Une seule suffit

Ses deux aînés trônent à table.Les réussites de la famille. Que pourrait-il raconter ? On a vite fait le tour de la vie d’un manœuvre du bâtiment. Le raté qui n’a même pas décroché le Bac. Juste bon à passer de chantier en chantier à bientôt quarante ans. Sans ambition apparente. Il est transparent à table. Une présence sans mots.

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           Ses deux aînés trônent à table. Comme à chaque réunion familiale. Son frère est chef d’un service de cardiologie, sa sœur directrice financière. Les réussites de la famille. Celles que les parents promènent dans leur regard fier à travers tout le lotissement. Et toute la ville. Contrairement à leur troisième rejeton. Le raté qui n’a même pas décroché le Bac. Juste bon à passer de chantier en chantier à bientôt quarante ans. Sans ambition apparente. Et transparent à table.

     Même scénario ce dimanche midi. Sa sœur se raconte en boucle. Elle s’arrête de temps en temps pour passer le relais à son frère. Un duo bien rodé. C’est vrai que l’un et l’autre ont des choses à dire. Certaines intéressantes, d’autres sans aucun intérêt. Que pourrait-il raconter ? On a vite fait le tour de la vie d’un manœuvre du bâtiment. Déçu d’être effacé ? Pas du tout. Au contraire. Il déteste parler en public. Même avec ses proches. Il a toujours préféré écouter. Une présence sans mots. Si ce n’est tous ceux qui tournent dans sa tête. Et finissent par atterrir sur des lignes. Un taiseux prolixe sur papier.

     Il promène le regard sur le salon. Pas la moindre poussière. Chaque chose rangée au même endroit depuis trente-cinq ans. Ce pavillon est la réussite de ses parents. Pas de son frère et de sa sœur. Même sans le dire, ils en ont honte. Des mètres carrés aux antipodes des leurs achetés avant ceus de leurs géniteurs. Tous deux vivent dans de grands appartements en centre-ville. Pas la ville moyenne d’à côté. La grande plus loin. Celle qui fait peur à leurs parents. Toujours inquiets de ne pas trouver de place pour se garer. Et l’appréhension de mettre les pieds dans les petits et grands plats de l’histoire de leurs deux enfants. Ceux qui ont réussi. Ils sont plus à l’aise dans sa petite maison à lui. À une trentaine de km de chez eux, au bord de la nationale. Mais ils ne peuvent en parler à personne. Sa maison est banale. Elle leur ressemble trop. Rien qui ne puisse les rendre fiers. Même s’il a tout retapé de ses mains.

      Il finit sa tasse de café et se lève pour fumer. Devant la porte de la baie vitrée entrouverte. Le cendrier rempli à ras bord des mégots. Ses cendres mêlées à celle de son père. Il est comme lui, pas un grand expansif. L’ouvrier passé chef d’équipe dans le service voirie d’une mairie. Sa femme est secrétaire à l’état-civil. Une existence ni heureuse ni malheureuse. En tout cas en apparence. Rien n’a jamais dépassé. Leur histoire aussi lisse que leur pelouse toujours parfaitement tondue. Il a longtemps détesté leur manière d’être. Comme prisonniers de leurs haies de thuyas et de murs impalpables que son père ne peut tailler au cordeau. Tiré chaque matin du lit par une laisse les ramenant chaque soir à la case départ. Une fois par an, elle les promenait au bord de la mer. Pour les ramener toujours au même endroit. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, pense-t-il depuis son divorce. Nul en couple et mauvais père. Aurait-il fait mieux à leur place ? Désormais fier de ses parents.

      Son frère aîné pointe le doigt vers le portail. « Vous avez vu le bateau accroché à une voiture sur le parking du bas ? ». Il retourne s’asseoir avec eux. « Moi, je rêverai de partir plusieurs années en mer.». Le père, absent, s’est redressé en entendant parler de bateau. Il en a eu des dizaines entre les mains. La plupart dans des caisses ou prenant la poussière su des étagères. Des années qu’il n’a plus construit de maquettes. Depuis que ses doigts sont tordus par l’arthrose. Il se contente de lire des revues de nautisme et regarder des émission télé sur la navigation. « Une seule vie ne suffit pas pour tout faire.». Sa phrase à peine prononcée, son frère s’est levée. Imitée aussitôt par sa sœur. C’est la course entre eux deux à celui qui partira le premier. Lui reste la plupart du temps en dernier. Une ou deux clopes avec son père. Chacun dans la fumée de son silence. Pendant que sa mère somnole sur le canapé.

      Il sort de la maison. Pourquoi ne pas leur avoir dit ? Il s’en veut. À chaque fois qu’il a essayé de parler, la parole était déjà prise. La seule raison ? Non. Il avait peur de les décevoir une nouvelle fois. Ne pas être là où ils avaient rêvé qu’il soit. Pas le premier, ni le dernier à être mal rangé dans les plans de vie de parents. Mais une raison de son silence était plus importante. Celle que, d’un seul coup, leur histoire paraisse terne. Sans autre horizon que la piscine du premier voisin. Il a trop peur de lire, au fond de leurs yeux,  la  honte de n’être qu’eux. Deux solitudes arrimées sur un prêt sur trente ans. Tout est payé, mais ils ne peuvent plus bouger. Une autre laisse invisible les tire de plus en plus. Vers la fin. Il tourne la clef de contact. Une seule vie suffit, se dit-il. Un large sourire aux lèvres. Il démarre.

      Son bateau dans le rétro.

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