Rêve en cours

Dieu du foot est mort et la petite fille s’en fout. Concentrée sur ses mains. Le monde continue de mal tourner. Et elle s’en fout aussi. Aimantée par un petit objet. Qu’est-ce que c’est ? La question d’un des voyageurs du train arrêté en pleine voie. Que fait-elle ? Accrochée à son rêve entre les doigts. Avant qu'on ne lui arrache.

        

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               Dieu du foot est mort et la petite fille s’en fout. Concentrée sur ses mains. Le monde continue de mal tourner. Et elle s’en fout aussi. Plus rien a d’importance à ses yeux. Hormis ce qu’elle a entre les mains. Aimantée par un petit objet. Qu’est-ce que c’est ? La question d’un des voyageurs du train arrêté en pleine voie. Sa vitre, comme toutes les autres de la voiture, est couverte de tags. Une sorte de papier peint filtrant le paysage. Pour voir ce qui se passe dehors, le voyageur doit picorer à travers les petits espaces restés transparents. Il ne la voit que par fragments. Une gamine puzzle assise en tailleur sur un carré d’herbe. Sans doute le jardin d’une maison. Son front est plissé. Sept-huit ans et déjà grave. Sans tristesse. Ni joie. Juste la gravité de nombre de gosses en train de jouer. Totalement imperméable à la réalité. Pas la moindre réaction au train en face d’elle. Seules ses mains bougent. De petits gestes très lents. Comme pour un acte méticuleux. Que fait-elle ? Un jouet ? Un objet qu’elle construit ? Il ne voit que le geste. Et la concentration de la petite fille. Son rêve entre les mains. Ailleurs ici. Le geste d’une petite fille qui s’est absentée. Loin de la mort de Dieu et des convulsions de la planète. Sous un soleil d’automne. Une main lui arrache son passeport pour l’absence. Elle ne réagit pas. Les yeux sur ses paumes vides.

      Plus de rêves. Ce n’est pas essentiel de rêver. Nombre de gens te le disent. Avec ou sans mots. Parfois juste un haussement d’épaules ou un soupir résigné. La résignation de ceux qui ont une ou plusieurs longueurs d’avance sur toi. Avec plus de tour de petites et grandes aiguilles sous la poitrine. Ce sont des conseils ou injonctions souvent pour ton bien. Comme un vaccin anti- virus du rêve. Avec de temps en temps, le «viens, on va parler». Pourquoi des piqûres de rappel du principe de réalité ? La plupart du temps c’est pour te prévenir de la dureté des temps. Que tu ne sois surtout pas surpris. Te préparer aux chocs et collisions du réel. Une anticipation de ta souffrance pour que tu puisses mieux encaisser. Comme des glissières de sécurité sur ta route. Un réflexe vieux comme l’amour de parents pour leurs gosses. Ou de conseils d' ancien « blessés de la vie » à une chair encore vierge des coups de crocs de la réalité. Attention aimante mais guère efficace. Prévenir ne sonne pas moins quand la claque résonne sur son histoire. Les mots, mêmes les plus sincères, ne brûlent pas comme le feu. Que son corps pour ressentir réellement la douleur ou la jouissance. Vouloir prévenir à tout prix génère une forme d’appréhension. Jusqu’à une forme d’attente angoissante. Quand la saloperie va me tomber dessus ? C’est peut-être aujourd’hui la fin du monde ? Vouloir le meilleur en invitant pourtant le pire à la table d’un jeune présent. Ne pas lui laisser le temps de déguster son entrée. Privé de dessert dès le début de son repas ?

         D’autres empêcheurs de rêver patrouillent dans le siècle. En civil ou uniforme, ils patrouillent dans l’espace public et nos têtes. Toutes sortes de têtes. Pleines, vides, bien faites, mal faites… Leur objectif est d’en vider un maximum de leurs rêves. Évidement pas de tous. Que ceux non-conformes à la loi du marché des rêves. Cette fois, les «rabat-ta joie» ne sont pas des parents ou des copains soucieux de te protéger. Ils ne s’attaquent pas uniquement aux gosses de la planète. Leur champ de conquêtes est plus large. Toutefois infantiliser est une de leurs armes. Soit en noyant de leurres et joujoux qui brillent. Une noyade destinée au plus d’individus possibles. Quel mode opératoire pour parvenir à attirer autant de gens pour une noyade individuelle et collective ? Les attirer avec force sourires et lumières jusqu’au canapé. Assis dans leur espace protégé. Rien ne peut leur arriver. Puis leur proposer une agence de voyages à domicile. Avec des départs à toutes heures du jours et la nuit. Pour toutes sortes de destinations. Quel très bel outil. Avoir le monde entier à domicile.

       Avant que le bocal à images ne déborde et submerge le salon. Quand tous les barrages du cerveau ont cédé au flot permanent d’images. Plus de filtre pour se protéger de l’attaque. Pas vraiment une attaque puisqu’il n’y a pas eu de violence. Que du bonheur, répète l’animateur avec un large sourire. Ravi de la présence d’autant de poissons accrochés à ses leurres quotidiens. Ferrés mais si heureux d’accrocher un pouce dans le filet d’une pêche dont ils sont le menu fretin. Le cerveau asphyxié par le dégazage cathodique permanente. Qui produit cette pollution mentale ? En très grande partie une production de ceux qu’on nomme grands. En France ou ailleurs. Des producteurs du même genre rêvent de prendre leur place. Mais encore trop petits et pas assez malins pour rejoindre les grands producteurs de la fin de ce monde. Leur monde aussi. Pourquoi se coupent-ils la planète sous leurs pieds et ceux de leurs proches ? Pour toujours plus. Au risque de plus de jours du tout. Prêts à éteindre la lumière si ça leur rapporte. Leur seul GPS est le fric. Ce n’est pas le scoop du siècle. Comme ça depuis longtemps. Force est de constater qu’ils sont très puissants. Maîtres des horloges et du CAC 40. Ultras puissants du début à la fin. Chut ! Taisez-vous ! C’est sérieux. Qu’est-ce qu’il parle bien. Plein de belles choses dans sa bouche. Superbe son monde-témoin sur plans. Moi, j’achète. Qu’est-ce qu’on sera bien dans ce nouveau monde ! Difficile de ne pas y croire. Surtout venant d’une telle hauteur. Quelle puissance dans la voix de nos maîtres. Indéniable qu’ils maîtrisent tout. Capables de cramer l’humanité, assécher la planète, semer les terres arides de missiles nucléaires bio… Maîtres du crash planétaire.

     Que des « rêves killer » qu’on nomme grands ? Non. Ce genre de tueurs se trouve à tous les étages. Même s’ils ne peuvent pas fait autant de dégâts d’un seul coup que les précédents. Que de la pollution de proximité. Dans son bureau, à l’autre bout du couloir, derrière le guichet de la poste ou de la banque, dans une salle de classe, sur une scène de théâtre, à la télé, dans une salle de rédaction d’un journal, à la radio, sur un chantier du BTP, dans une maison d’édition, au cours de musique, dans un lieu de culte, au bar du coin, dans un bus… Une liste à rallonges. Chacun peut y ajouter son tueur de rêves. Rares ceux qui n’en ont pas croisé au moins un ou une. Parfois dans son miroir. Combien de rêves avons-nous brisé ? Petits ou grands. Toi, vous, nous, moi… Si nous fouillons sincèrement, nous découvrirons notre part de briseur de rêves. Qu’elle soit infime et passagère ou récurrente. En amour, au boulot, avec ses gosses, son voisin… Qui n’a pas écrasé ou ne serait-ce que piétiner le rêve d’un ou une autre ? Volontairement ou par négligence. Suffit quelques fois d’un mot ou un regard. Tel ou tel silence ou une signature sur un document. Ce rien pour soi anéantissant tout pour l’autre. Avec ou sans remords ou regrets. Culpabiliser ? Certes ça fait du bien. Mais rien ne recollera le rêve brisé. Le jouet cassé. Tous plus ou moins casseurs de rêves ? Sans doute. Mais il y a peut-être une sorte de remède. Même s’il n’est pas miracle. Nul n’est à l’abri d’une maladresse ou de ses démons intérieurs. Fort complexe la marmite de nœuds sous le crâne de chaque individu. Quel est donc ce remède pas miracle pour briser le moins de rêves possible? L’empathie.

     Certains n’ont pas eu qu’un rêve brisé. Ils ont été tués. Plus de rêves ni cauchemars. Des gosses assassinés par des « rêves killer » voulant se partager le monde. Du prince sanguinaire du désert au tueur en costume qui lui vend des armes. Pour massacrer au Yémen ou ailleurs. Pas que des infanticides couronnés ou dirigeants de telle ou telle démocratie. Une centaine d’années meurt chaque année en France. D’autres survivent aux coups. Mais morts au plus profond de leur être. Massacrés par un homme ou une femme à la main lourde. Cognant jusqu’à éteindre tous les rêves dans un regard de gosse. Plus de lumière dans les yeux. Que le reflet de la trouille. Comme si l’ombre d’un poing ou une gifle planait en permanence dans l’air. Mourir en pointillés à peine venu au monde. En plus par des mains censés être caressantes et réconfortantes. Offrir de la confiance en soi.

      D’autres mains sont caressantes. Malheureusement pas pour conforter ou aider à avancer. Des caresses destructrices. Celles de prédateurs prenant leur plaisir sur de jeunes chairs. Qu’elles soient issues de sa propre chair ou pas. Plus que du gibier à portée de main et de queues. Quel est le profil type de ce prédateur ? Très difficile à définir, car il peut avoir tous les visages Même celui d'un être très charmant. L’homme avec qui vous déjeunez dans un restau chic, le copain militant avec qui vous manifestez contre les injustices, un artiste adulé, son prof de fac, le patron du bar offrant toujours sa tournée, son médecin, le maire de sa ville…. Il peut vivre dans des quartiers huppés ou populaires. Quasi-impossible de le repérer d’emblée. Personne n’inscrit tueur ou violeur sur sa carte de visite ou son CV. Mais tous ont un point commun. Leurs mains. Qu’elles soient fines et bien élevés ou des battoirs aux ongles noircies. Des mains capables de massacrer une vie entière que pour un orgasme passager. Jouir et tuer un être en devenir. Brisant le moteur d’une vie : l’enfance. Et le rêve au pluriel qu’elle porte en elle.

      Ressusciter des ruines de son être détruit ? Avancer malgré son poids de rêves morts ? Fort heureusement beaucoup réussissent à sortir de la nuit. Rester debout malgré la houle intérieure. Sans doute un travail jamais achevé. Rester vigilant pour ne pas être tiré en arrière par les fantômes du passé. Très rares ceux qui y parviennent seuls. Même si le premier réflexe est de se méfier de chaque main. Quelle saloperie peut se cacher au fond de cette paume ? Toutefois, rien ne remplace un rêve détruit. Des nouveaux peuvent toutefois naître dans son chantier resté ouvert. Même s’il ne s’agit que d’un instant arraché à la réalité. Comme pour cette gosse sur son carré d’histoire.

     Un grésillement fait sursauter le voyageur. « Départ imminent de notre train. Nous arriverons en gare avec un retard de vingt minutes.Toutes nos excuses pour ce retard dû à une panne de signalisation.». Le voyageur se lève. Il se dirige vers la porte. Les seules vitres non taguées de la voiture. Il la revoit. Cette fois entièrement. Il découvre aussi le lieu ou elle se trouve. Toujours assise au même endroit. Le front plissé. Plus un pli de concentration. Une petite fille aux yeux mouillés de colère. Ses mains vidées de son rêve. Elle se balance d’un côté sur l’autre. Comme sur un manège invisible. Installée près d’un tas de détritus. Quelques mètres derrière elle, une femme allume un réchaud. Plusieurs tentes et véhicules en arc de cercle près de la voie de chemin de fer. En arrière-plan, une enfilade de hangars. Un homme s’approche de la petite fille. Le poing fermé. Tous les deux se ressemblent. Il ouvre la main et lui tend un objet. Elle affiche un air étonné. Une lumière perce ses yeux mouillés. Elle reprend son rêve. C’est quoi ce jouet ? Elle le serre contre sa poitrine. Une question sans réponse pour le voyageur.

    Le train est reparti.
 
NB : Cette fiction est inspirée d’une longue halte face à un petit bidonville. Quelques baraquements et une caravane. Avec des échanges de regards entre les habitants et les voyageurs du TGV. Une petite fille n'a pas levé les yeux. Concentrée sur sa construction de cailloux.

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