Il y aura un après

Comment retourner en classe après une telle horreur ? Sans doute pas le seul prof à s'interroger. Des millions d’enseignants reprendront le chemin des classes. Continuer après ? Première rentrée où il se pose cette question. Jamais il ne s’est senti aussi fragilisé. Une soudaine envie de tout plaquer. Démissionner. Rester derrière sa fenêtre à la rentrée ?

 

         Comment retourner en classe après une telle horreur ? Sans doute pas le seul prof à s'interroger. Des millions d’enseignant reprendront le chemin des classes. « Faut pas se mentir: les fonctionnaires sont des feignasses. Des privilégies se rendant pas compte de chance qu’ils ont. Surtout les profs qui pensent qu’à leur vacances. Tu prépares un cours une seule  fois et c’est le même que tu répètes toute ta vie. Même moi je peux le faire. Ils arrêtent pas de nous tanner avec leurs conditions de vie et de boulot. Y ont qu’à prendre ma place au supermarché, se taper le marteau-piqueur en plein cagnard, conduire un camion jour et nuit… Ça c’est des boulots durs. Pas rester toute la journée le cul sur sa chaise et fumer des clopes à la pause entre profs. Je dis pas ça pour toi. Toi c’est pas pareil...». La saillie classique de l’oncle porteur de conneries du bout de table. Sauf qu’en l’occurrence c’était une tante. Ce matin, il repense à elle. Pas méchante mais récitant le dernier mot entendu à la télé ou ailleurs. Une soudaine envie de tout plaquer. Démissionner. Rester à sa fenêtre à la rentrée.

      Jamais il ne s’est senti aussi fragilisé. Pourtant il en a vécu des galères comme enseignant. Depuis sa première affectation, il n’a eu que des zones difficiles. Aucun établissement de centre-ville ou banlieues huppées. « Enseigner à des gosses qui ont toutes les portes et fenêtres ouvertes sur le monde de chez eux ? Je peux en effet postuler dans d’autres secteurs. Avec ma notation, je n’aurais aucun souci pour obtenir une mutation. Me retrouver face à des gosses qui me ressemblent et ressemblent à mes gosses. Pourquoi devraient-ils être niés et sacrifiés au profit des élèves en grande difficultés dans les quartiers populaires. Surtout ne pas faire cette erreur. Aucun élève à sacrifier sous prétexte d’être né du bon côté de la République. Tous sur le même niveau. Le mieux est de viser le voyage en première classe pour tous les élèves de ce pays. D’où qu’ils viennent. Pour ma part, j’ai fait un choix. Celui d’enseigner à des élèves qui ont moins de portes et fenêtres visibles que les gosses privilégiés. Avec comme but de désobstruer celles qu’ils ont sans s’en douter et en ouvrir d’autres. Pour que « Liberté Égalité Fraternité » au-dessus du collège ne soit pas qu’un slogan publicitaire. On ne l’éclaire qu’en cas de passage d’une huile importante ou au moment des drames. Le reste du temps, le slogan reste débranché. Pas de lumière au-dessus de l’école. Contrairement aux autres enseignes brillant jour et nuit. Celles qui rapportent du fric et ne gonflent pas tes impôts et les miens. ». La réponse à un de ses amis qui avait du mal à comprendre son choix. Un choix guère apprécié non plus de ses parents. Surtout sa mère. Elle était déçue du manque d’ambition de son fils aîné si brillant à l'école. Elle le rêvait chirurgien ou avocat.

      Y aller ou pas ? Première rentrée à laquelle il ne veut pas se rendre. Pas une seule fois, il n’a raté ce rendez-vous de reprise des cours après les congés. Parfois rechignant à quitter sa bicoque dans les bois en septembre. Mais, chaque fois, très heureux de se retrouver face à une classe. Encore plus excité quand il s’agit de nouveaux élèves. Un métier qu’il a choisi depuis l’enfance et qu’il aime par dessus tout. Autant que sa passion pour le surf. Ses deux passions après celle essentielle pour sa femme et sa fille. Un homme comblé. Les rares moments de découragement passent toujours très vite. Toujours prêts à souffler sur moindre braise dans un regard ou un mot. « Comment tu fais pour ne jamais te plaindre. Ni sombre comme moi dans la déprime et même parfois l’aigreur et la haine contre ces gosses de plus en plus cons. Sans parler de leurs parents.». Il avait répondu d’un haussement d’épaules. Sûrement plus dur pour une femme. En plus très belle. Au fil du temps, elle a troqué jupes et robes pour des pantalons. Son rouge à lèvres de plus en plus clair. Elle n’est pas revenue après un été. Il l’a rencontré en faisant ses courses. « Je donne des cours de yoga. Si ça te dit...». Leur rendez-vous une fois par semaine.

       Éclairer des têtes le jour pour qu’un autre les éteigne de nuit. Alimenter un crâne qui sera vidé quelques heures après. C’est l’impression qu’il a eu après une conversation avec des élèves. Une majorité faisait l’éloge d’un animateur télé. Il ne le connaissait que de nom et par certains de ses excès ayant ricoché sur toutes les radios. Dont celle qu’il écoute. Un animateur avec une incroyable aura sur ses élèves. A peine rentré, il a pris une bière et s’est mis à surfer sur la toile. Pour visionner des émissions produites et animées par le «Dieu de ses élèves ». Il a lu aussi ses tweet et ceux de ses complices de plateau. Incroyable et pathétique. Ces deux adjectifs revenaient en boucle. Pire que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Se rendant encore plus de l’immensité de sa tâche d’enseignant. Chaque jour, ses élèves se levaient avec le cerveau pollué. Ils débarquaient tous les matins avec toute cette pollution. Les yeux cernés et la tête pleine de boue. Et face à eux ; lui, petit prof, leur proposant sa petite bougie soufflée aussitôt par le vent des fausses lumières et verroterie du petit écran. Comment rivaliser ?

     Dès le lendemain, il décida d’imiter une séance d’entraînement de sportifs. D’abord commencer par le décrassage. « Qui, aujourd’hui, peut nous proposer une phrase entendue dans cette émission. La phrase de son choix. Même la plus dégueulasse. Qui se lance ? ». Au début, c’était difficile. Les élèves se marraient entre eux. Une connivence de laquelle il était exclu. Puis, au fil du décrassage hebdomadaire, la classe tout entière se mettait à disséquer les propos tenus par l’animateur, ses collègues et tel ou tel invité. Des séances de dépollution pas toujours faciles. Mais tout se passait bien. A tel point que c’était devenu un jeu entre eux. Disséquant dans la cour ou devant le collège la phrase la plus buzzée de la soirée. Il en avait été très heureux. Même en sachant qu’il écopait une marée noire cathodique avec une cuillère percée. David le prof contre Goliath l’animateur. Quel sera le gagnant  ? Certes David a nettement moins de followers. Pour ne pas dire aucun. Mais il dispose de plus de lumière en stock.

       David a mis un genou à terre. Comme si un poids indicible s'était soudain  abattu sur ses épaules. Sans pouvoir réagir. Il est sonné comme de très nombreux autres profs et citoyens de ce pays. Abattu et inquiet de l’avenir. Mais cette fois avec un sentiment d'impuissance mêlé de résignation. Laisser les clefs du pays à Goliath et d’autres comme lui à la télé et ailleurs ? Ce serait une très grande défaite. Surtout après une vingtaine d’années d’innombrables victoires. Certes la plupart invisibles à l’œil nu. Aucun pouce levé, likes ou applaudissement numérique de millions de followers. Mais pas ce qu’il recherche. Ni les médailles. Juste avoir des moyens proportionnels à tous les éteigneurs de lumière sévissant hors de sa classe. Qu’il s’agisse des intégristes religieux ou des animateurs décérébrants. Depuis sa plongée dans l’une des émissions les plus regardées, il est allé en visiter d’autres. Même constatation. La course au pire pour gagner de l’audimat et plus de fric prime sur tout le reste. Avec de temps en temps un sourcil froncé, soyons sérieux un peu ce qui se passe c’est grave, on invite une caution «intellectuelle » pour débattre du sujet ; entre deux rires gras et une pub. Même très en colère contre ces animateurs, il sait que, contrairement à certains appels au meurtre, les animateurs, et autres polémistes des médias, ne poussent personne à tuer qui que ce soit. Coupables de non assistance à cerveaux en danger d’obscurantisation ? Personne ne peut être jugé pour ce genre de chose. Et tant mieux. La liberté d’expression n’est pas valable que pour ses idées. Chacun après tout  est libre d’allumer et éteindre sa télé. Personne n'est contraint par la force à  regarder un écran.  Certes la contrainte est plus subliminale. Sans vouloir incriminer untel ou unetelle, on peut s'inquiéter de la pollution des cerveaux de certains gosses. Des proies plus facile à piéger dans les quartiers populaires avec terrain déjà glissant. Le saturnisme mental occasionne aussi beaucoup de dégâts. Enseigner notamment en collège devenu une sorte de décrassage permanent ? De plus en plus de doute et interrogations sur son métier. Devenir lui aussi prod de Yoga ou surf ?

        Jour moins cinq. Ce sera sa rentrée la plus tendue. Sa lettre de démission est prête. « Vu le contexte très spécifique, le rectorat souhaiterait vous rencontrer pour préparer ce premier cours. ». Il a rendez-vous avec l’inspecteur d’académie et d’autres huiles de l’Éducation nationale. « A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Cette rentrée sera en effet très chargée. Nous avons beaucoup réfléchi et consulté avant de prendre cette décision. Une décision délicate mais... Nous ne devons pas baisser les bras et continuer notre mission. Vous avez été choisi car… Comment vous dire ? Nous pensons que vous êtes l’enseignant de la situation. Suffit de voir votre parcours. Merci cher Monsieur. » La conversation téléphonique à peine finie, il avait regretté d’avoir accepté. Y aller ou pas ? Envoyer sa lettre de démission ? Rater pour la première fois un rendez-vous de rentrée avec des élèves ? Sur son agenda à la date du 2 novembre, il a écrit «Il y aura un après». Quelques mots en repensant à sa grand-mère. « Je déteste cette chanson. Il y a toujours un après». Elle pestait contre son mari qui adorait la chanson de Guy Béart.Une femme souriante et toujours optimiste. Elle avait l'espoir chevillé au corps. Son doute est complètement effacé mais une inquiétude le taraude. Sera-t-il à la hauteur de la tâche de l'après ?

           Remplacer un prof assassiné.

 

NB : Cette fiction est inspirée d'une énième conversation sur le meurtre barbare d’un enseignant de la République. Que se passera-t-il pour les classes de Samuel Paty  ? Quelqu’un remplacera sans doute leur prof d’histoire-géo. Quel poids sur les épaules de ce remplaçant ou cette remplaçante. Comment continuer de transmettre après l’horreur ?

 

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