Brèves d'en France

Le gosse sort de chez l’épicier de la «Place de la Paix». Près de la petite maison familiale avec un jardinet. Son sac est rempli de courses. Soudain, une main lui prend le bras. Elle l’oblige à se retourner d’un geste sec. Il lâche son sac sur le trottoir. Deux cow-boys. Un surnom donné par les jeunes du quartier aux flics de la BAC. Les racines de la méfiance déjà dans les années 70.

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11 ans

 

           Le gosse sort de chez l’épicier de la «Place de la Paix». Près de la petite maison familiale avec un jardinet. Son sac est rempli de courses. Il s’arrête devant la grille de son futur collège. Plus qu’une semaine avant d’entrer en sixième. Comme la plupart de ses copains de l’école primaire, il a hâte d’être à la rentrée. Passé de l’autre côté de l’enfance. Il ne sera plus un petit de la primaire. Grande fierté et joie. Mais il sera quand même un petit du collège. Il a une appréhension. « Tu verras, c’est rien. Juste un changement d’école. Rien d’autre. Si des troisièmes te font chier, tu me le dis. ». Son grand frère l’a rassuré. C’est un bagarreur connu dans le quartier. Contrairement à lui peu porté sur la remise aux poings pour les conflits. Plutôt du genre rêveur et plongé dans les bouquins. Protégé en partie par l’aura pugilistique du grand frère. Et le passé du paternel.

       Soudain, une main lui prend le bras. Elle l’oblige à se retourner d’un geste sec. Il lâche son sac sur le trottoir. Deux hommes se tiennent devant lui. Il ne les a jamais vus. Une voiture est garée au milieu de la rue. Avec deux autres types à l’intérieur regardant vers lui. Pas besoin d’un dessin. Ce sont des Schmits comme tous les jeunes les appellent. Quelques plus vieux les ont surnommés de la même manière. Ou avec des mots d’anciens. En tout cas pas des copains. Surtout quand ils se présentent de cette manière. Tension de proximité.

     Le flic lui lâche le bras. « Tu as quoi dans ton sac ? ». Il hausse les épaules. « Les courses au Cours des Halles. ». IL pointe le doigt sur l’épicerie d’où il vient de sortir. Le flic hoche la tête. « Chouravé ou payé ? ». C’est son collègue qui a posé la question. « Payé.». Les deux hommes échangent un regard et retournent dans leur voiture. Le garçon les suit du regard. Il se tourne vers le bistrot à une cinquantaine de mètres. Sans doute à y boire son rosé à rallonges ? « Les flics font leur boulot. Ils sont comme tous ceux qui bossent. ». La réponse de son père à ses critiques de la police. « On est libres en France ?». Sa question de gosse l’avait fait sourire. « Ouais mon fils, on est libres en France... Jusqu’à six heures du matin. ». Il n’ a pas du tout compris sa réponse. De quoi lui parlait-il ? Trop de Rosé ? Pensant que son père bottait en touche pour ne pas lui répondre. Plusieurs années après pour comprendre qu’il faisait référence à l’heure légale d’une perquisition. Donc nul héritage paternel de haine anti-flic.

    Pourtant, son père était un ancien bagnard, condamné à perpète pour homicide. Il avait passé 20 ans au bagne de Cayenne. Libéré pour cause de fermeture de la prison. Des années d’emmerdes avec la police après sa sortie. Contraint de faire signer son carnet anthropométrique tous les mois au commissariat et interdit de séjour dans plusieurs villes et villages de France. Il n’a pas de rancune. Tout du moins apparente. Son juge le plus intraitable dans son miroir. La mère du gosse n’ a pas non plus de haine contre la police. Le couple est très légaliste. Même si parfois le vieux ( le pseudo paternel), quelque peu éméché, s’amusait à les provoquer dans son bistro QG. « Pièce d’identité s’il vous plaît.». Il affichait un sourire et fouillait sans sa poche. « Voilà mes papiers, messieurs.». Il leur tendait son papier à rouler servant pour sa chique quotidienne. Jamais eu d’ennuis pour sa blague. Les flics se marraient. C’était la police dite de proximité.  Le flic local. Avant l’arrivée des cow-boy dans les années 70.

   Le gosse expire un grand coup. Son cœur reprend son rythme de croisière sous la poitrine. En parler à ses parents ? Le dire à son grand frère ? Il soulève son sac. Une inquiétude lisible dans son regard. Il affiche un sourire. La bouteille de Valstar du vieux n’est pas cassée. Une scène banale pour son grand-frère et d’autres. Pas pour lui. C’est la première fois qu’il a affaire aux flics. D’habitude il est juste témoin des frottements jeunes contre uniformes. Le voilà devenu en quelques secondes un acteur. Plutôt un figurant dans le film vécu par ses aînés. Avec quelques personnages principaux. Héros du quartier relevant la tête face aux flics. Dont quelques-uns en voyage à l’ombre. « On va pas les plaindre. Ils ont joué et perdu. C’est leur choix de vie. Tu payes toujours tes conneries. ». La réaction du vieux quand un jeune partait avec bracelets aux poignets. Il n'aimait pas ça. Avec une irrépressible tristesse dans la voix. Déçu et triste qu’un jeune se retrouve en prison. Le vieux connaissait la douleur des barreaux.

    Le gosse se dirige vers chez lui. Les images de ce qui vient de se passer encore toute fraîche dans sa tête. Son baptême de la rue par les cow-boys. Une équipe de la BAC en goguette à la porte de son futur collège. La rencontre ne l'a pas traumatisé. Mais elle sera marquante. Un avant et après dans sa relation à la police. La pharmacienne lui fait un signe. Il lui répond d’un hochement de tête. Toute la rue le connaît. Et inversement. Il accélère le pas.

      Pressé de rentrer en sixième.

                                                                                                  16 ans                                                                                                            

   Trié ou pas ? La question qu’il se pose à chaque fois qu’il va sur Paris. En groupe avec ses copains du quartier. Un moment qu’il adore. Marcher dans les rues de la capitale. Avec quasiment une halte à toutes les virées parisiennes. Une sorte de douane volante dans un couloir de métro. Souvent à la même correspondance. « Toi ? Tu te mets là.». Il s’arrête sur le côté. « Et nous, on fait quoi ? ». Toujours le même copain ne supportant pas ce filtrage. Le flic lui signifiant d’un geste de continuer son chemin. Ses copains l’attendaient plus loin. Le temps du contrôle d’identité. Comment éviter ce tri ? Des techniques de contournement. Il en avait mis plusieurs au point. Dont celle du Monde- lu par son grand-frère- marchait pas mal. Il le glissait sous le bras à chaque sortie parisienne. Ça marchait quelques fois. Le quotidien du soir tel un passeport. Libération était moins efficace. Comme si «Le Monde» faisait plus sérieux. Sans doute le journal lu par les patrons des flics en uniforme le contrôlant dans le métro et la rue. Les gros pavés littéraires à la main étaient aussi un bon passeport. L’encre et le papier n’empêchaient pas le filtrage. Le plus dur était avec les copines. La conversation s’arrêtant brusquement au moindre uniforme croisé. Il essayait de cacher son appréhension. Moins de contrôle quand il était avec une fille.

       Comment tu peux accepter ça ? La colère d’une de ses copines. Elle ne supportait pas du tout sa résignation. En réalité, une colère retenue. Pas comme certains de ses collègues de contrôle triés aussi sur le bitume. Ne supportant pas à juste titre de ne pas être traités comme leurs copains de « type caucasien ». Les plus récalcitrants finissaient au poste. Une partie de ses sorties de jeunesse était filtrée dans les couloirs du métro et sur les artères urbaines. Et à l’entrée des boîtes de nuit ? Jamais. Ce n’était pas sa tasse de ville. Lui aimait la marche et les terrasses de café. Ses « rêveries de promeneur solitaire » souvent interrompues par des uniformes. À plusieurs reprises, la colère apprivoisée sortait soudain les crocs. Surtout quand ses copains ou sa copine l’attendaient de l’autre côté de la frontière de l’identité. Envie de gueuler ou se tirer à toutes jambes. Les jours les plus tendus, il fixait l’arme du fonctionnaire de police. La prendre et infliger la même humiliation à son empêcheur de se promener désinvolte. Une pensée qui lui a traversé plusieurs fois l’esprit.

      Puis, au fil du temps, les contrôles ont été moins fréquents. Mais la colère contre cette injustice restée présente. Au fond de son être. Elle remonte à la surface chaque fois qu’il voit un contrôle. Souvent des jeunes qui lui ressemblent.

      Toujours les mêmes critères de triage.


                                                                                                      52 ans


       Sortie d’un apéro chez des copains. Il se dirige vers la Place de la République, à Montreuil. Pour un rendez-vous dans un restaurant. Crissement de pneus. Une voiture s’arrête au milieu de la rue. Les portières s’ouvrent. Trois hommes bondissent. Il a un mouvement de recul. Prêt à s’enfuir dans l’autre sens. L’un des trois types se précipitent sur lui. Il a un flingue à la main. Les deux autres le suivent de près. Le porteur de flingue a les yeux rougis - fatigue et-ou- produits illicites - et il pue l’alcool. Un trio de cow-boys. « Pièce d’identité !». Son premier réflexe est de lever les mains en l’air. Sa pratique du contrôle l’a habitué à quelques gestes techniques. Surtout celui de fermer sa gueule pour éviter l’outrage rébellion. Mutisme contre parole assermentée. Le pot basané contre le pot bleu uniforme ou en civil. Pas de soucis donc pour décliner son identité. Il redescend sa main droite pour sortir le portefeuille de sa poche. « Remonte ta main ! ». Le flingue contre son ventre. Il obtempère.

      Comment aurait réagi le vieux  ? Et ses copains de classe devenus des voyous ? Sans doute moins dégoulinant de sueur que lui. Habitué des contrôles, mais première fois qu’il a un canon contre lui. « Faut pas coller tous les flics dans le panier à amalgames. Un à priori, c’est toujours con et dangereux. Qu’il soit contre les flics, les arabes, les noirs, les juifs, les homos, les bourges… Autant de cons chez les flics que chez les voyous et dans le reste de la population.». Une conversation qu’il avait eu avec un copain à lui, anti-flic primaire. Tous les deux pas d’accord sur la vision de la police. « Pourquoi tu les défends ces connards ? Des décennies qu’ils nous font chier. Tu vas me dire que les bavures, c’est du fantasme ? Arrête tes conneries. Tu nous la joues Oncle Tom ou quoi ? Le bon p’tit nègre qui aime beaucoup ses maîtres. Ne nie pas notre réalité. Tu le sais bien qu’on est pas comme tous les autres ici. Notre faciès est un boulet visible. Et qu’en plus, tu le promènes dans un quartier pauvre. Combien de morts par bavures dans les quartiers huppés de France ? ». Son copain n’avait pas tort. Mais lui se refusait à l’amalgame. « D’accord qu’il y a des connards. Mais c’est une minorité de flics qui agit comme ça. Faut que ça change pour que le flic ne soit pas uniquement une machine à distribuer des marrons et des prunes. Ce serait mieux pour tout le monde. Même s’il ne faut pas se leurrer : la cote de popularité de la police, comme celle des huissiers, contrôleurs de train, des juges, des procureurs, n’atteindra jamais celle des pompiers ou des médecins. La méfiance des flics est inscrite dans l’ADN populaire. C’est comme ça. Mais je crois à la police républicaine. Peut-être naif et con mais c’est comme ça. Je crois encore au trois mots au-dessus de mon école primaire. Rien de pire que tes raccourcis. Avec eux, on va droit dans le mur.». Les deux copains ont polémiqué toute la nuit. Sans être réconciliés par l’aube. Juste morts de sommeil.

  Une polémique environ une vingtaine d’années avant la rencontre en cours avec le trio. Ses grandes phrases, son empathie intellectuelle, avaient fondu d’un seul coup face à ce canon. À cet instant précis, tous les flics de France étaient celui qui le braquait. Même si, après réflexion, il ressortirait sa boîte à désamalgames. En attendant, le canon était la réalité. Pas un discours. Obligé de la fermer face au regard du gros bourrin le braquant. Un type assermenté ayant droit de vie ou mort sur lui. Son éventuel bourreau mobile. Le bourrin ôte le canon de son ventre. Son arme toujours dirigée vers lui. Son collègue s’approche. Il commence à ouvrir lentement les boutons du blouson en jean. Un couple passe sur le trottoir. Plus loin, des voix et des rires dans l’air printanier. Le "Bar des Sports" où il a rendez-vous. Un repère notamment d’artistes et de musiciens. Mais aussi de toutes autres sortes de gens. Une vraie mixité éphémère sur quelques mètres carrés de terrasse et comptoir. Dernier bouton. Le flic au flingue fronce les sourcils. Il me fixe avec la même gueule que son flingue. Rien dans le regard. Le néant à balles réelles. Son collègue secoue la tête. « On se casse les mecs ! ». Aussitôt éructé, aussitôt fait. Il regarde la voiture s’éloigner. Sous le renflement de son blouson, deux objets.
Un DVD et un bouquin.

                                                                                                          58 ans

         Le futur collégien, le jeune homme trié, et le quinquagénaire ; c’est moi. Quatre décennies entre la première et la dernière scène. Toutefois, je me sens privilégié. D’autres ont beaucoup plus souffert que moi du harcèlement policier.  Dont des morts et des blessés. Certains continuent d’ailleurs de subir ce harcèlement. Et pas que des voyous ou cailleras de cités. À moins que les infirmières et médecins gazés soient fichés au grand banditisme. Se sentir en sécurité avec la police ? La question, remontée à la surface sur un plateau télé, est incontournable. Elle est plus qu'importante. Pour la population. Pour les flics avec une conscience républicaine. Évidemment pas tous des pourris. Sûrement une situation difficile pour les flics avec une morale et le sens du service public. Comme la majorité des autres fonctionnaires de ce pays. La question du rapport entre la police et le peuple - notamment des quartiers populaires- est une urgence. Comme celle de l'état des hôpitaux.

       La réponse urgente dans quarante ans ?

 

 

 

 

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