Noël au rond-point

Coincé avec toute ma marchandise. Par des pantins jaunes agglutinés sur un rond-point. Plantés là comme pour attraper la queue du Mickey. Une bande de sales gosses déraisonnables. Ils sont incapables de penser le mouvement du monde et des siècles. Persuadés d’être sur un manège où chacun se sert à volonté. Croyant que la planète est le plus grand supermarché de la Galaxie.

 

BERNARD LAVILLIERS TROISIEMES COUTEAUX.wmv © 123iracema

       

 

            Coincé avec toute ma marchandise. Pour cause d’intempéries ? La neige d’hiver bloquant mon passage ? Non. Je suis bloqué par des pantins jaunes agglutinés sur un rond-point. Une première dans ma si longue carrière. Je n’en reviens pas. Au début, j’ai cru que c’était une blague. Ou un spectacle improvisé pour les fêtes. Une performance comme on dit maintenant. Pas du tout. Ils bloquent réellement le passage sur la nationale. Tous en grappe sur un manège improvisé. Plantés là comme pour attraper la queue du Mickey. Une bande de sales gosses déraisonnables. Ils sont incapables de penser le mouvement du monde et des siècles. Chacun persuadé d’être tout seul sur un manège où il peut se servir à volonté. Croyant que la planète est le plus grand supermarché de la Galaxie. Complètement imperméables au principe de réalité régissant la vie en société. D'abord sa gueule.

     Que des égoïstes ne se souciant pas de ma livraison. Une livraison très importante. Des foyers modestes comptent sur moi. Ces gilets jaunes n’ont rien à foutre non plus des autres coincés depuis des heures dans leur voiture. Des gens simples qui se lèvent chaque matin pour aller travailler. Petites mains anonymes qui font tourner le pays. Eux ont conscience des sacrifices pour avancer ensemble. Prêts même, malgré leurs difficultés, à partager avec les plus démunis qu’eux. Et à tout faire pour participer à la dépollution de la planète. Ils ne passent pas leur temps à se victimiser. Rien à voir avec ces citoyens et citoyennes chacun mon tour qui nous bloquent depuis des semaines. Coince un mois de fêtes. Des individualiste de ronds-points qui nous mènent droit à l’impasse.

    Décembre est mon meilleur mois de l’année. Je passe le reste du temps à le préparer. Beaucoup de boulot en amont. Mais le plus intense est décembre. Mon pic d’activité annuel. J’explose les compteurs. Toujours sur les routes. Déjà pas facile. Encore moins avec ces guignols en jaune. Suffit de les écouter et lire leur prose sur leurs gilets ou des banderoles pour voir le niveau. Pipi, caca, on vous encule tous… Pire quand les chiottes de certains bars. Ils ne parlent pas mais braillent. Heureusement que j’ai mes écouteurs pour me dépolluer les oreilles de leurs insanités et stupidités. Surtout ne pas les entendre. Je suis sûr qu’ils n’ont jamais écouté cette version de l’Adagio d'Albinoni. La plupart sont incultes écoutant Chérie FM et se parfumant à Merguez numéro 5. Une vision dure ? Sans indulgence ? Juste du réalisme. Faut appeler un beauf un beauf. Ils vont au Rond Point comme chez Carrefour. Pour consommer. Je suis bien placé sur ce sujet. Des années de livraison des centres commerciaux dans les pattes. Plus un grand nombre de petits magasins en centre-ville. Je peux dire que je connais bien cette population. J’en ai fait des kms pour qu’ils puissent se faire plaisir. Tous à se précipiter sur le nouveau produit qu’il faut avoir. Les mêmes capables de s’entre-tuer pour un pot de Nutella. La dernière pub a toujours le dernier mot. Consommant désormais de la révolte sans savoir pourquoi. Portant un gilet jaune comme un sweat Nike ou Hugo Boss. La révolte des pouces levés encadrée par FB, Twitter, BFM etc. Pas des poings tendus pour changer le monde. Que veulent-ils en réalité ?

      Consommer plus. N’importe quoi, n’importe comment, mais toujours plus. Voulant se gaver sur le dos de la bête qui n’a plus que la peau sur les os. Sont-ils aveugles au point de ne pas voir comment va ce pays? Un pays en proie à d'énormes difficultés. Moi je veux, moi je veux… Tout tout de suite. Sans se soucier du monde qu’ils vont laisser à leurs gosses. Des ventre sur deux pattes se gavant de petits plaisirs du présent sans se soucier de l’avenir. Après eux, le déluge. Mon présent à moi moi moi et no futur pour les autres à venir. Loin d’être des progressistes. Se croyant le centre du monde et de l’histoire de l’humanité. Alors qu’il ne sont pas grand-chose sur la balance de l’univers et du temps. Juste un amas de molécules passager. Que laisseront-ils dans leur sillage ? Des papiers gras et un ciel aux poumons noircis par leur petit réservoir pour aller consommer. Plus une pensée bien grasse imposée en héritage aux générations futures. Je ne les supporte plus. Pourtant c’est eux qui me font vivre. Et, malgré tout ce que je mâche et remâche sous mon crâne, je conserve une tendresse pour eux. Dommage un tel gâchis. Mais ce n’est pas une raison pour accepter l’inacceptable. Être pris en otage par une bande de gens nombrilo-centrés. Aveugles et sourds à l’urgence planétaire de ce nouveau siècle. Sous le gilet jaune, l’amer ego.

      Pas uniquement eux qui sont en colère. La mienne monte aussi de plus en plus. Je sens que je vais sortir de mes gonds. Ils vont m’entendre. D’habitude, je passe plutôt discrètement. Sans faire d’esclandre. Concentré sur ma livraison annuelle. Loin d’être le seul parmi les gens coincés devant et derrière moi à commencer à s’énerver. A deux doigts d’en venir aux mains. J’ai essayé de dialoguer avec eux. En vain. Ils n’écoutent rien et ne te voient même pas. Les autres sont invisibles pour eux. Leur seul réflexion est moi et ma douleur. Rien d’autre ne les intéresse. Les autres, la planète, les morts en méditerranée, les gosses écrasés par les bombes, la déforestation, les espèces animales disparaissant les unes après les autres… Ils s’en contrefoutent. Obsédés par leur réservoir d’essence et leur frigo. Leur pouvoir d’achat. Ils n’ont que ce mot à la bouche. Acheter et encore acheter. Remplir leurs caddies à bloc et vider les ressources de la planète. Avoir la panse bien gonflée sur le canapé à regarder des conneries «que du bonheur» à la télé en distillant leur poésie MDR de pouces à la chaîne. Persuadés d’être à la pointe du modernisme. Inutile de discuter avec eux. La souffrance c’est leur monopole. Touche pas à mon pouvoir de consommation. Sans la moindre empathie. Ni pour l’homme avec un grand H ET F, encore moins pour la flore et les animaux. Tous ceux qui ne leur ressemblent pas sont de fait leurs ennemis. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons jaunes...». Forcer le barrage ou pas ?

      Deux gilets jaunes s’approchent de moi. Ils me font signe de me rabattre sur la gauche. J’obtempère. Ils m’ont enfin reconnu. Pas trop tôt. Pourtant on ne peut pas dire que je passe inaperçu. Mon véhicule encore moins. Je ne suis pas n’importe qui quand même. Un peu de respect. « Désolé. On avait pas vu que c’était vous. Vous auriez dû venir nous voir.». Ils n’en mènent pas large. Se rendent-ils compte de leur connerie à se croire sur un manège ? Le pays et le monde à besoin de bras pour le faire avancer. Et aussi de cerveaux pour voir plus loin que son petit estomac et sa jouissance individuelle. «Toutes nos excuses. Allez-y ! Vous pouvez passer.» . Ils m’applaudissent. Une haie d’honneur qui rend jaloux mes compagnons d’infortune de bitume. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je vais klaxonner pour leur faire plaisir ? Hors de question. En plus pas de klaxon sur mon engin. Je refuse de les soutenir. Ils sont en train de bousiller un pays pour leurs petits intérêts. Croyant que la République est née d’un coup de baguette magique. Envie de leur filer un coup de pied à chacun pour qu’ils rentrent chez eux. S’occuper de leurs gosses, ouvrir un livre, éteindre la télé, apprendre à penser plus loin que LOL ou PDR… Ils n’ont rien à foutre sur un rond point public. Public ça veut bien dire encore quelque chose pour eux ? Occupant le pays comme d’autres des halls d’immeubles de cités HLM. Qui sont-ils pour imposer leur loi à la majorité ? Une prise d’otage nationale. Ils ne sont élus par personne. Représentants que de leur petite personne.

    Une gilet jaune se penche sur moi. Visiblement très émue. Elle me prend le bras. Le visage d’une petite fille sous celui d’une vieille femme en colère.Elle esquisse un sourire. Elle vérifie d’un geste machinal sa coiffure et redresse son gilet. Comme avant un rendez-vous important. Le sien. Son rendez-vous de femme battante. « Je vois bien que vous faites la gueule et vous n’êtes pas d’accord avec notre action. ». Ça se voit tant que ça ? Elle toussote. «  Je comprends que vous soyez mécontents. Personne ne rêve de perdre son temps dans un embouteillage. Mais attention à tout mélanger. Faut faire la trêve des confusions, comme dit mon petit-fils fils qui bloque sa fac. Pas la trêve des contusions en tout cas sur le terrain. Ils nous traitent de populistes et complotistes quand on leur balance tous pourris. Je ne suis pas d’accord. Les politiques, journalistes, etc, ne sont pas tous pourris. Pour ma part, je ne suis pas une adepte de raccourcis de ce genre. Pourquoi nous balancent-ils sans cesse tous casseurs ? Pas tous casseurs, racistes, antisémites, sexistes, homophobes… Faut pas se leurrer: bien sûr qu'il y en a chez les gilets jaunes. La même proportion que partout ailleurs dans la population française. En bas et haut de l’échelle sociale. La connerie se trouve à tous les étages. Pas à 86 ans que je vais tout casser. Même si ce n'est pas l'envie d'aller mettre des fessées qui se perdent en ce moment. Mon histoire est finie. Je ne vais pas me plaindre puisque j'ai une retraite. Certes maigre mais je peux quand même aller au cinéma une fois par mois. Mon seul loisir. Mais je ne suis pas ici pour parler de ma p'tite vie. Je suis présente pour l’histoire des autres. De ceux qui ne sont pas encore à la retraite comme moi. Et pour tous les jeunes du lycée à la fac ou au boulot. Et tous ceux au chômage. Pour que leur vie ressemble pas à la mienne. Une histoire à découvert permanent. Sans vaisselle à centaines de milliers d’euros, de piscine aux frais de la République, de niches fiscales… Juste une petite niche de 35 mètres à peine finie d’être payée. Je vais pas énumérer tous mes bobos. Ce serait indécent par rapport à tant d’autres dans de pires conditions que moi. Bref: qui sommes-nous sur ce rond-pont ? Des sous-vie dans un pays riche.». Elle relâche mon bras. Je la dévisage.

     Ses joues sont rouges. Elle a du mal à reprendre son souffle. Parlant très vite comme tous les êtres habitués à être coupés. Parfois raillés d’un sourire en coin parce qu’ils se trompent de mots ou les écorchent. Certains sans codes veulent quand même l’ouvrir. Comme cette retraitée. Elle veut participer à un débat dont elle n'a pas toutes les clefs. Ni les ruses et coutumes des vieux renards des médias et de la parole publique. Elle me fait soudain douter. Pourtant je continue de les voir comme des individualistes forcenés. Mais ses mots, sa voix chevrotante d’émotion, son regard mouillé de colère, son empathie pour celles et ceux après sa mort, son maquillage, son parfum, la lumière de son regard… Beauté et colère dans le même corps. Un corps n’acceptant plus de courber l’échine et de se serrer la ceinture pour que d’autres puissent la détacher et respirer du bon air. Désormais seul le temps lui fera baisser le buste. Elle ne rentrera plus dans le rang. Prête à tout pour gagner le combat de la justice sociale. Pour que le mépris se prenne une belle veste. Son gros sur le cœur dont elle est venue me parler. Elle veut en finir avec la sous-vie pour la majorité. Comment ne pas être du côté de cette femme ?

      Surtout avec mon rôle depuis si longtemps. Une sorte d'ambassadeur de la joie et de la fête. « Vous pouvez me donner un gilet. J’en ai jamais eu… Vous voyez bien mon véhicule. Pas vraiment du dernier cri.  Je ne compte plus les kms au compteur. ». Cette fois un large sourire. « Je vais vous trouver ça.». Elle revient et me tend un gilet jaune. Je descends de mon siège. « Avec ma tenue de boulot, ça va pas être facile à mettre. Vous pouvez me filer un coup de mains? ». Elle m’aide à l’enfiler. Tendresse de deux vieux sur un rond point de France. Elle âgée. Moi sans âge ni papiers. En plus venu de très loin dans le Nord. Sans doute le seul migrant que personne ne rejette. Un migrant de luxe accueilli à bras ouverts dans chaque foyer. « Merci.». Je remonte dans mon véhicule. Une poubelle pas du tout moderne. Mais très écolo. Mon véhicule carbure aux carottes et aux champignons.

     Elle se penche à nouveau.

« Bonne tournée. ».

   Un Père Noël rouge et jaune.

 

NB : Ce "petit conte de Noël" est inspiré d’une conversation entendue dans le train. Une engueulade entre pro et anti gilets jaunes. «Les gilets jaunes pourrissent Noël et les fêtes de fin d'année.». « Non. Pas d'accord. Le Père Noël porterait un gilet jaune sur sa houppelande.». La majorité plutôt jaunophile. Je dois avouer ( sans doute comme beaucoup d’entre nous) ne pas tout comprendre à ce mouvement. Parfois je suis à fond avec eux. D’autres fois plus circonspect et inquiet de toutes les manipulations des adeptes d’un ordre nouveau. Mais le plus souvent du côté des David en gilet jaune contre les Goliath en tissu méprisant. Peut-être une erreur de ma part... Que donnera le mouvement des gilets jaunes ? Le pire ou le meilleur ? Un nouveau 36 des réseaux sociaux ?

      

 

 

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