Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

1093 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 mai 2022

Sa première marche

Vingt ans que ma mère emprunte ces marches. Pas n'importe lesquelles. Celles du grand escalier du Festival de Cannes. Un moment qu'elle aime beaucoup. Même si c'est épuisant. Embouteillage, bruit, foule, cohue permanente dans les rues... La ville tout entière au bord de l'implosion. Une électricité dans l'air qui l'épuise plus que d'habitude. Mais l’euphorie anesthésie sa fatigue.

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Marianne A

                   Vingt ans. C'est une date anniversaire pour ma mère.  Deux décennies qu'elle emprunte ces marches. Pas n'importe lesquelles. Les marches du grand escalier du Festival de Cannes. Elle aime beaucoup cette semaine du mois de mai. Même si c'est  une période extrêmemente épuisante. Embouteillage, bruit, foule, cohue permanente dans les rues... La ville tout entière se trouve au bord de l'implosion. Une électricité dans l'air qui l'épuise plus que d'habitude. Mais l’euphorie anesthésie sa fatigue. Heureuse.

           Comment s'habiller ? Chaque matin de cette semaine de mai, le même casse-tête devant le miroir. Hors de question d'arriver mal vêtue au Palais du Festival. Pourtant, elle pourrait se le permettre. Personne ne lui reprocherait sa tenue. Mais c'est une question de principe. Gamine, elle aimait les robes de Princesse. Rien n'a changé. Même si elle est revenue des princes charmants. Notamment celui dont elle m'a parlé. Un homme qu'elle adorait et respectait. Ma mère n'est pas une grande bavarde. Mais j'ai bien vu que ça n'allait pas.J'ai dû lui sortir les vers du nez.

         Elle a fini par me tomber dans les bras. Tout me balancer entre deux flots de larmes. De temps en temps, elle tournait la tête à droite et à gauche. Comme s'il pouvait débarquer dans sa cuisine. Les larmes d'une mère sur les épaules de son fils pèsent très lourd. Première fois que c'était moi qui la soutenais. L'idée m'est venu quelques jours après. J'en ai parlé à sa meilleure copine. Quinze ans qu'elles travaillent ensemble. " Incroyable que je  le sache pas. Je vais l'engueuler."Sa complice de toujours n'était pas au courant. " Ma mère ne veut pas que ça se sache.". Elle a acquiescé d'un hochement de tête. Respectant la décision de ma mère.

        C'est moi qui l'a relancée. Inisistant jusqu'à ce qu'elle accepte. Sans bien sûr prévenir ma mère. " Faut pas que son nom soit cité. Tu la connais bien ma mère. Elle aime pas foutre le bordel. Personne ne doit savoir qu'on parle d'elle. Surtout pas.". Sa copine m'a promis que son nom ne serait pas prononcé. Puis nous avons monté toute l'opération. Très efficace sa copine. Elle a un très grand charisme. Je la connais depuis mes premiers pas. Venu même me chercher chez les flics quand je me suis fait choper avec un peu d'herbe. Toujours présente dans les bons et mauvais moments. Elle a réussi à mettre un tas de gens dans le coup. Carrément une équipe qu'elle a dirigée de main de maîtresse.

        Plus que quelques minutes. Tout est prêt. La montée des marches va commencer. Déjà une foule amassée derrière les barrières. De grands amoureux du cinéma ou juste des badauds en quête de selfie. La presse nationale et internationale a déjà quadrillé le terrain. Sans oublier une très grosse présence policière. Rien de nouveau pour cet événement. Une très belle ambiance. Ma mère aime cet instant précis ou le temps semble suspendu. Plus rien d'autre ne compte que la montée. Des millions de regards posés sur le même endroit. Chaque marche comme une aile.

        Bip d'annonce de mon portable. " On y va mon p'tit gars.". Sa copine vient de m'envoyer le top départ. De mon poste, je peux voir le bas de l'escalier. Merde ! Il n'est pas là. Putain ! Tout ça pour rien. Non, non... Impossible qu'il ne soit pas là. Son film est à l'affiche. Il a le premier rôle. Pressenti en plus pour rafler la palme d'or de l'interprétation. Les autres venus représenter et défendre le film sont déjà là. Pas lui. " Bon. On va tout annuler.". Message composé juste quand il arrive. Je change deux mots. " Bon. On y va.". Il fait de grands signes. Entouré par d'autres comédiens du film et le réalisateur. Belle brochette de sourires sous le ciel de Cannes.

         Ma mère m'a beaucoup parlé du film. Pour une fois, nous sommes tombés d'accord. C'est un très bon film. Le pitch est : un industriel devenu "écolo de combat" comme il se surnomme. Lui et sa compagne décident d'aller aider des gosses et des adultes travaillant comme des esclaves dans une mine de cobalt. Le couple est prêt à investir sur d'autres sources de revenus pour les habitants réduits à l'état d'esclaves pour qu'on puisse envoyer de belles images de nos Smartphones. La bande-annonce très émouvante. Un film bien tourné et avec du sens. Une femme vient parler à l'oreille du réalisateur. L'acteur rajuste son nœud pape. Top montée.

        Je lève les yeux. Vers les quelques haut-parleurs placés en  cachette. " Bonjour à toutes et à tous. Je tiens à saluer l'arrivée de Marc Laury. Un très grand acteur. Sauf quand il m'a enfermé pour me violer. Il y a trois ans dans un des bureaux de ce Palais. Juste en face de vous chères mesdames, chers messieurs. 20 ans que je monte et descends ces marches. Pour les nettoyer. Plus le reste des locaux. Une des petites mains du service de nettoyage. J'étais très honorée de participer à mon petit niveau à ce très bel événement,  avant que vous me détruisiez de vos mains. Baissez la tête et regardez le tapis que nous avons aspiré ce matin pour vous. Pas une miette. Très propre n'est-ce pas ? Mais soulevez ce beau tapis rouge. Et vous y trouverez votre vrai visage. Celui d'un violeur. Mes mots ne pèsent rien. Je suis rien. Une ombre qui nettoie vos lieux d'accueil et vous sers à vider votre queue quand vous avec une p'tite envie. Tiens, pourquoi pas celle-là... Mon cul et mon coeur meurtris de femme de ménage sans carnet d'adresses n'intéresseront pas les médias. Je ne connais personne dans les milieux de la presse.  Mais je tiens à vous dire que vous êtes..." Coupure son. Le service de sécurité a neutralisé la sono parallèle.

      Mon portable grésille. " Bienvenue à la démontée des marches.". Un message de la copine de ma mère. Très satisfaite d'avoir pu transmettre la vérité en direct. Même si ça n'aura aucune conséquence. " Le jour où il m'a violée, j'ai pu mettre l'enregistreur de mon Smartphone. Tout a été enregistré. On entend bien sa voix. Il m'a parlé de son film et proposé de boire un café avec lui avant que je nettoie le bureau. C'est lui qui m'a proposé de faire un selfie. Tu me connais, moi j'aime pas ce genre de truc... Il regardait que mes jambes et mon cul. Tout le reste n'existait plus. Juste un cul et des jambes dans ses yeux. Il aurait mis un euro dans une boîte à jouir que ça aurait été pareil. Juste un morceau de chair à se taper entre deux interviews. Il a commencé à être lourd. J'ai pris mon aspirateur pour sortir... Il a fermé le bureau et... Et puis ça a été l'horreur. " Ma mère refuse d'en parler à la justice.

         Ma mère a très peur que notre famille explose. Surtout inquiète de la réaction de mon père. Sûr qu'il peut traquer l'acteur et commettre l'irréparable. Elle n'en a parlé qu'à moi. J'appréhende sa réaction. Je sais qu'elle est dans le canapé du salon. Elle ne rate rien du Festival.  " Tu as eu tort fiston de pas m'en parler avant. Nous allons donner l'enregistrement de ta mère à la justice. On va pas le lâcher ce fumier. Faut qu'il paye. " Le texto de mon père me laisse sans voix. Elle lui a tout déballé ? A-t-il reconnu la voix pourtant déguisée de la meilleure copine de ma mère ? Peut importe. J'ai juste envie de chialer. Ma mère va relever la tête.

        Première marche de sa remontée.

NB   Une fiction inspirée des "dessous de tapis rouge" qui remontent en ce moment à la surface. Toutefois importantr de se méfier du sport très populaire de nos jours: l'amalgame2.0. Pas que des ordures parmi la majorité des hommes qui détiennent le pouvoir ( politique, showbiz, sport, culture...). Fort heureusement. Des ordures avec pouvoir aussi dans d'autres milieux ( petit chef de service à la poste, directeur d'une agence bancaire, maire d'un petit village, gérant d'une superette... ) Mais plus difficile de fouiller sous certains tapis rouges ?

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — France
Garrido-Corbière : « Le Point », un journal accro aux fausses infos
Une semaine après avoir dû admettre que les informations concernant le couple de députés Garrido-Corbière étaient fausses, l’hebdomadaire « Le Point » a été condamné en diffamation dans une tout autre affaire en raison d’une base factuelle « inexistante ». Un fiasco de plus pour la direction de la rédaction, qui a une fâcheuse tendance à publier ses informations sans les vérifier.
par David Perrotin, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal
Guerre en Ukraine : le grand bond en arrière climatique
Et si le climat était une victime de la guerre en Ukraine ? Face au risque de pénurie énergétique provoquée par le conflit, les pays européens préparent un recours accru au charbon et au gaz fossile. Une marche arrière alarmante, à l’heure de l’urgence climatique, qui met en lumière notre terrible retard en matière de transition écologique.
par Mickaël Correia
Journal
Viktor Orbán est-il de plus en plus isolé en Europe ?
Embargo sur le pétrole russe, État de droit, guerre en Ukraine... Sur plusieurs dossiers, le premier ministre hongrois, à l’aube de son quatrième mandat consécutif, diverge de la majorité des Vingt-Sept. Débat avec une eurodéputée et un historien spécialiste de la région.
par Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Apprendre à désobéir
Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.
par Benjamin Joyeux
Billet de blog
Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?
Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?
par Helloat Sylvain
Billet de blog
Les dirigeants du G7 en décalage avec l’urgence climatique
Le changement climatique s’intensifie et s’accélère mais la volonté des dirigeants mondiaux à apporter une réponse à la hauteur des enjeux semble limitée. Dernier exemple en date : le sommet des dirigeants du G7, qui constitue à bien des égards une occasion ratée d’avancer sur les objectifs climatiques.
par Réseau Action Climat
Billet de blog
Sale « Tour de France »
On aime le Tour de France, ses 11 millions de spectateurs in situ (en 2019) et on salue aussi le courage de Grégory Doucet stigmatisant le caractère polluant de l’événement. Une tache qui s’ajoute à celle du dopage quand le Tour démarre ce 1er juillet à Copenhague, où l’ancien vainqueur 1996 rappelle la triche à peine masquée. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement