l’amende sans rechigner. Un pneu lisse, carrosserie rouillée… Je savais que j’avais droit à une amende. Dépêche-toi de me la coller. Qu’est-ce qu’il fout ? Pourquoi il me regarde comme ça ?

Encore un putain de sexiste.

              Sa bagnole m’a tout de suite replongé dans le passé. Elle était aussi crade que celle de la mère de Sophie. Nous étions ensemble en troisième. J’étais fou amoureux de Sophie . Pour ça que je m’étais inscrit au club de théâtre de la prof de français. Sinon, jamais de la vie. Pour mes parents, mes potes, et moi aussi, c’était un truc de PD. Je le pense encore. Mais à l’époque, je voulais passer le plus de temps avec elle. Prêt à tout pour ça. Même si je me faisais vanner par mes potes. Tu vas avec les babas gros bourges. Ceux qui se lavent pas et fument de l’herbe toute la journée. Mes parents détestaient Sophie. Ma famille ressemblait pas du tout à la sienne. Mes parents était du côté de l'ordre. Avec beaucoup de militaires. Les siens aimaient la fantaisie et l'utopie. Deux mondes aux antipodes à quelques rues.

Moi, je m’en foutais de ce que pensaient mes parents. À côté de Sophie, je me sentais bien. Me foutant du regard des autres. Même en hiver, j’avais chaud dedans. Tout le dico aura pas assez de mots pour dire ce que je ressentais en sa présence. Dès qu’elle me regardait, me parlait, j’étais comme… je sais pas… Jamais j’ai ressenti un truc comme ça après. Marié, divorcé, remarié, en instance de divorce…

Sophie est jamais loin. Parfois même quand je suis dans les bras d’une autre. Je ferme les yeux et elle est contre moi. Souvent, j’essaye de l’imaginer. Elle avait deux mois de plus que moi. Si Sophie est vivante, elle a soixante ans. Des gosses ? Un compagnon ? Seule ? Comédienne ? Prof comme ses parents ? Vieillissant comme moi.

Quelque part sous le ciel.

      Vraiment crade cette voiture.

On aurait que ça le faisait jouir de m’emmerder. Exercer son petit pouvoir sur moi. Sûr qu’il aurait réagi différemment avec une fille des beaux quartiers. Pour lui, je suis qu’une merde. Une rien parmi les riens. Une bonne à rien… qui élevait un gosse, bossait, et reprenait des études ? Sans l’aide de papa ou de maman. Seule à courir sans cesse pour rester debout. Tout faire pour ne pas baisser les bras et garder le cœur très haut. Me battre pour ne pas être qu’une femme paillasson. Non. Hors de question. Ni devenir le paillasson d’un petit mari ou d’un chef. Devenir une femme libre. Et ce gros con de flic qui m’arrête sur la route de la fac.

De quand date mon premier contrôle de flics ? J’avais 23 ans. C’était le premier jour de mon séjour d’un an dans un petit village. On m’avait prêté une maison. Mes bagages à peine posés, je décidais d’aller faire le plein au supermarché du coin. Cinq cents mètres plus loin, des gendarmes. Ils me font signe. Écoutez, c’est mon premier contrôle. Qu’est-ce que je dois vous présenter comme papiers ? Pas un baratin. Jamais je ne m’étais fait contrôler. Ni à pied, ni en voiture.

L’un des gendarmes avait esquissé un sourire. Stupéfait de ma réaction. Pourtant, avec votre plaque, vous devez avoir l’habitude. Nous avons bavardé. Deux hommes plutôt sympathique. Pour me confirmer que mon contrôle était bien dù à mon immatriculation. Me libérant très vite. Avec à peine un regard sur ma pièce d’identité.

Un délit de faciès même pour les bagnoles ?


       Sa voiture était comme celle de la mère de Sophie. Aussi crade. Avec plein de livres et de journaux partout. Tu savais pas comment t’assoir et ou foutre tes pieds. Un gros bordel. Je te parle même pas des vitres. J’aimais pas monter dedans. Pourquoi ils faisaient pas d’effort ? Mon père avait moins de thunes que la famille de Sophie mais lui sa bagnole était nickel. Et pas intérêt de la dégueulasser.

Elle m’avait tendu ses papiers. Cette gonzesse aurait pu être la mère de Sophie. Qu’est-ce que tu vas choisir comme orientation ? On rentrait du théâtre. Sophie et sa copine Malika parlaient de ce qu’elles voulaient faire. C’était la fin de troisième. Le moment où souvent les chemins se séparent. Faire un choix pour plus tard. Route courte ou longue vers son boulot. Sophie voulait faire du théâtre. Et Malika devenir infirmière. Je disais rien. La mère de Sophie me regardait dans le rétro. Moi, je veux devenir gendarme. Comme mon papi. Ma réponse d’une voix très enthousiaste. Un gros silence dans l’habitacle. Elles ont échangé un regard. Plus personne a parlé.

Je suis rentré chez moi.  C'est comme ci c'était hier. Qu’est-ce que tu as Marco ? Ma mère me regardait. J’ai baissé la tête. Pour qu’elle lise pas mes yeux. Rien. Je suis allée dans la cuisine. Elle continua de faire les comptes sur la table du salon. J’avais envie de tout casser. Détruire le monde entier. Vexé et en colère. J’ai pris mon goûter et suis sorti tète baissée. Pour aller jouer au foot sur le terrain près du lotissement. On se retrouvait tous les soirs. C’était bien ton truc de tarlouze ? Comme à chaque, j’ai pas répondu. Mais qu’est-ce que me sentais bien avec mes potes. Eux me regardaient pas de haut. Toute ma haine du monde dans le ballon.

         Qu’est-ce que tu fous ? Dresse-lui la contravention et laisse la repartir. Son chef s’est agacé. Il a sorti un carnet de sa poche. Non, prénom, date de naissance. Il avait tout ça sur mon permis et ma pièce d’identité. C’est écrit sur mes papiers. Il m’a fusillé du regard. Nom, prénom, date de naissance. Son chef a secoué la tête. Nos regards se sont croisés. Faites comme il dit et ce sera fini, me fit-il comprendre. J’ai suivi son conseil. Il rédigeait très lentement. Sûr qu’il voulait que je sois en retard. Un vrai pervers. En plus d’être quatre mots que je mourrais d’envie de lui balancer. Surtout ferme-là. Pense à ton cours.

Son visage soudain fermé. Encore plus qu’au moment de regarder dans ma bagnole. S’il me redit qu’elle est crade, je me lâche et l'allume. Ce jeune coq en uniforme va s’en prendre plein la gueule. Tant pis si je me retrouve en garde à vue. Au moins, je me serais défoulée. Il m'a dévisagé. La violence de son regard a complètement disparu. Plus accroché à son petit pouvoir. On aurait dit un gosse. Il dansait d’un pied sur l’autre. Plus bien planqué derrière son petit pouvoir. On va pas y passer la journée. Il s’est tourné vers son chef. Le regard honteux.

Ça s’écrit comment bibliothécaire ?


        Pousser la porte ou non ? Un retard d'un quart d’heure. J’ai préféré me diriger vers la cafète. Vraiment pas compris pourquoi vous n’avez pas assisté au cours. J’étais à la bourre et je vois ai vu devant la porte. Pourquoi vous n’êtes pas rentrés ? J’ai haussé les épaules. Vous, je ne vous sens pas très bien. Il a pris un café et s’est assis avec moi. J’ai fini par lui raconter la cause de mon retard. Gros con de flic, gros con de flic… Je m’étais lâché. Il m’avait écouté sans m’interrompre. Puis il s’est levé. Je vais pas être à la bourre une seconde fois. Il est sorti de la cafète.

Le cours d’après avec le prof, j’étais comme d’habitude parmi les premières assises. Vous pouvez venir me voir ? Je suis allée à son bureau. C’est pour vous. « Je vous hais chers étudiants.»« Lorsque hier, […] vous vous êtes battus avec les policiers, moi je sympathisais avec les policiers. Car les policiers sont fils de pauvres. Ils viennent de sous-utopies, paysannes ou urbaines.» N’importe quoi, me suis-je dit. Ce prof est du côté des humiliateurs. Si son cours de Science du langage n’était pas aussi bon, je n’y serai pas retournée. Très déçu par le prof. Persuadée qu’il était du côté des gens d’en-bas. J’ai encore le bout de papier.

          Vous pouvez y aller, me fait le flic 2023. Je l’ai regardé. Un beau mec souriant. Rêvait-il gosse de demander leur identité à ses contemporains ? Pas un rêve d’enfant… Derrière moi, une file de voitures. Je repars. Les yeux encore rougis par les lacrymos. Je rentre chez moi. Rejoindre l’homme qui partage ma vie. Et ma colère. Plus mes rêves, larmes, rires… Une femme d’aujourd’hui. N’oubliant pas le passé et l’avenir. Femme debout dans le chantier du siècle.

Aujourd’hui, je continue d’en vouloir au flic qui m’a contrôlé. Regrettant d’avoir été soumise et ne pas l’avoir allumé à la hauteur de son humiliation. Issue d’un département qui fut en 1974 le premier labo de la BAC, je conserve une méfiance des flics. Sans pour autant tous les mettre dans le même sac. ? Pourquoi rajouter cette phrases ? Sûrement parce que j’ai vieilli. Moins encline à enfermer l’autre dans un ou plusieurs mots. Tout est plus complexe qu’une étiquette. Surtout en matière humaine. Combien parmi eux jouissent d’éborgner ou arracher des mains ?

À mon avis, une minorité. Même si des haines extrêmes se sont infiltrées dans nombre de crânes de ces fonctionnaires de la République. Ils ne sont pas les seuls à basculer du côté brun. Comme les instits, les profs, les pompiers, les éducs, nous travaillons de fait pour le même pays. Au service des autres. Un travail avec ou sans uniforme. Certains assermentés. Et avec une protection à tous les sens du terme. Quelle est la différence entre les flics et moi bibliothécaire, et avec d’autres citoyens et citoyennes lambda dans les rues de la République ? Pas le même corps dans l'espace public. Ni la même parole républicaine.

Comment ça s’écrit un autre monde ?


NB : Une fiction inspirée de la réalité. Catherine, une copine d’enfance, avait décidé de reprendre des cours à la fac. En plus de son boulot de bibliothécaire. Un flic lui a fait subir une humiliation. Elle s’en souvient plus de trente ans après.

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