Sur la balance

Sa douleur ne pèse rien sur la balance des souffrances. Nulle maltraitance physique ou psychique Ni écrasement social ou problème de minorité. Une quinqua blanche héritière de notables.«Tu souffres dans la catégorie «douleur poids légère» Du p’tit bobo.» La réponse de son mari quand elle lui avait raconté. Les «douleurs poids lourdes» du monde prioritaires sur une blessure de gamine.

                

                         «Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire.»

                                                                                                             Gustave Flaubert

           Sa douleur ne pèse rien sur la balance des souffrances. Aucune maltraitance physique ou psychique. Ni d’écrasement social ou de blessures liées à l’appartenance à une minorité. Une quinqua hétéro blanche et héritière de notables de province qui lui ont laissé des terres et plusieurs maisons. « Arrête de ressasser ta p’tite blessure narcissique d’enfance. Tu souffres dans la catégorie douleur poids légère. Regarde un peu autour de toi et tu vas tout de suite relativiser ton p’tit bobo. Nombre de gens rêveraient de ressentir ta petite douleur. ». La réponse de son premier mari quand elle lui avait raconté. Le seul à être au courant de la scène de la cuisine. Sa réaction l’avait tout d’abord agacée. Pour qui se prenait-il de minimiser sa tristesse de gamine ? Sûre qu’elle ne pouvait rivaliser avec la taille de ses plaies à lui: multi-médaillé d’or de l’enfance la plus pourrie du monde. Une raison pour ne pas tenir compte de son «p’tit bobo à elle» ? Égoïste. Mon mec ne pense qu’à lui soupira-t-elle ce soir là. Lui était déjà retourné à son jeu vidéo. Très vite, elle lui donna raison et n’évoqua plus jamais cet épisode du «Moulin». Les «douleurs poids-lourdes» de monde prioritaires sur une blessure de gamine.

      Encore plus quand elle remonte à trente sept ans. Entre temps, elle s’était mariée, a eu des enfants, divorcée deux fois. Aujourd’hui heureuse en amour, en amitié, qu'au boulot. Une femme  se considérant comme comblée. Pourtant elle a chaque fois un nœud au ventre en apercevant le «Moulin» à travers les arbres. Quelques secondes d’émotion sur la nationale qu’elle ne peut réfréner. Mais un nœud beaucoup moins serré que quand, huit ans après avoir claqué la porte du «Moulin », elle avait vu le panneau « Vendu» sur la grille. Incontournable. Ce jour là, elle avait eu l’impression d’une deuxième humiliation. Comme si on avait bradé quelque chose qui lui appartenait en partie. Pourtant pas la moindre signature sur un contrat, ni l’envie d’en devenir propriétaire. Pourquoi cette impression de perte indicible ? Elle savait que sa réaction face au panneau de vente était irrationnelle et disproportionnée. Sans réussir pour autant à se raisonner. Lésée comme copropriétaire des jours heureux ?

      C’est la première fois qu’elle s’arrête devant la grille du parc du «Moulin». Se contentant d’habitude de passer le long du mur de pierres longeant la route. Elle revient de chez une agricultrice à la retraite en fin de vie. Sa ferme est très proche du «Moulin». La vieillarde est entourée d’une famille à rallonges qui se partage la garde de l’ancêtre. Guère une femme commode mais attachante par son intelligence et humour. « Y a pas de p’tite ou grande douleur. Quand tu as mal, tu as mal. Et personne peut avoir mal à la place des autres. Fais-moi ma p’tite piquouze avant le paradis.». La formule du jour de sa plus vieille cliente qui l’avait incité a freiner, effectuer un demi-tour et s’arrêter devant la grille d’entrée ? La voiture garée sur le chemin remontant jusqu’à la bâtisse centrale et les deux extensions en bois. Tous s’étaient mis à vider le camion avec les planches et les poutres. Première fois qu’elle se servait d’une scie sauteuse. Exceptée la façade restaurée, les murs de pierres remontés entièrement, le moulin et le parc sont restés dans le jus de son adolescence. Elle allume une cigarette. La vitre de la voiture comme un écran.

     Plus cool chez eux. C’était la réponse à sa mère lui demandant ce qu’elle trouvait à «ces gens». Jalouse de l’intérêt de sa fille pour les nouveaux arrivants au village. « Quel foutoir ! Le moulin depuis qu’ils y sont est devenu un vrai dépotoir. Dommage pour cette superbe bâtisse. En plus, ils sont sales. Regardez leurs fringues. ». La boulangère ne les supportait pas non plus. Même inimitié de la part de nombre d’habitants dans les parages. Ils vivaient dans une grande maison isolée dans les bois. Le père, la mère, et leur quatre enfants la retapaient ensemble. « Des néo-ruraux qui se la jouent maraîchers. Ils ne resteront pas longtemps.». Son père, patron d’une des plus grosses entreprises de la région, avait un regard tour à tour agacé et curieux sur cette famille. Tout avait commencé par V, un collégien débarquant en cours d’année. Très différent des autres garçons. C’était l’un des fils de «ceux du Moulin. Elle était tombée amoureuse de V. Et lui aussi. Ses parents auraient préféré qu’elle choisisse un petit copain du même monde qu’eux. Pas leur gendre idéal ce gosse d’une famille de « rêveurs »voulant changer le monde. Mais jamais ses parents ne l’ont empêchée de les fréquenter. Un couple très à cheval sur les principes et codes de leur milieu mais en même temps très laxiste sur les sorties de leurs enfants. Le père et la mère étaient persuadés que ce serait une lubie passagère de sa part. Qu’elle finirait par retrouver les pas de sa fratrie en route pour le droit et les sciences. Le seul hic était qu’ils refusaient qu’elle rentre en pleine nuit à pied ou avec son vélo. Une route très dangereuse. Des bouquets de fleurs ponctuaient la nationale.

     C’était sa deuxième maison. Au début, elle n’y venait que le week-end. Puis parfois la semaine et quasiment toutes les vacances scolaires. Elle adorait l’ambiance de cette famille. Il l’avait complètement adoptée. «Je veux devenir ébéniste». Les aider à retaper ce vieux moulin lui avait fait contracter le virus du travail manuel. Une ouverture sur d’autres individus que sa famille et leurs amis. Tout se passait très bien sous son toit par intermittence. Jusqu’à ce jour où les parents de V sont venus lui parler avec l’air soucieux. « Écoute. On a quelques soucis… Des soucis de fric. On est obligés de sous-louer la chambre où tu dors, au moins pendant quelque temps.». Tous les deux étaient visiblement gênés de lui annoncer. « Mais tu peux venir quand tu veux. Tu sais bien que tu es chez toi ici.». Elle en a parlé aussitôt avec sa mère. « Tu pourras dîner de temps en temps avec eux. Je viendrai te chercher les soirs où je ne suis pas débordée.». Ses parents avaient bien saisi l’importance du « Moulin» pour leur fille. Toujours très heureuse de se retrouver parmi sa seconde famille. Au milieu des rires et de la musique. Un joyeux bordel où elle se sentit bien. Loin de l’ambiance nettement moins festive de sa résidence principale.

      De plus en plus de nuages sombres dans les yeux des parents de V. Retaper le moulin, construire les extensions, entretenir le parc et la forêt, représentait beaucoup de fric. Leur rêve avait un un coût plus élevé que prévu. En plus de la sous-location au noir, ils ont commencé à faire chambre d’hôtes. Toute la famille s’était mise à fond dans cette nouvelle activité. Elle aussi très investie dans le projet. Très contente de partager les repas avec tous ces gens venus d’ailleurs. Le monde entier à la grande table. « On a eu des réservations de dernière minute. Tu comprends…. Mais pas de soucis, on t’a quand même comptabilisé dans la bouffe.». Elle a en effet mangé au «Moulin»; dans la cuisine. Elle entendait les conversations de la grande table. Mais V ne l’avait pas lâchée et installé son assiette en face d’elle. « Font chier ! Je comprends plus mes parents. Ils virent vieux cons qui pensent qu’au fric. J’espère pas finir comme eux.». V était très en colère. Ne supportant pas qu’elle soit reléguée dans la cuisine. Chaque fois qu’elle devait céder sa place à un «client», V mangeait avec elle. La présence de son petit amoureux à ses côtés plus important que tout le reste. Jusqu’au jour où elle découvrit qu’un seul couvert dans la cuisine. V mangeait à la grande table. « Le groupe qu’on a aujourd’hui est super intéressant. Y a un mec qui a été capitaine au long cours. Il a tout de suite branché avec moi quand je lui ai dit que je voulais construire un bateau. Sûr qu’il va m’apprendre plein de trucs. Je te rejoins au dessert.». Elle l’avait dévisagé. Incapable de prononcer le moindre mot tant elle était abattue. Je te rejoins au dessert… Pire que s’il ne lui avait rien dit. Un sourire crispé planqua sa déception. Déçue encore plus de V que du reste de la famille. Même si, peu à peu, elle avait remarqué que la façade cool qui lui avait tant plus s’effritait. Surtout le père de plus en plus méprisant. Un mépris réservé à ceux qu’il nommait ploucs ou beaufs. Pour lui, elle n'était qu'une bouche de plus à nourrir et qui ne rapportait rien au "Moulin". Un boulet toléré mais évacué en cuisine. Elle se dit que V était comme son père. Humiliée par tous les deux. Elle broyait les clefs dans sa poche pour ne pas chialer. Sans doute sa première rencontre avec la trahison. Elle a participé à l’apéro et rejoint discrètement la cuisine au moment du repas. Assise à quelques mètres de la salle à manger qu’elle voyait à travers la porte entrebâillée. Toute la conversation dans ses oreilles. Chaque mot de V comme une déchirure. Personne n’a vu ses larmes intérieures. Mais tout le monde a entendu le claquement de la porte.

     Le lendemain, V et ses parents avaient débarqué chez elle. « Je veux pas leur parler à ces cons ! ». Elle s’était enfermée dans sa chambre. « Vous faites maison d’hôtes. Une excellente idée. C’est très bien car ça manquait énormément dans la région. Souvent j’ai des clients de la boîte qui sont obligés de faire des kms. Vous avez une carte de visite ? ». Elle n’en revenait pas. Très vite, ses parents et ceux de V avaient changé de sujet. La tension du début ayant fondu dans une forme de convivialité. Sans pour autant passer au tutoiement et grandes tapes sur le dos. « N’hésitez pas à venir faire un saut au «Moulin» pour voir les changements. Vos clients ne seront pas déçus par l’accueil et le lieu. »Elle l’aurait étranglé le père de V. Quand ils sont repartis, sa mère à frappé à la porte. « Arrête de jouer à l’idiote. Tu n’es plus une petite fille. Faut pas être butée ma chérie. Ce sont des gens que j’ai trouvé finalement très charmants. Suffisait juste de briser la glace des apparences. Faut être indulgente. Ça arrive à tout le monde de faire une bêtise. ». Elle s’est sentie soudain comme prise en étau. Coincée entre l’humiliation et le mépris de V et sa famille et la trahison de ses parents. « Fais pas la sotte. Tu fais une montagne d’une souris. Moi aussi j’ai vécu ce genre de trucs pas faciles. Et je te parle pas de ton grand-père qui bossait dans les hauts fourneaux et de ta grand-mère bonne à tout faire. Si tu savais… Je dis pas ça pour te culpabiliser. Mais eux ont vraiment souffert. ». Son père lui avait sorti une énième fois son laïus habituel sur les origines de ses parents. Un discours qu’elle connaissait par cœur. Puis sa mère avait enfoncé le clou avec: « Tu sais bien ma chérie que tout ce qui ne tue pas fortifie.». Les radotages de ses parents lui passaient habituellement au-dessus de la tête. Elle et ses frères les imitaient quand ils avaient le dos tourné. Ce jour-là ça rien ne passait. Elle s’était retenue de gueuler et boxer la porte. Leur balancer sa douleur de nantie.

     Elle avait  fini par ouvrir sa porte. Ses parents se tenaient dans le couloir. Elle les regarda puis fixa ses pieds nus sur le parquet. « Maman, j’irai plus jamais chez eux. C’est fini. Ni au collège. Je veux bien que tu m’inscrives à Sainte-Marguerite.». Son père et sa mère ont échangé un regard surpris. Des années qu’ils insistaient pour l’inscrire dans le collège privé où étudiaient tous les gosses de notables de la région. La boîte à réussite comme l’avait surnommé un journaliste très ironique du journal régional. Sans stipuler dans son article que tous ses enfants y avaient fait toute leur scolarité. « Avec un très grand plaisir ma chérie.». Le père afficha un large sourire. Tous deux très satisfaits que leur fille décide de quitter cet établissement public trop culs-terreux pour leur niveau. « Mais pour le collège, il faut que tu y retournes jusqu’à ce…». Elle avait interrompu sa mère d’un geste sans appel. « Si vous m’obligez à retourner, je vais fuguer.». Le père s’est frotté la joue. « On se calme. Je vais voir avec le docteur Dubois.». Elle a refermé la porte. Sa colère est passée sur son oreiller.

   Quelques jours après, elle était interne. Ses parents avaient fait jouer leurs relations pour accélérer son inscription. Elle n’a plus jamais revu V. Ni remis les pieds au «Moulin». Quelques fois, elle recroisa tel ou tel membre de la famille à la boulangerie ou au supermarché. Un petit salut rapide et gêné avant de sortir avec sa baguette ou reprendre la conduite de son caddie. V était parti lui aussi dans une autre ville. Elle a appris une dizaine d’années plus tard qu’il s’était engagé dans la marine. Des infos de son amour de jeunesse dans une longue lettre d’excuses postée des Antilles. V avait fondé une famille avec qui il retapait une ruine sur une île. Elle avait souri. Une future maison d’hôtes ? Entre temps, la famille avait vendu le «Moulin». Les parents s’étaient séparés pour retourner séparément en ville. Seul le fils aîné était resté dans la région. Il était informaticien au conseil départemental. Les nouveaux propriétaires du moulin étaient un couple de retraités. Leurs volets fermés une bonne partie de l’année.

_ Écoutez… J’étais très souvent ici quand j’étais gamine. Un peu une maison de vacances. Vous accepteriez que je rentre pour… pour…

_ Bien sûr chère madame, répond l’homme en l’invitant à entrer.

   Tout a changé. Ce n’est plus du tout le même décor intérieur. Pas la moindre poussière ni slip ou chaussette traînant sur le parquet. La chaleur la surprend. Qu’est-ce qu’elle avait eu froid. Les parents de V ne chauffaient qu’avec un poêle à bois. Elle sourit sur le seuil du salon. La grande table encore à sa place. Elle se trouvait avec V et ses parents quand ils l’avaient achetée dans une brocante. Quelle galère pour la sortir du camion et la faire passer par la fenêtre. « Elle a intérêt à servir avec ce qu’on s’est fait chier à la transporter. ». Le souhait du père de V avait été plus qu’exaucé. Que de repas et joies partagés sur cette table. Toutes sortes de coudes s’y étaient côtoyés. Rares les conflits au repas ou pendant les «  refaisages du monde » jusqu’à pas d’heure. Le bois irrigué surtout par de bons souvenirs. Avant que… Tu n’es pas venu pour rabâcher les mauvais moments, s’engueule-t-elle. Sa main se pose sur la table.

_ Je peux m’asseoir un instant.

_ Bien sûr.

    Elle s’installe sur le banc et ferme les yeux. La déception et la colère, réelles ou exagérées pour continuer de leur en vouloir pour la trahison, l’orgueil mal placé, plus tous ce qui est resté en suspens depuis des décennies, sont comme effacées d’un seul coup. Sentiment de trahison, humiliation, trahison, effacées des ardoises du ressentiment. Seules les plaisirs d’une parenthèse dans son histoire étaient conviés par la mémoire. Avec désormais la certitude, à bientôt cinquante ans, que l’essentiel à conserver est le goût du miel du passé. Même si sa tartine s’est écrasée un jour sur un carrelage de cuisine. Une cuisine où se serra un cœur débutant dans la cour de la réalité. Rien, ni personne ne pourra éponger sans douleur de gamine. Mais rien n’empêche de remettre une couche de miel sur une bonne tartine. Elle caresse la table en souriant. Un sourire poids lourd.

    Sur la balance du présent.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.