Lettre à mon juste

Certains murs étaient des oreilles. Mais nulle intention de parler. Il fallait opérer très vite. Vous m’avez tendu l’enveloppe dans un couloir. Nous avons échangé un regard. Puis vous m’avez fait signe de partir. Ma traversée la plus dangereuse de Paris. Trois nouvelles identités glissées entre mon ventre et le tissu de ma chemise. Des passeports pour échapper à l’enfer.

 © Marianne A © Marianne A
   

 

             Certains murs étaient des oreilles. Mais nulle intention de parler. Il fallait opérer très vite. Vous m’avez tendu l’enveloppe dans un couloir. Nous avons échangé un regard et un silence. Deux hommes de part d’autre d’une frontière invisible. D’un côté, un homme qui n’était pas destiné à être effacé de la surface du globe. Et de l’autre, un sous-homme à anéantir avec tous ceux issus du même sang décrété impur. Vous n’avez pas accepté la barbarie. Refusé de collaborer à la machine de morts et choisi de résister. Vous avez risqué votre vie pour que ma famille et moi ne la perdions pas. Cette poignée de secondes, debout face à face, ne m’ a jamais quitté. Aux moments les plus durs, quand l’espoir semble battu par la bêtise humaine et que je commence à me laisser bouffer par le pessimisme voire la misanthropie, notre silence, ce jour-là, me relève toujours et m’oblige à regarder vers l’aube. Vous m’avez fait signe de partir. Ma traversée la plus tendue de Paris. Chaque rue aurait pu être rebaptisée " Rue du danger" pour les porteurs d'étoile jaune. Encore plus pour moi ce jour précis. Rasant les murs de Paris avec trois nouvelles identités entre mon ventre et le tissu de ma chemise. Des passeports pour échapper à l’enfer.    

       Le train à destination de Toulouse vient de quitter le quai. « Je ne m’appelle plus Nathan. Toi, tu n’es plus Sarah. Et toi c’est fini David. Vous avez compris. ». Très difficile surtout pour notre fils de six ans. J’ai été intraitable ; même entre nous, il fallait employer nos nouveaux prénoms. Comme si une part de nous était morte. Et de nos parents à Sarah et moi qui avaient choisi nos prénoms. Notre histoire à chacun de nous trois coupée en deux pour survivre. Je ne le quittais pas du regard à chaque contrôle. « Tu ne t’appelles plus David» inscrit dans mes yeux. Après quelques frayeurs, notamment lors d’un contrôle dans le métro ; nous avons réussi à nous réfugier dans le Sud-ouest. Quelques jours d’arrêt à Toulouse avant de partir pour la montagne ariégeoise. Puis direction l’Espagne. Avant de revenir à Toulouse. C’est désormais ma ville. Je suis devenu médecin. Un spécialiste des enfants. Avec un but affiché : travailler pour que plus un gosse ne soit victime de monstres à visage humain ou ne devienne un de ces monstres. À mon avis, la source de l’espoir se trouve en priorité dans l’enfance. Pourquoi ce choix ? Sans doute ma dette à la chance d’avoir échappé au camp de la mort. Contrairement à vous.   

      Penser contre soi et les siens quand il le faut. C’est vous qui me l’avez appris. Sans avoir prononcé un autre mot que « bonjour ». Plus une poignée de mains. Vous étiez en train de trahir vos autorités de tutelle. Mais aussi certains amis et membres de votre famille. Certains d’entre eux sûrement satisfaits que ma famille et moi finissions en fumée dans un camp. Vous avez d’abord commencé à pensé à rebrousse-proches. Remettre en cause toute la protection rassurante autour de vous. Une famille sur qui compter, c’était vitale pendant l’occupation. Quand une vie, surtout pour certains, pouvait ne plus rien peser sur la balance de l’humanité. Vous avez détruit votre protection pour sauver des inconnus. Des centaines repartis avec un autre nom que le leur. Le nom de l’espoir. Penser contre soi et ses proches n’est pas donné à tout le monde. Un combat difficile. Dire « j’ai tort » ou « ma famille, mes amis, nous avons tort » est sans doute un des exercices d’honnêteté intellectuelles les plus délicats. Un immense grand écart que de ne pas être d’accord avec ses miroirs et passer pour un traître. Certains y parviendront. D’autres pas du tout. Il est souvent plus simple, par fainéantise ou éviter une tension familiale ou avec des amis, de s’indigner sous sa poitrine et approuver l’ignoble de la bouche. J’essaye à mon petit niveau de ne pas céder à la facilité. Sans toujours y parvenir. Vous et d’autres avaient réussi ce grand écart. Certains ont perdu la vie sur ce fil du refus de cautionner son clan. Et d’autres ont frôlé la mort.     

    Pourquoi vouloir vous remercier après si longtemps ? C’est le visage d’un ouvrier sur le chantier dans ma rue qui m’a replongé dans le couloir du passé. Un homme avec votre portrait tout craché. J’avais repris ma vraie identité. La seule. L’identité éphémère remisée avec le reste dans des cartons. Le plus loin possible de moi. Certains ont voulu parler. Et ils ont eu raison pour transmettre la mémoire. « Toi Papa, tu préfères tout en-fuir». Le constat de l’une des filles devenu psychiatre. Elle n’a pas tort. Même si, aux moments difficiles, des ombres et des lumières remontaient à la surface. Jamais très longtemps. En croisant le regard de l’ouvrier, tout m’est revenu d’un coup. Comme dans un film muet. Avec une grande précision. Mais, dans ce silence du défilé des regards et des gestes, manquait « Merci ». Cinq lettres étouffées à cause des murs délateurs et de la course à la survie. C’était devenu comme une obsession. Je me suis rendu à vos locaux. Première fois que je revenais dans le quartier plus de vingt ans après. « Il a quitté la France. Désolé cher Monsieur, nous n’avons pas son adresse postale.». Je suis sorti bredouille. Mon remerciement à jamais rentré. « Moi je peux vous aider.». Un vieil homme assis à boire du thé. Il a griffonné un nom et l’adresse d’un bar. J’y suis allé. Le barman était méfiant. Il refusait de me communiquer vos coordonnées. J’ai étalé toute mon histoire sur le comptoir. Il ne m’a pas cru. J’ai sorti mes faux papiers. Le barman, très ému, m’a donné votre adresse. C’est lui qui m’a raconté votre départ pour Bordeaux, la résistance et la déportation à Dachau et Mathaausen. La conversation a continué derrière le rideau baissé. « Tu payeras plus tard. Ton ardoise effacée quand tu enverras ta lettre à ce grand homme.». Je suis sorti à l’aube. En même temps que le jour sur Paris. Nathan et Mohamed ivre de vin et de joie.  

      Ma photo tremblait sur mes paumes au rythme du premier métro. L’homme qui me regardait se nommait Mohamed Bacri. Les yeux d’un homme bouffé de trouille. Nathan Bacri n’ a ressuscité qu’après-guerre. Entre mes mains, le faux certificat de confession musulmane que vous m’avez délivré en tant qu’imam. Des centaines d’autres ont été confectionnés à la grande moquée de Paris. Au nez et à la barbe de l’occupant et des miliciens. Une fabrique de «faux musulmans» au cœur de Paris. Une mauvaise plaisanterie ? Un piège ? Sous la pression de mon épouse, j’étais venu à la grande mosquée. Méfiance aussi de votre part. Un piège de la Kommandantur pour faire tomber le réseau. Puis, après un échange de regards, vous avez juste acquiescé d’un hochement de tête. Deux hommes m’ont conduit dans un sous-sol. Pour préparer ma couverture de musulman. Nul besoin de changer mon nom à connotation arabe, juste transformer le prénom. Tout le reste correspondait à un musulman. Même sous la ceinture. Des ashkenaze ont-ils pu obtenir ce faux document ? Sûrement plus difficile pour eux. Contrairement à moi avec ma gueule de métèque. On m’apostrophe encore en arabe dans la rue. Une langue que je comprends, sans pouvoir tenir une conversation. Pareil pour l’anglais et l’hébreu. En fait, je ne connais que la langue de Voltaire. Avec celle de Piaf, Gabin, et de tous les films noirs que je collectionne. Un titi parisien né à Oran.

         Sans doute que j’ai trop parlé de moi. En plus peut-être que c'était très mal exprimé. Certainement trop ampoulé et parasité par l'émotion. À ma décharge, c’est l’un des courriers les plus délicats que j’ai eu à rédiger jusqu’à maintenant. Comment remercier un homme à peine vu ? Pourtant que je considère comme un intime. Mon juste. Notre juste. Le juste de dizaines d'autres.Une brève rencontre qui a changé le cours de mon histoire et celui de ma famille. Au nom de Sarah, mon épouse, David, mon fils, et de moi, Nathan, je tenais à vous remercier du plus profond de nos trois cœurs. Pour nous, même si vous ne l’êtes pas officiellement ; vous êtes un juste parmi les justes. Comme de nombreux autres anonymes qui ont ouvert des portes dans une époque où elles étaient le plus souvent claquées aux nez des sous-hommes. Juste n’est peut-être pas un terme assez fort pour qualifier ce que vous et d’autres avaient accompli. Vous n’avez pas sauvé une famille juive, mais l’humanité. Présents face à l' horreur et l’injustice qui peuvent déchirer toutes sortes de visages. Réagir sans demander son ADN ni sa pièce identité à une main dans la tourmente. Un geste pour que l’humanité ne se noie pas dans les égouts de l’histoire. D’autres, avant vous, l’ont sortie de la noyade. Des mains comme les vôtres ont été aussi tendues après votre acte. Aujourd’hui encore. Rares les époques sans horreurs humaines. Mais, chaque fois, des hommes et des femmes ont refusé de baisser les bras. Un fil d’espoir tendu pour traverser toutes les nuits mauvaises.

      Merci à vous.

          Nathan(Mohamed deux ans) Bacri

  

 

NB : Une lettre fiction inspirée de cette vidéo et cet article. Quelles seraient les relations de ces deux hommes en notre époque de raccourcis et confusion ? Le titre de ce texte est un détournement de celui du roman "Lettre à mon juge", de Georges Simenon.

 

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