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Billet de blog 27 nov. 2022

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Droit à l'oubli

Échapper aux moteurs de recherche.Des semaines qu’elle se bat pour être oubliée.Ne plus du tout apparaître sur la toile.«Ce sera plus compliqué dans votre cas. Mais vous y avez le droit légalement. Comme tous les internautes en faisant la demande. ». Tu craches dans les mains qui t’ont nourri, lui a balancé sa plus vieille copine. Elles ne se revoient plus. Gagnera-t-elle son droit à l'oubli ?

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Benjamin Paulin, l'homme moderne © clipetzik

          «Or, une information, c’est quoi ? Ce n’est pas très compliqué. Tout le monde le sait : une information, c’est un ensemble de mots d’ordre. Quand on vous informe, on vous dit ce que vous êtes censé croire. En d’autres termes, informer, c’est faire circuler un mot d’ordre. »

Gilles Deleuze

« Situé dans quelque lointaine nébuleuse, je fais ce que je fais pour que l’équilibre universel dont je fais partie ne perde pas l’équilibre. »

Antonio Porchia

                     Échapper aux moteurs de recherche  Difficile de se faire oublier en notre ère numérique. De plus en plus rares les «  sans traces »  sur la toile mondiale. Des semaines qu’elle se bat pour être oubliée. Ne plus apparaître sur le Web. Certaines femmes battues aimeraient brouiller leurs traces pour ne pas être repéré par leur bourreau. Ce n’est pas du tout son cas. Nulle crainte d'être pourchassée par un ex compagnon dangereux. Un « oubli de luxe » pour nombre d’internautes rêvant d'être à sa place : suivie par des centaines de milliers de followers. « Ce sera plus compliqué dans votre cas. Mais vous y avez le droit légalement. Comme tous les internautes en faisant la demande.Nous allons donc entamer les procédures officielle. Ça risque d’être plus long à cause de votre notoriété. » L’un des avocats du cabinet lui a sous-entendu qu’elle risquait de la regretter. Parmi ses proches, une grande incompréhension. Pourquoi se scier une branche si convoitée et très rémunératrice ?  Tu craches dans les mains qui t’ont nourri, lui a balancé sa plus vieille copine. Elles ne se revoient plus. Fâchées à cause de son désir d'oubli.

Comment tout a basculé ? Passant d’un grand désir de lumière à la volonté de replonger dans l’ombre. Couper le lien avec une foule de téléspectateurs et d’internautes la suivant au quotidien. Tout a basculé le jour de l’ enterrement de sa mère. Plus exactement, quand elle s’est retrouvée seule chez eux. Dans la maison de son enfance au cœur d’un village de montagne. Ses parents étaient instituteurs. Sa mère dans le village, son père à une dizaine de km. Deux années qu’elle n’était pas venue rendre visite à sa mère. Veuve depuis trois ans. Pourquoi se contentait-elle de rapides coups de fil à ses parents ? Son agenda très chargé lui servait d’alibi. En réalité, elle avait peur de croiser le regard de ses parents. Notamment celui de sa mère. Encore plus mécontente que son père de ce que sa fille était devenue.

Même si ni l’un ni l’autre n’ont jamais critiqué ouvertement ses choix. Que ce soit devant elle ou en public. Leur relation n’était pas conflictuelle. Elle ressentait toujours un grand amour de leur part. Avec des marques d’affections visibles. Un amour dont elle sait qu’il est la fondation de sa confiance en elle. Très solide. Une femme dotée d’une confiance inébranlable. Mais elle n’était pas dupe. Capable de traduire certains de leurs silences, des haussements d’épaules, ou des regards détournés pour qu’elle n’y lise pas leur profonde déception. Chaque fois qu’elle les voyait, leur désapprobation muette la gênait. Et la principale raison de son absence.

Revoir sa famille et d’autres proches la replongea dans le passé. Celui d’une petite fille élevée dans un cocon très douillet. Malgré la dureté du climat et des mœurs du « Col des taiseux » comme disait son père. Chaque visage croisé au cimetière, des voix, un rire, faisaient remonter des scènes, ressuscitant des émotions dissoutes dans le temps. Elle revisitait toute son histoire, avant de traverser la frontière. Passer de l’autre côté de l’écran. « Personne ne m’a obligé à regarder l’émission où tu travailles. Je l’ai fait pour en juger par mes propres yeux et oreilles. Ne pas en parler que par le filtre la radio que j’écoute. Pire que ce que je pensais. Pour ne pas dire atterrée par ce que je voyais et entendais. Pour paraphraser un texte classique - tu l’as joué au collège -, j’ai envie de te demander « Ma fille, qu’es-tu allé faire dans cette galère ? ». L’extrait d’une des nombreuses lettres que sa mère lui avait écrites. Sans jamais en envoyer aucune.

Vendre ou garder la maison ? Elle était assise sur le canapé du salon. Là où elle avait vu des dizaines de films, installée entre ses parents. Sa mère était imbattable sur les westerns. « On dirait carrément que t' habites dans une bibliothèque. ». Ce que lui avait dit un de ses copains du collège. Très impressionné par le nombre de livres. Il aurait pu dire médiathèque avec aussi la masse de disques et de films. « Quand vous serez mort, je vous préviens que je garderai pas tout ça. Pas possible. Tous vos bouquins, disques, films, et affiches : direct Emmaüs. Moi, je veux des murs sans rien dessus. ». La phrase d’une petite fille de neuf ans. Des propos tenus dans cette même pièce. Ses parents étaient morts. Et, à 34 ans, elle n’avait qu’une envie : tout garder. Ne rien bouger de place. Conserver les murs envahis par des mots et des images. L’héritage visible et invisible de ses parents.

Retour dans le bureau de sa mère. Gamine, elle n’osait pas y entrer. Sa mère silencieuse toujours penchée, un stylo à la main, une pile de cahiers sur le bureau. « Quand après ta khâgne, tu as fait une fac de lettres, j’ai sauté de joie. J’en rêvais, mais, bon, tu connais l’histoire ; fallait travailler pour remplir nos assiettes. Toutefois, le métier d’instit m’a passionné et comblé. Pas un instant, j’ai regretté ce métier. Ton père a aussi adoré enseigner. Je préfère le terme «  transmettre ». Ton père rajoutait : nous sommes des courroies de transmission. Comme dans les bagnoles. Je n’ai jamais compris toutes les images de ton père. Ni ses jeux de mots. ». Un sourire éclaira son visage. Elle non plus ne les comprenait pas. Mais ils lui manquent. Comme la silhouette de sa mère penchée sur l’avenir d’un gosse. Le front plissé. Pourquoi une telle tension ? Son père idem en corrigeant les copies. Conscients de leur responsabilité ?

Pas un jour sans un texte. Sur tout et n’importe quoi. Jamais, elle n’aurait pu penser que sa mère avait autant écrit. « Tu écris ou tu dessines. ». Elle a été longtemps fascinée par l’écriture de sa mère. Celle de son père était un chantier de ratures. L’écriture maternelle lui avait donné des complexes. L’imitant souvent. En vain. « Tu tiens ton stylo comme un tournevis.». La remarque de son oncle un soir. «  D’abord, les tournevis ça sert beaucoup. Et en plus, tu es mal placé pour parler de ça. Combien de temps que tu n’as pas écrit une lettre ou une carte postale ? Dis-nous. Elle a pris le temps de t’écrire pour te souhaiter un bon anniversaire, à toi son tonton préféré. Et c’est comme ça que tu la remercies. ». Silence penaud de l’oncle.

Une semaine après, il écrivait une lettre d’excuse à sa nièce. Un courrier écrit en pattes de mouche. Et bourré de fautes d’orthographe. Elle a gardé la lettre. Le seul courrier postal reçu de son oncle. Avant de la noyer de mail pour la féliciter de sa carrière. Même admiration numérique du reste de sa famille, des gens du village et des alentours, des huiles de la région, de ses copains et copines d’école, des caissières du Supermarché, de la boulangère qui ne supportait pas la petite gosse «trop impertinente », du facteur… Une grande star et un modèle de réussite. Sauf pour ses parents.

Très admiratifs pourtant quand elle avait intégré une prépa littéraire. Une élève très brillante. Grosse fête à la maison pour fêter son concours d’entrée à Normal Sup. «  Ça, je l’ai fait pour vous deux. Je sais que vous y teniez beaucoup. Un de tes grands rêves, Papa. Mais... ». Tous les trois autour de la table encore chargée des preuves de la fête. «  Mais, entre vos deux rêves ; j’en ai choisi un. Celui de Maman. Je vais faire du théâtre et de la danse.  Mon rêve à moi. ». Son père avait blêmi. Large sourire sur le visage de sa mère. Avant l’immense déception sur la même face deux années plus tard.

Quand sa fille s'est présentée au concours de Miss France. Et qu'elle l'a gagné.  « Mettre des gamines dans cette situation est une honte. La réussite par son cul et ses nichons. Moi, je vois ça comme ça. Du bétail avec des paillettes autour. Ces jeunes filles en direct à la télé c’est la foire aux bestiaux de mon enfance où j'accompagnais mon père. Sauf que désormais les bestiaux, ce sont des hommes, des femmes, et des gosses. Le pire, c’est qu’ils sont consentants. Pas comme les brebis de mon père qu’il fallait pousser au cul pour les faire entrer dans le camion. Contrairement à ces jeunes filles qui se battent pour y passer. Je sais que j’exagère. Mais tant pis. Moi aussi j’ai le droit d’être sanguine. Pas que tous ces nouveaux populistes de plateau à avoir le droit à la colère. moi aussi, je dis ce que je pense. Même si personne ne m'écoute. Des délires d'instit à la retraite qui rêve de mieux pour tous et toutes. Je pisse dans un violon. Et alors ! Si ça me fait du bien.». La cerise sur le gâteau de la déception quand sa propre fille était devenue animatrice dans une émission télé. Une des plus regardées et des plus critiquées. La mère doublement trahie par sa fille.

Son père n’avait laissé aucun texte sur papier. De lui ne restaient que quelques échanges mail sur sa tablette. «  C’est l’apologie de la bêtise et de la haine. Je sais que comparaison n’est pas raison. Mais le prochain fascisme peut revenir par là. Avec des uniformes sous les cerveaux. Plus difficile de résister quand l’ennemi est invisible. Incroyable que ma propre fille collabore à ce genre de choses. Pourtant si intelligente et lucide. Se rend-elle compte de ce qu’elle est en train de transmettre ? Les autres animateurs ayant des gosses sont en train de détruire l’avenir de leur progéniture. Lui offrir le pire en héritage. Difficile de le dire à ma fille. Je vois bien qu’elle y prend plaisir. Que faire ? Peut-être que je suis trop vieux. Et nul envie de joueur les arbitres des élégances avec du mépris. Qui suis-je pour décider ce qui est bon ou mauvais ? Je vais mettre ma colère sous mon mouchoir. Pas envie de me fâcher avec ma fille. Comme mes parents avec moi.  Après tout, c’est sa vie. Je ne lui dirai ce que je pense réellement que si elle enceinte. La parole d’un grand-père voulant protéger son petit-fils ou sa petite fille. Rappeler que toutes les horreurs commencent par des mots. Comme la boue quotidienne de certaines télés. ». Elle ferme la tablette. Très en colère contre son père.

Pourquoi ne pas lui avoir dit ? Elle leur en veut d’avoir gardé toutes leurs critiques entre eux. « Au fond, je ne suis qu’une femme dans le constat. Incapable de changer les choses. Impuissante face à la nouvelle machine à décerveler. Jamais la propagande n’a atteint un tel degré. Même ton père et moi sommes happés par elle. Avec nos médias que nous mettons au-dessus du panier. Et que je continuerai d’écouter, comme d’autres vont à la messe par habitude. Nous indignant là où notre radio préférée nous dit de nous indigner : des indignations que j’assume. Pareil moutonnage pour tel ou tel artiste apprécié sans vraiment savoir pourquoi, mais la voix à la radio nous a dit que c’était très beau et très profond... Pas que les autres qui sont manipulables et manipulés. Ne pas se croire supérieur parce qu'on a quelques lectures de plus que la moyenne.  Important de balayer devant le seuil de ses certitudes. Comme avec toi. Pourquoi te juger aussi durement, ma fille ? Faut que je brûle toutes ces lettres. Inutiles. Si ce n’est à te culpabiliser. En plus, je ne te propose rien en échange. Facile de constater et se foutre en colère. Sans rien changer. Qu’ai-je fait de mieux que toi ? Planter quelques graines dans des cerveaux en formation. Pour qu’ils soient pollués par la suite. Un combat perdu d’avance. ». Sa fille pousse un soupir. Soudain coupée en deux.

Tiraillée entre son éducation et ce qu’elle en fait. Avec l’impression d’avoir bradé tout ce que ses parents lui ont transmis. Comme s’ils avaient perdu leur temps à lui ouvrir tant de fenêtre sur le monde. Des fenêtres ouvertes aussi à leurs élèves. Pourtant, leurs valeurs sont encore en elle. Bien ancrées sous sa peau. Des valeurs humanistes et le goût de tout ce qui élève. Le contraire de ce qu’elle valorise au quotidien. Avec des millions d’oreilles l’écoutant. Une écoute admirative. Jamais ses deux parents instit n’en ont eu autant d’oreille en plusieurs décennies d’activité.

« Le premier enseignant de France, c’est n’importe quel animateur de télé ou youtubeuse. Ils ont une grande responsabilité dans ce pays. Une responsabilité comme la mienne en tant qu’instit. Même si la salle de classe n’a pas la même taille. Ces animateurs et youtubeurs s’honoreraient en prenant conscience de leur responsabilité. Pour transmettre d’autres valeurs que celles qu’ils transmettent. Ce qui n’empêche pas la distraction et les rires de toute sorte. Mais pas à n’importe quel prix. Le prix de la bêtise humaine. On sait où elle a mené au cours de notre histoire. La bête ne sortira plus d’un ventre encore fécond. Autre temps, autres haines. La bête immonde sortira d’un écran fécond. Encore temps de l’empêcher d’en sortir. La balle est dans le camp de ces nouveaux enseignants cathodiques et numériques. Toutefois pas les seuls irresponsables de notre époque. La balle aussi dans le camp de toute la population. Vous, toi, moi, nous... Chaque individu peut faire quelque chose à son niveau. Résister à la nouvelle bête. Elle arrive à travers certains - fort heureusement pas tous-écrans. Utopie de vouloir leur résister ? Naïveté ?  Sans doute. Mais toujours mieux que le silence résigné.».

Elle pose la lettre sur la table basse. Que faire de tout ce que sa mère a écrit ? Comment partager le cri de colère impuissante d’une instit et citoyenne inquiète de l'avenir ?  Envoyer ses lettres à un éditeur ? Personne ne publiera les écrits d’une instit paumée dans son village de montagne. Les lires en direct à son émission ? Ce serait aussitôt noyé sous les rires gras. Les lettres de sa mère resteront dans un tiroir. Elle a envie de chialer. Abattue. Comprenant d’un seul coup le travail de ses parents. Et tout ce qu’ils avaient voulu transmettre. À leurs élèves. À leur fille. À leurs amis. À leur miroir. À etc. Inlassables transmettre de ce qui peut élever. Ils n’ont quand même pas fait tout ça pour rien, s’est-elle dit. Comment perpétuer leur transmission ?

D’abord en quittant la lumière-verroterie des plateaux télé. On ne peut rien faire contre elle de l'intérieur. Cette lumière-verroterie obscurcit tout ce qu’elle touche. Rien ne sert de jouer au plus malin avec elle. Se placer sous les « machines à faire briller », c’est griller ses neurones et son cœur. Comment sortir de la machine à vider sa tête, même bien pleine ? « Tout citoyen et toute citoyenne a le droit à l’oubli. Que toutes ses infos sur la toile soit effacées. Ne plus du tout apparaître sur un moteur de recherche. En quelque sorte un casier vierge d'infos sur la toile. ». Elle s’est rappelée l’interview d’un avocat à la radio. Commencer par le droit à l’oubli.

Et après ?  Sortir de l'ombre et revenir pour tenter de transmettre une autre parole ? Proposer une émission différente de celles qu’elle a animées ? Difficile de s’imposer fasse à la «  machine à obscurcir ». Risque-t-elle de retomber dans la facilité des pouces levés, like,  et course aux followers? Le nombril à paillettes parfois plus fort que son cerveau. Passer le concours d’instit ? Des questions posées dans la caverne de deux instit. Ce jour où elle a décidé de revenir vivre au « Col des taiseux ». Un sourire aux lèvres.

La main sur son ventre habité.

         NB: Une fiction inspirée du Droit à l’oubli. Et de polémiques récurrentes ( depuis déjà plusieurs décennies ? ) autour de certaines émissions de télé. Gilles Deleuze apporte quelques « infos » sur le sujet. Et aussi cette institutrice  avec son travail très intéressant sur notamment les fake-news.

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