Enfant des ondes

Tu es né un matin de printemps. Le ciel, très clair ce jour d'avril, avait prêté une part de son bleu à ton regard. « Coucou. Tu peux sortir maintenant. On t’attend. ». Ton père toquait délicatement à mon ventre comme à une porte. Tu étais guère pressé d’arriver. Réticent à débarquer sur la planète. Appréhension de ton futur monde ?

 

 © Marianne A © Marianne A

          

       Pour Antonin, Fatoumata, Milo, Nathan, Mohamed, Djuna, Kevin, Anna, Samir, Vincent, Armand, Joseph, Malika,Gabriel, Julie, et tous les nouveaux arrivants sur la planète.

 

             Mon ventre nu se reflète dans le miroir. Tu en es sorti un jour de printemps. Le ciel, très clair de ce matin d'avril, avait prêté une part de son bleu à ton regard. Jusqu’à ton départ à la même saison, trois semaines après ton anniversaire. Sept mois que tout s’est arrêté. Un arrêt brutal. « Il fait toujours plus froid quand un être aimé s’en va. ». De qui est cette citation ? Extraite d’un livre ? Entendue dans une conversation ? Dialogue de film ? Peu importe sa provenance. Mon histoire ne se découvrira plus d’un fil. Elle est entièrement découverte. Depuis que tu as décidé de tout quitter. Quinze ans après ton arrivée sur la planète. Mon fils d’avril a coupé son fil. Définitivement. Pour laisser derrière lui une femme grelottante même au cœur de l’été. Ton absence m’accompagne en permanence. Chaque matin, mon premier réflexe est de regarder ta première maison. « Coucou. On t’attend. Qu’est-ce que tu fous ? Tu peux venir maintenant. ». Ton père toquait très doucement à mon ventre comme à une porte. Ça nous faisait marrer. Deux grands gosses attendant l’arrivée de leur enfant. Parfois une vague sous la peau en écho à l’appel de ton père. « Regarde ! Il a bougé ! ». Mouvement réel ou né de l’imagination de deux parents impatients ? Une chose est sûre : tu étais guère pressé d’arriver. Réticent à débarquer sur la planète. Nous t'avons forcé un peu la main. Une appréhension de ton futur monde ?

          La question que je me pose maintenant. Devant un écran ou dans la rue. À la lecture d’un journal ou de tel ou tel tweet d'actualité. Comme si je me glissais sous tes paupières désormais fermées. Pour tenter de lire rétrospectivement à travers ton regard. Me mettre à la hauteur de tes yeux et oreilles. Comment percevais-tu ton monde ? Celui où tu étais déjà arrivé en retard. Qu’aurais-tu pensé de cet homme massacré par la police à quelques rues de ton collège ? Des hommes jetés de leur tente comme un animal de sa carapace ? Je vois ton front se plisser. « Mon prof d’histoire nous a expliqué la différence entre une dictature et une démocratie. Dans la dictature, t’as pas de liberté et de droits. Sauf si tu es le dictateur et les hommes qui travaillent à ses ordres. Il nous a donné des exemples de plusieurs pays. On a vraiment pas envie de vivre là-bas. En démocratie, nous naissons tous libres et égaux. Liberté Égalité Fraternité. ». Nous avions eu le droit à une réplique de son cours d’histoire pendant le dîner. Trois semaines plus tard, nous déjeunions tous les trois dans la cuisine. Avec comme toujours la radio allumée. Un homme racontait qu’il avait été tabassé par la police et mis en prison pour rien. « Mon prof nous a dits n’importe quoi. Je comprends pas. Nous sommes alors comme en dictature ? ». Ta question du matin. Ton père t’a expliqué que ce n’était pas pareil. Tu as affiché un large sourire. Rassuré de vivre en démocratie.

      Autre info, autres plissement de front. « Les Saoudiens détruisent le Yémen avec des bombes françaises. ». Tu as tourné les yeux vers la radio. Comme si tu voyais les images de destruction d’un pays. «Pourquoi on leur vend des armes ?». Ton père et moi avons échangé un regard. « Je suis en retard. ». Me contentant de t’embrasser le front. Avant de fuir. « Si personne croyait en Dieu, personne serait tué en son nom.». Des mots sorties de ta bouche de onze ans. C’était le jour de l’attentat du Bataclan et de l’Hyper Casher. Cette fois, c’est ton père qui a fui. J’ai baissé la radio. Et toi et moi avons parlé. « Dieu c’est comme le Père Noël. Juste un conte. C’est quoi le nom compliqué que tu m’avais expliqué l’autre fois pour ceux qui savent pas trop ? ». Un terme qu’il avait aussi entendu à la radio. « Agnostique.». Il a réfléchi. « Oui, c’est bien ce mot. Mais moi, je sais. Le Père Noël et Dieu existent pas. ». Il a souri. « Mais on a le droit de croire aux histoires. Comme dans les livres et les films.». J’ai tourné les yeux. Pour que tu ne vois pas mon regard mouillé. Celui d’une mère si fière de son fils. Un enfant de dix ans avec déjà le diplôme le plus dur à obtenir. Certains, même après de très longues années d’étude, ne réussissent pas à l’obtenir. Trop con ou égocentré. Mon fils avait décroché son première diplôme à dix ans. Celui de l’empathie. Il a terminé ses céréales. La radio continuait de dérouler le monde dans notre dos.

           France-Inter nous a mis parfois dans l’embarras. « Si j’ai bien compris, toi Papa tu peux tuer Maman.». Une journaliste venait de décliner une chronique sur le féminicide. Tu attendais ta réponse. « C’est vrai que hommes tuent des femmes. Une tous les deux jours. Une horreur. Il faut se battre contre ces crimes. Mais je te rassure: tous les hommes ne tuent pas leur compagne. Ton père ne me tuera pas.». Tu avait fini ton bol de céréales sans un mot. Puis, après ton brossage de dents, tu es revenu dans la cuisine. « Et si Maman veut te quitter ? » Un lourd silence après ta question. Qui va répondre ? Toi. Non, toi. Ton regard passait de l’un à l’autre. « On ne tue pas quelqu’un qu’on aime. Sauf si on veut le garder comme son objet à soi. Pour moi, ce n’est pas de l’amour.Juste de la possession. ». J’ai remercié ton père du regard. Pas sûre de trouver les bon mots. Racisme, antisémitisme, homophobie, viol… Tu nous posais très souvent des questions . Avec ton père, on se partageait les réponses. Pas toujours le même qui s’y collait. « Ce serait mieux de mettre France Musique ou se passer de radio le matin. Notre fils part avec trop de noirceur dans la tête.». Une idée de ton père. Je n’étais pas pour. Sans doute par égoïsme. Besoin de ma dose d’infos au réveil. Surtout de France Inter déjà dans mon biberon, avec mes parents dans une autre cuisine. Même si j’aime beaucoup France-Musique. Surtout dans mon bain. « Pourquoi y a pas France Inter ce matin ? ». Ton père a grommelé une réponse incompréhensible. « Papa, tu arrêtes pas de critiquer ceux qui cachent la vérité. Marre de ces putains de journalistes et des politiques qui nous baratinent à longueur de journée. On est pas des gosses ! Qu’ils arrêtent de nous infantiliser. On veut savoir la vérité. ». J’ai souri intérieurement. Qu’est-ce que tu imitais bien la colère de ton père. Il s’est marré et t’as fait un clin d’œil. J’ai remis nos ondes habituelles. Tu as affiché un large sourire. Tes oreilles attrape-monde grandes ouvertes. Des ondes beaucoup trop sombres pour un enfant de ton âge ? Parfois, je regrette de ne pas avoir insisté pour rester sur France-Musique ou fermer la radio. T’épargner au réveil les abominations du globe. D’autres fois, je me dis que nous avons eu raison d’écouter avec toi la réalité de notre époque. Essayant de répondre à tes questions. En tout cas, celle que tu posais. La radio est toujours là. Mais éteinte. Plus de lait matinal de France Inter. Totalement désintéressée des nouvelles du monde. Il peut continuer de mal tourner. Ce n’est plus mon problème. Le monde est mort. Et je n'irai pas à son enterrement.

         Ta première maison est en piteuse état. Je l’ai laissée se délabrer. Mon ventre est devenu énorme et difforme. Une constellation de veines sur mes pommettes, mes yeux rougis et gonflés par le vin blanc et les nuits de la même couleur. Le corps d’une boulimique et alcoolique devant le miroir de la salle de bains. Je ne crois pas avoir dessoûlé ni dormi une nuit entière depuis ton suicide. Contrairement à ton père qui ne s’est pas laissé aller. Je me croyais plus forte que lui. C’était vrai. Mais face au pire, il s’est effondré puis relevé. Je ne lui en veux pas d’être parti. Il aurait fini par sombrer. Sans doute ce que je souhaitais au fond de moi. Que lui et moi te rejoignions au plus vite. Notre trio effacé de la surface du globe. Ton père a fui pour se sauver. « Pourquoi tu dis que c’est un suicide. Que tout ça c’est à cause de nous. De cette putain de radio qui lui a pourri la tête. C’est peut-être juste un accident. Il a couru et glissé.». Ton père ne veut pas croire à ton suicide. Moi si. Qui a raison ? On ne le saura jamais. « Les humains devraient naître directement avec un masque sur le visage et un gilet pare-balles.». Un dialogue d’une des nombreuses BD que tu lisais ? Des paroles du Rap écouté en boucle ? Une phrase entendue à la radio. La phrase était inscrite sur ton cahier de maths. Ta matière préférée. Le cahier est posé sur ton bureau. Rien n’a bougé. « J’aime bien quand la nuit me regarde dormir.». Tes volets resteront ouverts.

           Une semaine sans avoir bu une goutte d’alcool. Ni bouffé jusqu’à exploser. « Tu devrais aller voir quelqu’un. Tu ne peux pas t’en sortir. Accepte d’avoir vécu ce qui est pire pour un homme ou une femme: perdre son enfant. Si tu continues, tu vas finir par te foutre en l’air. ». C’est ce que m’a dit ton père. Le conseil aussi de ma dernière copine, la seule à avoir résisté à mes colères. Jusqu’à devenir violente. Le télé-travail m’a sauvé. Je n’aurais pas pu me retrouver dans un bureau avec des collègues. Le travail est la seule chose qui m’apaise. « Vivre pour que les disparus puissent revenir sur le «Quai de la mémoire». Se ressourcer aux gens qu’ils ont aimé. » . C’est un texto de ton père datant d’une dizaine de jours. Jamais je ne l’aurais cru d’écrire ce genre de phrases. Lui qui a toujours détesté la poésie et la fiction en général. « Ma chérie, tu as pas choisi l’homme le plus drôle du monde. J’espère que tu t’emmerderas pas avec lui. Rien de pire qu’un homme se marrant jamais.». Ta grand-mère n’a jamais compris l’humour de ton père. Je ne me suis jamais emmerdée avec lui. Il me manque. Je lui manque aussi. On finira par revivre ensemble. Sans doute ailleurs qu’ici. S’éloigner des fantômes qui peuvent me faire retomber. Pour ça que j’ai décidé de me relever. Retrouver celle que j’étais avant ton départ. Reprendre mes séances de gym quotidiennes. Pas que ma ligne que je dois entretenir. Ma joie aussi. D’abord pour moi. Puis pour ton père. Et pour toi. Pour le reste du monde. Notamment tous les enfants et les jeunes. Important de ne pas les lâcher. Hier, j’ai su que j’avais passé un cap. Toujours fragile mais plus brisée. Prête à recoller mes morceaux de femme. Je suis repassé devant ton collège. A l’heure de la sortie. Tous avaient ton visage. J’ai souri. Mon premier sourire depuis ta mort. Je suis rentrée. Sortie de la nuit.

       Même si mes jours ne seront plus jamais comme avant. Une frontière sans retour a coupe mon histoire en deux. Le paysage sous mon crâne a changé. Un changement que je n’aurais pu imaginer. Certaines de mes certitudes ont été déboulonnées. Les convictions, héritées de mon éducation ou forgés au fil du temps, ont été ébranlées. Athée ou agnostique ? La question s’est posée. Et si Pascal avait raison avec son pari ? J’ai réfléchi pour revenir à mes fondamentaux d’athée. Rien après son dernier souffle. Si ce n’est la mémoire des vivants pensant au disparu. Pourtant j’ai la sensation de temps à autre d’une présence à mes côtés. Fugitive. Comme un autre souffle quand je suis seule. Une main invisible se glisse dans la mienne. Elle me tire. « Relève-toi. » Une main qui m’oblige à avancer. Ne pas rester figée dans ma douleur et le passé. Retrouver le goût du présent. A propos de glu, il faut que je décolle de devant mon miroir. Mon tapis de gym m’attend. Vingt minutes d’exercices avant d’aller prendre mon petit déjeuner. Pour conclure, je voudrais t’annoncer une autre nouvelle. Un geste qui peut paraître banal. Pourtant c’est la preuve la plus importe de mon retour. Revenue sur le chantier du quotidien. Aujourd’hui, je vais rallumer la radio. Et pas sur France-Musique. Retrouver mes ondes habituelles du matin. Je vais reprendre des nouvelles du monde. Pour entendre tes questions dans la cuisine. Celles que notre siècle de vingt ans posent à tout le monde. C’est à nous de répondre. Reconstruire et construire du mieux possible. Sans négliger le doute et de nouvelles questions. Plus tout ce qui constitue un être perfectible. Ton départ m’a détruite et redonné un but. En me léguant un autre boulot. La tâche de ma deuxième  vie.

     Chercheuse de réponses.

 NB: Une fiction inspirée de cet article. Et de plusieurs conversations de jeunes. «J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie» . Surtout en notre ère de Covid 19. Certains jeunes, moins de trente ans, commence à dire que c’était mieux avant ( l’année dernière). Important de s’occuper des anciens. Sans négliger les plus jeunes. Certes moins touchés par le virus. Mais contaminés par les sombres images du monde. Et celles de proximité comme la décapitation d'un prof, le citoyen ( dangereux producteur de musique) massacré par des «gardiens de la paix»... Un virus peu en cacher d'autres. Éviter la pandémie durable de résignation et de tristesse. Surtout dans la jeunesse. Le monde peut survivre à toutes les dépressions. Sauf celle de la jeunesse.

 

 

 

 

 

 

 

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