La beauté ne tue pas

Mais elle peut blesser.Toujours de la beauté même quand elle a du sang sur les mains? Non, avait affirmé un prof du collège. Avant de décortiquer le terme crime passionnel. Face à une trentaine de regards. Il nous parlait aussi de poésie. Et – déjà – du devenir de la planète. Débarquant chaque jour en bus dans un quartier isolé. Un de nos ambassadeurs de la beauté.

 © François Gabarre © François Gabarre

 « Je ne dois rien à l'usine pas plus qu'à l'analyse
je le dois à l'amour
Je le dois à la force
Je le dois à la vie. »

À la ligne : Feuillets d'usine, de Joseph Ponthus

         

                Même si elle peut blesser. Et parfois tuer. Toujours de la beauté même quand elle a du sang sur les mains ? Non, avait affirmé un prof du collège. Le visage grave. Première fois que j'entendais quelqu’un décortiquer le terme crime passionnel. Face à plus d’une trentaine de regards. Des garçons et des filles. « On ne pas tuer par amour. Méfiez-vous de ce genre d’expression toute faite. On tue par haine. ». C’était un cours avec un prof de Sciences-Nat - la dénomination de l’époque. Combien de gosses victime d’inceste et autres saloperies dans  notre classe ? Le prof violé dans sa jeunesse ? Combien de ces collégiens ayant cogné ou tué leur compagne des années plus tard ? Combien de collégiennes tuées par leur futur compagnon ? Aucun et aucune ? Des sujets très peu évoqués dans les enceintes scolaires. Ni dans d'autres lieux. Son explication m’est restée en mémoire. Peut-être que d’autres aussi s’en souviennent. Son cours a-t-il fait réfléchir et empêcher un féminicide ou un autre crime ? On ne le saura jamais. En tout cas, ce prof nous parlait d’un tas de choses sans lien avec sa discipline. Comme s’il voulait nous donner en accéléré nombre de clefs du monde. Nous armer le crâne. Il nous parlait aussi de poésie. Et – déjà – du devenir de la planète. Un ambassadeur de la beauté débarquant chaque jour en bus dans notre quartier isolé. Qu’est-il devenu ? Mort ? Vivant ? Devenu moche et loin de ce qu’il nous avait transmis ? Je ne le saurais jamais. Mais sa trace toujours présente. Une belle trace.

         Comme d’autres aujourd’hui vont en laisser. De belles traces dans des mémoires vivantes. Pas uniquement laissées par des enseignants ou des personnalités publiques. Des inconnus, de tous genres et milieux, sont en train de transmettre la beauté. Plus d’autres outils pour se comprendre et comprendre son environnement. Qui sont ces transmetteurs  ? Vous en connaissez sans doute un ou plusieurs. Peut-être que vous êtes un de ces ambassadeurs. Transmettant sans vous en rendre compte. Où se trouvent-ils ? Ici et là. Partout. À quoi les reconnaît-on ? À rien. Ils ne sont pas reconnaissables. Lui, elle, lui, elle, eux deux… Aucune étiquette « transmetteur de beauté » sur le front. Pas d’uniforme, ni de diplôme. Mais rares celle ou celui qui n’en croise pas un ou plusieurs dans son existence. Parfois une rencontre qui ne porte ses fruits que des années plus tard. Mais décisive.

        La beauté est morte aujourd’hui. Comme les lendemains qui chantent. De plus en plus de voix annoncent la fin de tout. Une exhortation à ne plus rien faire ou penser. Puisque tout est foutu. Dont la beauté devenant elle aussi inutile. Quittant la table pour la laisser tout entière au pire de notre époque. Des mâchoires insatiables. Les grandes gueules qui n’hésiteront pas à occuper toutes les places libres. Certains bruyants et repérables, d’autres plus discrets et subtils. Mais avec tous la volonté d’occuper tout l’espace. Éjectant peu à peu tous ce qui ne pensent pas comme eux. Des individus ou groupes le plus souvent animés par « toujours plus » et chacun mon tour ou notre tour. Prêts à tout pour conserver leur place. Guère un scoop. Le monde fonctionne de cette manière depuis la nuit des temps. Mais, hier comme aujourd’hui, plusieurs attablés refuseront de leur laisser toute la place. Ils et elles continueront d’œuvrer pour la beauté. Celle qui ne peut être réduite qu’à une valeur marchande. Même si la beauté à un prix. Comme tout le reste. Qui refusera de payer sa baguette ou son café sous prétexte que celui ou celle qui le prépare fait un métier qu’il aime. La beauté ne doit pas être gratuite. Elle a un prix.

        Grâce à la beauté, le monde n’est pas foutu. Tous les individus ne sont pas tous pourris. Des façons de voir qui ne sont guère en haut de l’affiche de nos jours. Une période plutôt encline à encenser le discours contraire. Bien souvent à la sauce « c’était mieux avant». Certes, chaque jour apporte son lot de preuves que ça va mal. Indéniable que l’optimisme est devenu un sport de haut niveau. Très difficile. Et que l’espoir ne sort jamais sans son gilet pare-balles ou anti anathèmes et fatwas du moment. Pourtant la terre continue de tourner. Même si elle ne tourne pas tout le temps bien rond. Pas facile avec tous ses prédateurs sur deux pattes nommés humains. En tout cas, la terre est toujours en orbite. Et elle continue de prendre sur son dos sept milliards de voyageurs. Beauté noire, blanche, jaune, rouge, avec ou sans e… En réalité, elle est partout. Suffit de regarder. Parfois présente sous sa peau sans qu’on s’en doute. Elle peut se nommer autrement que beauté. Avec toujours un but : essayer d’avancer. Tendre vers le meilleur. La beauté a nombre d’alliés. Notamment des individus ou des groupes se battant contre toutes les pourritures de notre siècle. Et il y a du pain sur la planche. Surtout en un siècle avec beaucoup d'obscurité. Un combat pour aujourd’hui et demain. Sans penser uniquement à sa petite place et celle de leurs proches sur la planète. Une bataille au quotidien. Les guerriers et guerrières de la beauté ? La créant ou la transmettant. Parfois les deux. Une transmission vitale pour tous.

    Et vous quelle beauté du jour ?

         

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.